‹ Histoire de GirondinsChapitre 91 sur 107 · VII. I · texte numérisé non relu

VII. I

Le bruit de l'arrestation de Danton et de ses complices se répandit, avec le jour, dans Paris, ' Nul ne voulait croire à cet excès de témérité du comité de salut public. Danton arrêté pa- ' raissait le sacrilège de la Révolution. Cepen- [ dant cette témérité même donnait le sentiment d'une force immense dans ceux qui lavaient: montrée. On ne savait s'il fallait murmurer ou ; applaudir. On se taisait en attendant l'explica- j tion.

La Convention se réunit lentement. De ' sourds chuchotements annonçaient que ses membres se communiquaient à demi-voix les ; récits, les conjectures et les impressions des [ événements de la nuit. Les pensées étaient i scellées sur les fronts. Mais chacun se deman- I dait intérieurement s'il restait quelque sécurité et quelque indépendance devant un pouvoir

occulte qui osait faire disparaître Danton? Les membres du comité de salut public n'étaient pas encore à leurs bancs. Comme des souverains qui font attendre, ils laissaient évaporer l'impression avant de l'affronter.

Legendre paraît. C'était l'ami le plus courageux de Danton. Lui même, Danton subalterne, tantôt agitateur, tantôt modérateur du peuple, d'où il était sorti, il se croyait le génie de son modèle parce qu'il avait sa turbulence, il se croyait son courage parce qu'il avait son I emportement. Au bruit de l'arrestation de sou ami, Legendre se sentit menacé. Il osa concevoir une pensée généreuse, celle de citer la ^ tyrannie à la barre de la Convention. Sa figure bouleversée annonçait la lutte qui se passait dans son âme entre le courage et la crainte, entre l'amitié qui le provoquait et la servilité qui se taisait autour de lui. Legendre monta préci- ; pitamment les marches de la tribune.

j I Citoyens, i dit-il, « quatre membres de cette assemblée ont été arrêtés cette nuit. Danton I en est un. J'ignore le nom des autres. Qu'im- I portent les noms s'ils sont coupables? mais je viens demander qu'ils soient entendus, jugés, ! condamnés ou absous par vous. Citoyens, je ne suis que le fruit du génie de la liberté; je ne suis uniquement que son ouvrage, et je ne dé- : velopperai qu'avec une grande simplicité ma proposition. N'attendez de moi que l'explosion d'un sentiment. Citoyens, je le déclare, je crois Danton aussi pur que moi, et personne ici n'a jamais suspecté ma probité! ... s A ces mots un murmure de défaveur révèle la mauvaise renommée de Danton. Legendre commence à se troubler. Le silence pourtant se rétablit à la voix du président. Legendre reprend :

a J e n'apostropherai aucun membre du comité de salut public, mais j"ai le droit de craindre que des haines personnelles n'arrachent à la liberté des hommes qui lui ont rendu les plus grands et les plus utiles services. Il m'appartient de dire cela de l'homme qui, en 1792, fit lever la France entière par les mesures énergiques dont il se servit pour ébranler le peuple; de rh9mme qui fit décréter la peine de mort contre quiconque ne donnerait pas ses armes ou qui ne les tournerait pas contre l'ennemi. Non, je ne puis, je l'avoue, le croire coupable ; et ici je veux rappeler le serment réciproque que nous fîmes en 1790, serment qui engagea celui de nous deux qui verrait l'autre faiblir ou survivre à son attachement à la cause du peuple, à le poignarder à l'instant: serment dont j'aime à me souvenir aujourd'hui! Je le répète, je crois Danton aussi pur que moi. Il est dans les fers depuis cette nuit. On a craint sans doute que sa voix ne confondît ses accusateurs. Je demande en conséquence qu'avant que vous entendiez aucun rapport, les détenus soient mandés et entendus par nous! i

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VtlI.

Robespierre était perdu au premier acte de «a tyrannie, s'il ne fût arrivé à la séance au moment où Legendre parlait. La stupeur de l'Assemblée, se changeant en indignation à la voix de Legendre, était prête à citer Danton comme un témoin vivant de Taudnce du comité. L'âme de Danton, retrempée dans le cachot et dans la colère, pouvait avoir ces explo sions qui emportent les tyrannies. L'Assemblée n'eût pas résisté au spectacle de Danton captif, montrant ses bras enchaînés à ses col lègues, adjurant ses amis et écrasant ses accusateurs. Robespierre sentit le danger avec l'instinct du moment que donne l'habitude des assemblées populaires et la volonté de vaincre. Il s'élança à la tribune en faisant résonner fortement ses pas sur les marches, comme un homme qui assure sa base.

I Citoyens, n dit-il. s à ce trouble depuis longtemps inconnu qui règne dans cette assemblée, aux agitations qu'ont produites les premières paroles de celui qui a parlé avant le dernier préopinant, il est aisé de s'apercevoir en effet qu'il s'agit ici d'un grand intérêt ; qu'il s'agit de savoir si quelques hommes aujourd'hui doivent l'emporter sur la patrie. Quel est donc ce changement qui paraît se manifester dans les principes des membres de cette assemblée, de ceux surtout qui siègent dans un côté qui s'honore d'avoir été l'asile des plus intrépides défenseurs de la liberté? Pourquoi ? parce qu'il s'agit aujourd'hui de savoir si l'intérêt de quelques hypocrites ambitieux doit l'emporter sur l'intérêt du peuple français (applaudissements). Eh quoi ! n'avonsnous donc fait tant de sacrifices héroïques, au nombre desquels il faut compter ces actes d'une sévérité douloureuse, n'avons-nous fait ces sacrifices (jue pour reiourner sous le joug de quelques intrigants qui prétendaient dominer? Que m'importent à moi les beaux discours, les éloges qu'on se donne à soi-même et à ses amis? Une trop longue et trop pénible expérience nous a appris le cas que nous devions faire de semblables formules oratoires. On ne demande plus ce qu'un homme et ses amis se vantent d'avoir fait dans telle époque, dans telle circonstance particulière de la Révolution, on demande ce qu'ils ont fait dans tout le cours de leur carrière politique (on applaudit). Legendre paraît ignorer les noms de ceux qui sont arrêtés ; toute la Convention les sait. Son ami Lacroix est du nombre de ces détenus. Pourquoi feint il de l'ignorer? parce qu'il sait bien qu'on ne peut pas, sans impudeur, défendre Lacroix. Il a parlé de Danton parce qu'il croit sans doute qu'à ce ndm est attaché un privilège. Non, nous n'en voulons point, de privilège ; non, nous n'en voulons point, d'idoles (on applaudit à plusieurs reprises^! Nous

verrons dans ce jour si la Convention saura briser une prétendue idole pourrie depuis longtemps, ou si, dans sa chute, elle écrasera la Convention et le peuple français. Ce qu'on a dit de Danton ne pouvait-il pas s'appliquer à Brissot, à Péthion, à Chabot, à Hébert même, et à tant d'autres qui ont rempli la France du bruit fastueux de leur patriotisme trompeur ? Quel privilège aurait-il donc ? En quoi Danton est-il sHpérieur à ses collègues? à Chabot, à Fabre d'Ëglantine, son ami et son confident, dont il a été l'ardent défenseur ? en quoi est-il supérieur à ses concitoyens ? est-ce parce que quelques individus trompés et d'autres qui ne l'étaient pas se sont groupés autour de lut pour marcher à sa suite à la fortune et au pouvoir ? Plus il a trompé les patriotes qui avaient eu confiance en lui, plus il doit éprouver la sévérité des amis de la liberté.

s Citoyens, c'est ici le moment de dire la vérité. Je ne reconnais à tout ce qu'on a dit que le présage sinistre de la ruine de la liberté et de la décadence des principes. Quels sont en effet ces hommes qui sacrifient à des liaisons personnelle!, à la crainte peut être, les intérêts de la patrie ? qui, au moment où l'égalité triomphe, osent tenter de l'anéantir dans cette enceinte ? Qu'avez-vous fait que vous n'ayez ftiit librement, qui n'ait sauvé la république, qui n'ait été approuvé par la France entière ? On veut nous faire craindre que le peuple périsse victime des comités qui ont obtenu la con- 6ance publique, qui sont émanés de la Convention nationale et qu'on veut en séparer; car tous ceux qui défendent sa dignité sont voués à la calomnie. On craint que les détenus ne soient opprimés; on se défie donc de la justice nationale, des hommes qui ont obtenu la confiance de la Convention nationale. On se défie dç la Convention qui leur a donné cette confiance, de l'opinion publique qui l'a sanctionnée ! Je dis que quiconque tremble en ce moment est coupable ; car jamais l'innocence ne redoute la surveillance pub'ique, (on applaudit.)

ï Et à moi aussi ou a voulu inspirer des terreurs, on a voulu me faire croire qu'en approchant de Danton le danger pourrait arriver jusqu'à moi. On me l'a présenté comme un homme à qui je devais m'accoler comme un bouclier qui pourrait me défendre, comme un rempart, qui, une fois renversé, me laisserait exposé aux traits de mes ennemis. On m'a écrit. Les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres. Ils m'ont obsédé de leurs discours. Ils ont cru que le souvenir d'une ancienne liaison, qu'une foi antique dans de fausses vertus me déterminerait à ralentir mon zèle et ma passion pour la liberté. Eh bien ! je déclare qu'aucun de ces motifs n'a effleuré mon âme de la plus légère impression : je déclare que s'il était vrai que les dangers de Danton dussent devenir les

miens, que s'ils avaient fait faire à l'aristocratie un pas de plus pour m'atteindre, je ne regarderais pas cette circonstance comme une calamité publique. Que m'imorte le danger! ma vie est à la patrie, mon cœur est exempt de crainte, et si je mourais ce serait sans reproche et sans ignominie (on applaudit à plusieurs reprises.) Je n'ai vu dans les flatteries qui m'ont été faites, dans les caresses de ceux qui environnent Danton, que des signes certains de la terreur qu'ils avaient conçue avant même qu'ils fussent me- Bacés.

I Et moi aussi j'ai été ami de Pétbion ; dès qu'il s'est démasqué, je lai abandonné. J'ai eu aussi des liaisons avec Roland ; il a trahi, et je l'ai dénoncé. Danton veut prendre leur place, et il n'est plus, à mes yeux, qu'un ennemi de la patrie (applaudissements). C'est ici, sans doute, qu'il nous faut quelque courage et quelque grandeur d'âme. Les âmes vulgaires ou les hommes coupables craignent toujours de voir tomber leur semblable, parce que, n'ayant plus devant eux une barrière de coupables, ils restent plus exposés au jour de la vérité. Mais s'il existe des âmes vulgaires, il en est d'héroïques dans cette assemblée, puisqu'elle dirige les destinées de la terre, et qu'elle anéantit toutes les factions.

X Le nombre des coupables n'est pas si grand ! i

Ce discours avait, du moins, la grandeur de la haine. Robespierre, s'il eût affecté l'hypocrisie dont on l'accusait, pouvait s'effacer et se taire, et laisser à un comité anonyme la responsabilité, l'odieux et le danger de lacté. Il se présenta seul pour couvrir le comité, et pour lutter corps à corps avec la puissante renommée de Danton. Son discours étouffa les murmures et les velléités d'indépendance de la Montagne. On sentit la supériorité. On feignit la conviction. Legendre, dont le counige fondait aux interpellations et au coup d'œil menaçant de Robespierre, tremblait h chaque mot que la conclusion de l'orateur ne fût un acte d'accusation contre lui-même. Il se hâta de fléchir celui qu'il venait d'affronter. Il balbutia quelques phrases entrecoupées par l'effroi, et conjura Robespierre de ne pas le croire capable de sacrifier la liberté à un homme. Jamais le cœur ne faillit plus à l'ami, et la langue à l'orateur. Legendre s'écroula tout entier devant l'Assemblée. La tentative des amis de Danton s'écroula avec Legendre.

Saint Just parut alors à la tribune. Son assurance et son impassibilité extérieure donnaient à l'aibitraire l'apparence de la justice intrépide. Saint- Just prononça d'une voix grave et monotone, comme une réflexion parlée, le rapport prémédité entre Robespierre et lui sur les conspirations qui assiégeaient la république.

Il y joignit la prétendue conspiration de Danton, en ayant soin d'établir une corrélation entre tous les conspirateurs, afin que le royalisme des émigrés, l'anarchisme d'Hébert, la vénalité de Chabot, la corruption de Fabre, le modérantisme d'Hérault de Séchelles reflétassent tous sur Danton. On voyait bien que l'accusateur lui-même ne croyait pas à l'accusation; que Danton n'était dans sa pensée que la victime responsable de tous les maux de la république, et qu'au fond le rapport de Saint-Just se bornait, pour toute preuve, à dire à la Convention : Livrez-nous cet homme, car il est le grand suspect de la liberté.

s Citoyens, u dit Saint-Just, i la Révolution est dans le peuple et non point dans la renommée de quelques personnages. Il y a quelque chose de terrible dans l'amour sacré de la patrie; il est tellement exclusif qu'il immole tout, sans pitié, sans frayeur, sans respect humain, à l'intérêt public. Il précipite Manlius ; il entraîne Régulus à Carthage, jette un Romain dans un abîme et met Marat au Panthéon.

1 Vos comités de salut public et de sûreté générale, pleins de ce sentiment, m'ont chargé de vous demander justice, au nom de la patrie, contre des hommes qui trahissent depuis longtemps la cause populaire.

ï Puisse cet exemple être le dernier que vous donnerez de votre inflexibilité envers vous-mêmes!

2 Nous avons passé par tous les orages qui accompagnent ordinairement les vastes desseins. Une révolution est une entreprise héroïque dont les auteurs marchent entre le supplice et l'immortalité, j

Passant ensuite en revue tous les partis, depuis Mirabeau jusqu'à Chabot, Saint-Just s'écria : I Danton, tu répondras à la justice inévitable, inflexible. Voyons ta conduite passsée. et montrons que, depuis le premier jour, complice de tous les attefitats, tu fus toujours contraire au parti de la liberté, et que tu conspirais avec Mirabeau et Dumouriez. avec Hébert, avec Hérault de Séchelles!

c Danton, tu as servi la tyrannie ; tu fus, il est vrai, opposé à La Fayette : mais Mirabeau. d'Orléans, Dumouriez lui furent opposés de même. Oserais-tu nier d'avoir été vendu aux trois hommes les plus violents conspirateurs, contre la liberté ? Ce fut par la protection de Mirabeau que tu fus nommé administrateur du département de Paris, dans le temps où l'Assemblée électorale était décidément royali.ste. Tous les amis de Mirabeau se vantaient hautement qu'ils t'avaient fermé la bouche. Aussi, tant qu'a vécu ce personnage aft'reux, tu es resté muet.

c Dans les premiers éclairs de la Révolution, tu montras à la cour un front menaçant ; tu parlais contre elle avec véhémence. Mirabeau, qui méditait un changement de dynastie,

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sentit le prix de ton audace. Il te saisit. Tu t'écartas dès lors des principes sévères, et l'on n'entendit plus parler de loi jusqu'au massacre du Champ-de-Mars. Alors tu appuyas aux Jacobins la motion de Laclos, qui fut un prétexte funeste et payé par la cour pour déployer le drapeau rouge et essayer la tyrannie. Les patriotes, qui n'étaient pas initiés dans ce complot, avaient combattu inutilement ton opinion sanguinaire. Tu contribuas à rédiger avec Brissot la pétition du Champ-de-Mars, et vous échappâtes i\ la fureur de La Fayette, qui fit massacrer deux mille patriotes. Brissot erra depuis paisiblement dans Paris, et toi tu fus couler d'heureux jours à Arcis-sur-Aube; si toutefois celui qui a conspiré contre sa patrie pouvait être heureux !

i Le calme de ta retraite à Arcis-sur-Aube se conçoit-il ? toi, l'un des auteurs de la pétition ! Tandis que ceux qui l'avaient signée avaient été les uns chargés de fers, les autres massacrés, Brissot et toi étiez vous donc des objets de reconnaissance pour la tyrannie, puisque vous n'étiez point pour elle des objets de haine et de terreur ?

I Que dirai-je de ton lâche et constant abandon de la cause publique au milieu des crises, où tu prenais toujours le parti de la retraite ?

s Mirabeau mort, tu conspiras avec les Lameth et tu les soutins. Tu lestas neutre pendant l'Assemblée législative, et tu t'es tu dans la lutte pénible des Jacobins avec Brissot et la faction de la Gironde. Tu appuyas d'abord leur opinion sur la guerre. Pressé ensuite par les repioches des meilleurs citoyens, tu déclaras que tu observais les deux partis et tu te renfermas dans le silence.

I Danton, tu eus, après le 10 août, une conférence avec Dumouriez où vous vous jurâtes une amitié à toute épreuve et où vous unîtes votre fortune.

i C'est toi qui, au retour de la Belgique, osas parler des vices et des crimes de Dumouriez avec la même admiration qu'on eût parlé des vertus de Caion.

ï Quelle conduite tins-tu dans le comité de défense générale ? Tu y recevais les complices de Guadet et de Brissot. Tu disais à Brissot: — Vous avez de l'esprit, mais vous avez des prétentions. — Voilà ton indignation contre les ennemis de la patrie.

I Dans le même temps, tu te déclarais pour des principes modérés, et tes formes robustes semblaient déguiser la faiblesse de tes conseils. Tu disais que des maximes sévères feraient trop d'ennemis à la république. Conciliateur banal, tous tes exordes à la tribune commençaient comme le tonnerre, et tu finissais par faire transiger la vérité et le mensonge.

« Tu t'accommodais de tout. Brissot et ses complices sortaient toujours contents d'avec

toi. A la tribune, quand ton silence était accusé, tu leur donnais des avis salutaires pour qu'ils dissimulassent davantage. Tu les menaçais sans indignation, mais avec une bonté paternelle; et tu leur donnais plutôt des conseils pour corrompre la liberté, pour se sauver, pour mieux nous tromper, que tu n'en donnais au parti républicain pour les perdre. — La haine, disais-tu, est insupportable à mon cœur. — Mais n'es tu pas criminel et responsable de n'avoir point haï les ennemis de la patrie ?

I Tu vis avec horreur la révolution du 31 mai.

s Mauvais citoyen, tu as conspiré ; faux ami, tu disais, il y a deux jours, du mal de Camille Desmoulins, instrument que tu as perdu, et tu lui prêtais des vices honteux. Méchant homme, tu us comparé l'opinion publique h une femme de mauvaise vie ; tu as dit que l'honneur était ridicule, que la gloire et la postérité étaient une sottise. Ces maximes devaient te concilier l'aristocratie. Elles étaient celles de Catilina. Si Fabre est innocent, si d'Orléans, si Dumouriez furent innocents, tu l'es sans doute. J'en ai trop dit. Tu répondras à la justice, s

Passant de Danton à ses complices, Saint- Just les signala en masse à la sévérité de la Convention :

K Je suis convaincu, î dit-il, ique cette faction des indulgents est liée à toutes les autres ; qu'elle fut hypocrite dans tous les temps. Elle a tout fait pour détruire la république en amollissant toutes les idées de liberté.

e Camille Desmoulins, qui fut d'abord dupe et finit par être complice, fut, comme Philippeaux, un instrument de Fabre et de Danton. Celui ci raconta, comme une preuve de la bonhomie de Fabre, que, se trouvant chez Desmoulins au moment où il lisait à quelqu'un l'écrit dans lequel il demandait un comité de clémence pour l'aristocratie et appelait la Convention la cour de Tibère, Fabre se mit à pleurer. Le crocodile pleure aussi !...

c Toutes les réputations qui se sont écroulées étaient des réputations U3ur|)ées. Ceux qui nous reprochent notre sévérité aimeraient mieux que nous fussions injustes. Peu importe que le temps ait conduit des vanités diverses à l'échafaud, au cimetière, au néant ; pourvu que la liberté reste, on apprendra à devenir modeste, on s'élancera vers la solide gloire et le solide bien qui est la probité obscure.

t Les jours du crime sont passés. Malheur à ceux qui soutiendraient sa cause' Que tout ce qui fut criminel périsse! On ne fait point des républiques avec des ménagements, mais avec la rigueur farouche, la rigueur inflexible envers tous ceux qui ont trahi. Que les complices se dénoncent en se rangeant du parti des forfaits. Ce que nous avons dit ne sera jamais perdu sur la terre. On peut arracher à la

vie les hommes qui, comme nous, ont tout osé pour la vérité, on ne peut point leur arracher leurs cœurs, ni le tombeau hospitalier sous lequel ils se dérobent à l'esclavage et à la honte de voir triompher les méchants.

i Voici le projet de décret .

(i La Convention nationale, après avoir entendu le rapport des comités de sûreté générale et de salut public, décrète d'accusation Camille Desmoulins, Hérault, Danton, Philippeaux, Lacroix, prévenus, de complicité avec d'Orléans et Dumouriez, avec Fabre d'Eglantine et les ennemis de la république, d'avoir trempé dans la conspiration tendant à rétablir la monarchie, à détruire la représentation nationale et le gouvernement républicain. En conséquence, elle ordonne leur mise en jugement avec Fabre d'Eglantine. s

Pas une voix ne s'éleva contre ces conclusions. Le vote fut aussi unanime que l'effroi. La renommée, la liberté, la vie et la mort des représentants furent livrées d'acclamation au comité de salut public.

Fouquier-Tinville fut appelé au comité et chargé de traduire promptement les Dantonistes au tribunal révolutionnaire. Souple et tranchant comme la lame dans la main, Fouquier n'eut qu'à rédiger en acte d'accusation le rapport de Saint-Just.

Danton cependant se calmait dans sa prison et feignait le désintéressement de son propre sort. II plaisantait à travers les grilles avec les autres prisonniers. Il faisait, en termes grotesques, le j)ortrait des membres du comité. K La république les écrasera, i disait-il. c Si je pouvais laisser mes jambes au paralytique Couthon et ma virilité à l'impuissant Robes pierre, cela pourrait encore marcher quelque temps. Quant à moi, ajoutait- il, je ne regrette pas le pouvoir ; car, dans les révolutions, la victoire reste aux plus scélérats, i

On voyait à ces paroles que les révolutions n'avaient jamais été pour lui que des luttes d'ambition et non des triomphes d'idées.

D'autres fois il faisait des retours philosophiques sur les agitations de sa vie et sur l'inanité de l'ambition : i II vaudrait mieux, s disait-il, i être un pauvre pêcheur que de gouverner les hommes! i Revenant avec complaisance sur les jours heureux de sa dernière retraite à Arcis-sur-Aube. il parlait des speciacles et des loisirs des champs, de la sérénité que le contact de la nature répand dans le cœur de l'homme, de la félicité domestique, de l'amour brûlant dans son cœur pour une femme qui lui faisait oublier jusqu'à la patrie ! Il s'attendrissait sur la captivité de tant de mères, d'épouses, d'innocentes jeunes filles enfermées au Luxembourg. 11 feignait d'avoir ignoré cet

abus et cet excès de l'ombrageux pouvoir de la Convention, œ Quoi ! s dit une de ces prisonnières à Lacroix qui se promenait avec Danton, îvous ne saviez pas que des milliers de détenus peuplaient les prisons? Vous n'avez jamais rencontré ces charretées de condamnés allant au supplice ? — Non, s dit Lacroix, «je ne me suis jamais rencontté sur leur chemin ; je n'ai jamais vu couler ce sang ; il m'eût fait horreur. Danton et moi nous voulions une x'épublique sans ilotes, j

Ainsi se passèrent les jours qui ffrécédèrent le procès. Danton était respecté. On plaignait Lacroix, Bazire, Camille Desmoulins. Hérault de Séchelles avait la sérénité d'un juste qui a pesé sa vie et sa mort et qui se glorifie du martyre pour la liberté. Jeune, riche, éloquent, aristocrbte de naissance, un des plus beaux parmi les hommes de son temps, Hérault de Séchelles laissait cependant après lui un amour qui devait ajouter au déchirement de son âme. Pendant sa mission en Savoie, il s'était attaché à une jeune femme d'une grande naissance et d'une rare beauté. Elle avait été pour Hérault de Séchelles à Chambéry ce que Théresa Cabarus était pour Tallien à Bordeaux. Elle languissait et pleurait maintenant aux portes de la prison, sans pouvoir fléchir Robespierre.

Fabre d'Eglantine, consolé quelquefois par les visites de sa femme, était consumé par la maladie.

Chabot, seul, abandonné de tous, couvert de ridicule et de mépris par les autres détenus, ne pouvait supporter ce supplice d'infamie. Il n'avait pas même la gloire qu'il avait tant ambitionnée dans la mort. Il mourait sous les huées. II se procura du poison. Il le but. Il ne put supporter les douleurs de l'agonie. Il appela par ses gémissements les gardiens dans son cachot. On le rappela à la vie pour le conserver au supplice.

Camille Desmoulins inspirait le sentiment de compassion qu'on éprouve pour la faiblesse. Léger et capricieux même dans ses colères, le sourire avait été toujours près de l'imprécation sur ses lèvres. Les haines qu'il avait inspirées étaient légères comme lui. Elles ne résistaient pas à ses larmes. Il ne cessait d'en répandre eo invoquant tout haut le nom de sa femme, la belle Lucile. Cette jeune femme désespérée,, privée en cinq jours de son père et de son mari, rôdait sans cesse autour du Luxembourg^ pourapercevoirCamilIeou pour être aperçue de loia par lui. Les gestes étaient leur seul moyen

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d'entretien à travers l'espace. Leur séparation avait été aussi déchirante qu'imprévue.

Lucile était fille de madame Duplessis, une des plus belles personnes de son temps, et de M. Duplessis. ancien commis des finances, zélé patriote. Un long attachement, une pénible attente de plusieurs années avaient précédé l'union des jeunes époux. Ce jardin du Luxembourg, où pleuraient maintenant lesdeux amans avait été précisément le site de leur |)remière rencontre, de leurs entrevues et de leurs amours. Brissot, Danton et Robespierre, familiers alors de la maison Duplessis, avaient signé comme témoins et comme amis le contrat de mariage. De ces hommes séparés maintenant par les factions et par l'échafaudjl'un était l'occasion, l'autre l'instrument des malheurs et du veuvage prochain de la jeune épouse.

La nuit du 30 au 31 mars, au moment où il reposait dans les bras de sa femme, le bruit d'une crosse de fusil, résonnant sur le seuil de sa porte, éveille en sursaut Camille Desmoulins, i On vient m'arrêter ! i s'écrie-t il. Il échappe aux embrassements de sa femme et va ouvrir aux soldats. On lui présente l'ordre; il le lit, le froisse avec colère dans ses doigts : I Voilà donc la récompense de la première voix de la Révolution ! 2 s'écrie t-il. Il presse sa femme une dernière fois sur son cœur, il embrasse son enfant endormi dans son berceau, et suit ses gardes au Luxembourg. Il nt; savait rien encore ni de son crime ni de ses complices. Jeté au milieu de la nuit dans un cachot, il entend, à travers les fentes du mur, la voix connue d'un homme qui poussait de douloureux gémissements. « Est-ce toi. Fabre ? lui crie-til. — Oui, lui répond le malade; mais est-ce bien toi, Camille ? Toi ici ! Toi, l'ami de Danton et de Robespierre! La contre-révolulion est-elle donc accomplie ? s Fabre d'Eglantine et Camille Desmoulins s'entretinrent jusqu'au jour sans pouvoir deviner l'énigme de leur situation. L'âme molle du pamphlétaire n'était pas de trempe à supporter, sans se briser, les secousses tragiques des révolutions. Au lieu de se roidir il s'attendrissait. Il laissait trop d'amour et trop de félicité derrière lui pour ne pas rejeter ses regards vers la vie. Sa femme ne pouvait croire à une séparation éternelle. e Hélas ! s'écriait-elle devant ceux qui voulaient la consoler, je pleure comme une femme parce qu'il souffre, parce qu'ils le laissent manquer de tout, parce qu'il ne nous voit pas; mais j'aurai le courage d'un homme, je le sauverai. Pourquoi m'ont-ils laissée libre, moi ? Croientils que je n'oserai élever la voix ? Ont-ils compté sur mon silence 1 J'irai aux Jacobins, j'irai chez Robespierre. Il fut notre hôte, notre ami, le confident de nos sentiments républicains. Sa main a uni nos deux mains ! Il nous servit de père, il ne peut être notre assassin ! j

Quand elle apprit que Danton était eœpri-

sonnéavec son mari, elle courut, tout en pleurs» chez madame Danton. Madame Danton, âgée alors de dix-sept ans, portait dans son sein un premier fruit de son mariage qu'elle mit au jour un mois après la mort de son mari. Lucile Desmoulins se précipita dans les bras de sa jeune amie et la conjura de venir avec elle chez Robespierre, pour se jeter ensemble à ses pieds et lui arracher la vie de leurs époux. Madame Danton confondit ses larmes avec celles de Lucile, mais elle, se refusa à toute démarche qui pourrait avilir en elle le nom qu'elle portait. I Je suivrai Danton à l'échafaud, dit elle, mais je n'humilierai pas sa mémoire devant son ennemi. S'il devait la vie au pardon de Robespierre, il ne me pardonnerait ni dans ce monde ni dans l'autre. Il m'a légué en partant son honneur, je dois le lui rapporter intact. 2 Lucile, désespérée, courut seule à la porte du comité de salut public. Elle fut repoussée. Trouvant Robespierre;naccessible, elle lui écrivit. Voici sa lettre :

i Est-ce bien toi qui nous accuses de projet» de trahison envers la patrie, toi qui as déjà tant profité des efforts que nous avons faits uniquement pour elle ? Camille a vu naître ton orgueil, il a pressenti la marche que tu voulais suivre ; mais il s'est rappelé votre ancienne amitié, et il a reculé devant l'idée d'accuser un ami, un compagnon de ses travaux. Cette main qui a pressé la tienne a quitté la plume avant le temps, lorsqu'elle ne pouvait plus la tenir pour tracer ton éloge, et toi tu l'envoies à la mort ! Tu as donc compris son silence ? Il doit t'en remercier ! s

1 Mais, Robespierre, pourr is-tu bien accomplir les funestes projets que t'ont inspirés sans cloute les âmes viles qui t'entourent ? As-tu oublié ces liaisons que Camille ne se rappelle jamais sans attendrissement, toi qui fis des vœux pour notre union, qui joignis nos mains dans les tiennes, toi qui as souri à mon fils et que ses mains enfantines ont caressé tant de fois ? Pourras-tu donc rejeter ma prière, mépriser mes larmes, fouler aux pieds la justice? Car, tu le sais toi-même, nous ne méritons pas le sort qu'on nous prépare, et tu peux le changer. S'il nous frappe, c'est que tu l'auras or(;onné. Mais quel est donc le crime de mon Camille?

I Je n'ai pas sa plume pour le défendre. Mais la voix des bons citoyens et ton cœur, s'il est sensible, seront pour moi. Crois tu que l'on prendra confiance en toi en te voyant immoler tes amis? Crois-tu que l'on bénira celui qui ne se soucie ni des larmes de la veuve ni de la mort de l'orphelin? Si j'étais la femme de Saint- Just, je lui dirais : La cause de Camille est la tienne, celle de tous les amis de Robespierre. Le pauvre Camille, dans la simplicité de son cœur, qu'il était loin de se douter du sort qui l'attend aujourd'hui ! Il croyait travailler à ta gloire eu te signalant ce qui manque encore à

notre république. On l'a sans doute calomnié près de toi, Robespierre; car tu ne saurais le croire coupable. Songe qu'il ne t'a jamais demandé la mort de personne ! qu'il u'a jamais voulu nuire à ta puissance, et que tu étais son plus ancien, son meilleur ami! Et tu vas nous tuer tous deux ! Car le frapper, lui, c'est me tuer, moi !... i

Elle n'acheva pas. La lettre confiée à sa mère ne parvint pas à Robespierre.

Camille Desmoulins avait obtenu de son cô té, de la complaisance d'un visiteur des prisons, les moyens rares et secrets de communiquer avec sa femme.

Il écrivit cette lettre entre deux interroga toires :

c Ma destinée ramène dans ma prison mes yeux sur ce jardin où je passai huit années de ma vie à te voir ; un coin de vue sur le Luxembourg me rappelle une foule de souvenirs de nos amours. Je suis au secret, mais jamais je n'ai été, par la pensée, par l'imagination, presque par le toucher, plus près de toi, de ta mère, de mon petit Horace. Je ne t'écris ce premier billet que pour te demander des choses de première nécessité; mais je vais passer tout le temps de ma prison à t'écrire, car je n'ai pas besoin de prendre ma plume pour autre chose et pour ma défense. Ma justification est tout entière dans mes huit volumes républicains. C'est un bon oreiller sur lequel ma conscience s'endort dans l'attente du tribunal et de la postérité. Je me jette à tes genoux, j'étends l's bras pour t'embrasser, je ne trouve plus... (ici on remarque la trace d'une larme). Envoie-moi le verre où il y a un C. et un Z)., nos deux noms ; un livre que j'ai acheté il y a quelques jours, et dans lequel il y a des pages en blanc mises exprès pour recevoir des notes. Ce livre roule sur l'immortalité de l'âme. J'ai besoin de me persuader qu'il y a un Dieu plus Juste que les hommes, et que je ne puis manquer de te revoir. Ne t'aflTecte pas trop de mes idées, ma chère amie. Je ne désespère pas encore des hommes. Oui, ma bien aimée, nous pourrons nous revoir encore dans le jardin du Luxembourg. Mais envoie-moi ce livre. Adieu, Lucile ! adieu Horace (c'était son fils)! Je ne puis pas vous embrasser, mais aux larmes que je verse il me semble vous tenir encore contre mon sein... (Ici se trouve la trace d'une seconde larme). Ton Camille, i

Une heure après, le prisonnier reprenait la plume :

I Le ciel a eu pitié de mon innocence, i écrivait-il à sa femme ; s il m'a envoyé dans le sommeil un songe où je vous ai vus tous. Envoiemoi de tes cheveux et ton portrait, oh ! je l'eu

prie; car je pense uniquement à toi et jamais à l'affaire qui m'a amené ici et que je ne puis deviner, i

Cependant le comité, vainqueur à la Convention parla voix de Robespierre et de Saint- Just, s'étonnait de la popularité inquiétante qui suivait Danton dans les fers. Il voulait surprendre le peuple par la grandeur de la victime et par la promptitude du coup. On transporta la nuit les accusés à la Conciergerie. Danton, en entrant sous ce portique de l'échafaud, sentit s'abattre son ostentation d'insouciance. Son visage devint sombre comme le séjour. Par un hasard ou par une dérision, on assigna aux Diintonistes pour cachot le cachot des Girondins. C'était à la fois une vengeance et une prophétie. Danton y reconnut le doigt d'une justice divine que ses malheurs commençaient à lui dévoiler. I C'est à pareil jour, i s'écria-t-il en y entrant, ttque j'ai fait instituer le tribunal révolutionnaire; j'en demande pardon à Dieu et aux hommes. Mon but était de prévenir un nouveau septembre et non de déchaîner ce fléau sur l'humanité. 2

Le procès s'ouvrit. Tous les jurés, choisis parFouquier Tinville et présidés par Hermann, étaient des visages connus des accusés. Fouquier-Tinville lui-même, parent de Camille Desmoulins, devait au crédit de ce jeune patron son emploi d'accusateur public. Mais l'œil du comité planait sur tous ces hommes et plongeait dans toutes ces consciences. On n'attendait pas d'eux la justice, mais la mort.

Cependant le peuple, qui adorait encore Danton, assiégeait le Palais-de Justice. La foule débordait jusque sur les quais environnants pour assister au triomphe du grand patriote. Danton parut avec une dignité un peu théâtrale devant les juges. Le président lui ayant demandé son nom, son âge, sa demeure : Je suis Danton, ï répondit-il, ï assez connu dans la Révolution. J'ai trente- cinq ans. Ma demeure sera bientôt le néant, et mon nom vivra dans le panthéon de l'histoire.

— Et moi. s dit Camille Desmoulins, «j'ai trente-trois ans, l'âge fatal aux révolutionnaires, l'âge du sans-culotte Jésus quand il mourut. 2

Fouquier ayant fait asseoir sur les mêmes bancs Chabot. Fabre d'Eglantine et les intrigants, leurs complices, Danton et ses amis se levèrent et s'écartèrent, indignés qu'on les confondît dans un même procès avec des hommes notés d'infamie. On commença par ceux-ci. Fabre d'Eglantine se défendit avec l'habileté d'un homme consommé dans l'art de colorer la parole. Le témoignage de Cambon, probité antique, ne laissa aucun doute sur le fait qu'on imputait à ces accusés d'avoir dénaturé et falsifié un décret de finances. Le jeune et infortuné Bazire n'avait d'autre tort que son amitié

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pour Chabot, et le silence qu'il avait gardé pour ne pas perdre son ami. Confident involontaire, Bazire mourut pour n'avoir pas consenti à se faire délateur.

Hérault de Séchelles fut interrogé avant Danton. Il répondit en homme qui méprise la vie autant que l'accusation, et qui accepte le jugement de l'avenir. Hermann appela ensuite Danton. Il lui reprocha ses liaisons avec Dumouriez, et ses complicités occultes pour rétablir ]» royauté en corrompant l'armée et en l'entraînant contre Paris. Danton, se levant avec une indignation feinte: i Les lâches qui me calomnient, s répondit-il en donnant à sa voix un éclat qui la portait en intention jusqu'au comité de salut public, i oseraient-ils m'attaquer en face ? Qu'ils se montrent et bientôt je les couvrirai eux-mêmes de l'ignominie qui les caractérise ! Au reste, i poursuivit il avec un désordre et une précipitation de paroles qui attestaient le bouillonnement de ses idées, n je l'ai dit, je le répète : mon domicile est bientôt dans le néant et mon nom au Panthéon. Ma tête est là ; elle répond de tout.. .la vie m'est à charge, il me tarde d'en être délivré .'...Les hommes de ma trempe sont impayables. ..C'est sur leur front qu'eçt imprimé en caractères ineffaçables le sceau de la liberté, le génie répub'icain...et c'est moi qu'on accuse d'avoir rampé au pied des cours ! d'avoir conspiré avec Mirabeau, avec Dumouriez! Saint-Justî tu répondras des calomnies lancées contre le meilleur ami du peuple. En lisant cette liste d'horreurs, je sens toute mon existence fréinir ! s (^es phrases évidemment préparées et retrouvées en lambeaux décousus dans une mémoire et dans une conscience troublées révélaient plus d'orgueil que d'innocence. Le président fit observer à l'accusé que Marat. accusé comme lui. s'était défenfendu autrement, et avait réfuté par des preuves froidement discutées l'accusation.

— I Eh bien ! i reprit Danton, ije vais donc descendre à ma justification, i puis échappant par de nouvelles explosions h sa défense raisonnée: i Moi. s s'écria-t-il, i vendu à Mirabeau, à d'Orléans, à Dumouriez .'...mais tout le monde sait que j'ai combattu Mirabeau, que j'ai défendu Marat! Ne me suis je pas montré lors qu'on voulait nous soustraire le tyran en l'enlevant pour le mener à Saint-Cloud? N'ai-je point fait afficher aux Cordeliers la nécessité de s'engager ?...J'ai toute 'a plénitude de ma tête lorsque je provoque mes accusateurs, lorsque je demande à me mesurer avec eux ! Qu'on me les produise, et je les replonge dans le néant d'où ils n'auraient jamais dû sortir! Vils imposteurs, paraissez et je vais vous arracher le masque qui vous dérobe ,à la vindicte publique!... s Le président le rappela encore à la décence et à la modestie de l'accusé, s Un ac-

cusé, comme moi, » répliqua Danton, « qui connaît les mots et les choses, répond devant le jury, mais ne lui parle pas. On m'accuse de m'être retiré h Arcis-sur-Aube. Je réponds que j'ai déclaré à cette époque que le peuple français serait victorieux ou que je ne serais plus ! Il me faut, ai-je ajouté, des lauriers ou la mort! Où sont donc les hommes de qui Danton a emprunté de l'énergie? Depuis deux jours le tribunal connaît Danton. Demain j'espère m'endormir dans le sein de la gloire !...Péthion, i reprit-il aussitôt, comme un homme qui s'égare et qui revient sur ses pas, i Péthion sortant de la commune vint aux Cordeliers. II nous dit que le tocsin devait sonner à minuit, et que le lendemain devait être le tombeau de la tyrannie. On m'a déposé, quand j'étais ministre, cinquante millions, je l'avoue. J'offre d'en rendre un fidèle compte. C'était pour donner de l'impulsion à la Révolution. Il est vrai que Dumouriez a essayé de me ranger de son parti, qu'il chercha à flatter mon ambition en me proposant le mini-tère, mais je lui déclarai ne vouloir occuper de pareille place qu'au bruit du canon. On me parle aussi de Westermann, mais je n'ai jamais eu rien de commun avee lui. Je sais qu'h la journée du 10 août Westermann sortit des Tuileries tout couvert du sang des royalistes, et moi je disais qu'avec dix-sept mille hommes disposés comme j'en aurais donné le plan on aurait pu sauver la patrie... j

Les paroles de Danton se pressaient si confusément sur ses lèvres, qu'elles paraissaient l'étouffer sous la masse et sous l'incohérence de ses idées. La véritable éloquence d'un accusé : le sang-froid de la vérité et l'accent de la conscience, lui manquaient. Il cherchait à y suppléer par le mouvemt nt et par le bruit ; il s'élevait jusqu'à la fièvre, jamais jusqu'à la véritable indignation. Les mouvements convulsifs de son visage, sa parole saccadée, son geste théâtral, l'écume qui tachait ses lèvres, le souffle qui manquait à sa respiration, attestaient l'impuissance où il était de parler plus longtemps. Les juges épouvantés ou attendris lui témoignèrent quelque intérêt, et lui dirent qu'il avait besoin de repos. Il se tut.

On passa à Camille Desmoulins, accusé d'avoir persifflé la justice du peuple en la comparant aux crimes des tyrans, t Je n'ai pu, 2 dit il, I me défendre qu'avec une arme bien affilée contre mes ennemis, et j'ai prouvé plus d'une fois le dévouement de toute ma vie à la Révolution. I

Lacroix interrogé sur sa mission en Belgique et sur la disparition d'une voiture qui contenait 400.000 francs d'objets précieux : « Nous avions, i dit il, i Danton et moi, acheté du linge pour l'usage des représentants du peuple. Nous avions une voiture d'argenterie qui a été pi lée dans un village. » Il revendiqua la part principale dans la journée du 31 mai.

Philippeaux démontra son innocence avec la force et la dignité d'un homme pur. s 11 vous est permis de me faire périr, s dit il, i mais je vous défends de ra'outrager. i Westermannré pondit en soldat qui ne dispute pas sa vie, mais qui préserve son honneur.

Le lendemain, les débats furent repris. Ca mille Desmoulins avait écrit dans la nuit à sa femme une dernière lettre. C'était le testament de son cœur, qui se donnait à l'amour avant de s'éteindre sous la main du bourreau. Voici ce testament :

" Duodi, germinal, cinq heures du matin.

t Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux. On est libre quand on dort. On n'a point le sentiment de sa captivité. Le ciel a eu pitié de moi. Il n'y a qu'un moment, je te voyais en songe, je vous embrassais tour à tour, ta mère. Horace, tous !... Je me suis retrouvé dans mon cachot. Il faisait un peu de jour. Ne pouvant plus te voir et entendre tes réponses, car toi et ta mère vous me parliez, je me suis levé au moins pour te parler et t'écrire. Mais en ouvrant mes fenêtres, la pensée de ma solitude, les affreux barreaux, les verrous qui me séparent de toi ont vaincu toute ma fermeté d'âme. J'ai fondu en larmes ou plutôt j'ai sangloté en criant dans mon tombeau : Lucile ! Lucile ! ô i ma chère Lucile ! où es-tu ? i (Ici on remar- j que la trace d'une larme.j !

I Hier au soir, j'ai eu un pareil moment, et ! mon cœur s'est également fendu quand j'ai ! aperçu dans le jardin ta mère. Un mouvement machinal m'a jeté à genoux contre les barreaux; j'ai joint les mains comme implorant sa pitié, elle qui gémit, j'en suis sûr, dans ton sein. J'ai vu hier sa douleur à son mouchoir et à son voile qu'elle a baissé, ne pouvant tenir à ce spectacle. Quand vous viendrez, qu'elle s'asseye un peu plus près avec toi afin que je vous voie mieux. Il n'y a pas de danger, à ce qu'il me semble. Mais surtout, je t'en conjure, par nos amours éternelles, envoie- moi ton portrait; que ton peintre ait compassion de moi qui ne souffre que pour avoir eu trop compassion des autres ; qu'il te donne deux séances par jour. Dans l'horreur de ma prison, ce sera pour moi une fête, un jour d'ivresse et de ra vissement que celui où je recevrai ce portrait. En attendant, envoie moi de tes cheveux, queje les mette contre mon cœur. Ma chère Lucile! me voilà revenu au temps de mes premières amours, où quelqu'un m'intéressait par cela seul qu'il sortait de chez toi. Hier, quand le citoyen qui t'a porté ma lettre fut revenu : — Eh bien ! vous l'avez vue ? lui dis-je, et je me surprenais à le regarder comme s'il eût eu sur ses habits, sur toute sa personne, quelque chose de I

ta présence, quelque chose de toi. C'est une âme charitable puisqu'il t'a remis ma lettre sans retard. Je le verrai, à ce qu'il paraît, deux fois par jour, le matin et le soir. Ce messager de mes douleurs me devient aussi cher que l'aurait été autrefois le messager de mes plaisirs.

ï J'ai découvert une fente dans mon appartement; j'ai appliqué mon oreille, j'ai entendu gémir; j'ai hasardé quelques paroles, j'ai entendu la voix d'un malade qui souff'rait. II m'a demandé mon nom, je le lui ai dit : — O mon Dieu ! s'est-il écrié à ce nom en retombant sur le lit, d'où il s'était levé; et j'ai reconnnu distinctement la voix de Fabre d'Eglantine. — Oui, je suis Fabre, m'a t-il dit, mais toi ici ! La contre-révolution est donc faite?

s Nous n'osons cependant nous parler, de peur que la haine ne nous envie cette faible consolation, et que, si on venait à nous entendre, nous ne fussions séparés et resserrés plus étroitement; car il a une chambre à feu, et la mienne serait assez belle si un cachot pouvait l'être. Mais tu n'imagines pas ce que c'est que d'être au secret sans savoir pour quelle raison, sans avoir été interrogé, sans recevoir un seul journal ! C'est vivre et être mort tout ensemble; c'est n'exister que pour sentir qu'on est dans un cercueil ! Et c'est Robespierre qui a signé l'ordre de mon emprisonnement! Et c'est la république, après tout ce que j'ai fait pour elle ! C'est là le prix que je repois de tant de vertus et de sacrifices ! Moi qui me suis dévoué depuis cinq ans à tant de haines et de périls pour la république, moi qui ai conservé ma pauvreté au milieu de la Révolution, moi qui n'ai de pardon à demander qu'à toi seule au monde, et à qui tu l'as accordé parce que tu sais que mon cœur, malgré ses faiblesses, n'est pas indigne de toi; c'est moi que des hommes qui se disaient mes amis, qui se disent républicains, jettent dans un cachot, au secret, comme si j'étais un conspirateur! Socrate but la ciguë, mais au moins il voyait dans sa prison ses amis et sa femme.

ï Combien il est plus dur d'être séparé de toi ! Le plus grand criminel serait trop puni s'il était arraché à une Lucile autrement que par la mort, qui ne fait sentir au moins qu'un moment la douleur d'une telle séparation. On m'appelle...

i Dans ce moment, les commissaires du tribunal révolutionnaire viennent m'interroger. II ne me fut fait que cette question: si j'avais conspiré contre la république. Quelle dérision! Et peut-onjinsulter ainsi au républicanisme le plus pur ! Je vois le sort qui m'attend. Adieu, Lucile, dis adieu à mon père. Mes derniers moments ne te déshonoreront point. Je meurs à trente quatre ans. Je vois bien que la puissance enivre presque tous les hommes, que tous disent comme Denys de Syracuse: La tyran-

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nie est une belle épitaphe ! Mais console-toi, l'épitaphe de ton pauvre Camille est plus glorieuse ; c'est celle des Brutus et des Caton les tyrannicides. O ma chère Lucile ! j'étais né pour faire des vers, pour défendre les malheureux, pour te rendre heureuse et pour composer avec ta mère, mon père et quelques personnes selon notre cœur, un Otaïti. J'avais rêvé une république que toute le monde eût adorée. Je n'ai pu croire que les hommes fussent si féroces et si injustes. Je ne me dissimule point que je meurs victime de mon amitié pour Danton. Je remercie mes assassins de me faire mourir avec lui et Philippeaux. Pardon, ma chère amie, ma véritable vie, que j'ai perdue du moment qu'on nous a séparés; je m'occupe de ma mémoire ; je devrais bien plutôt m'occuper de te la faire oublier, ma Lucile ! Je t'en conjure, ne m'appelle point par tes cris; ils me déchireraient au fond du tombeau. Vis pour notre enfant ! Parle-lui de moi : tu lui diras, ce qu'il ne peut pas entendre, que je l'aurais bien aimé ! Malgré mon supplice, je crois qu'il y a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, les faiblesses de l'humanité ; et, ce que j'ai eu de bon, mes vertus, mon amour de la liberté. Dieu le récompensera. Je te reverrai un jour, ô Lucile! Sensible comme je l'étais, la mort qui me délivre de la vue de tant de crimes estelle un si grand malheur? Adieu, ma vie, mon âme, ma divinité sur la terre .' Adieu, Lucile ! ma Lucile! ma chère Lucile! Adieu, Horace! Annetle ! Adèle ! Adieu, mon père ! Je sens fuir devant moi le rivage de la vie. .le vois encore Lucile! je la vois, ma bien-aimée! ma Lucile ! Mes mains liées t'embrassent et ma tête séparée repose encore sur toi ses yeux mourants, i

Danton, rassuré par l'intérêt que le peuple lui témoignait, ressembla moins à un accusé qu'à un factieux qui jette à la foule le signal de l'insurrection. Les fenêtres du tribunal étaient ouvertes. Danton entendait le murmure sourd de la multitude autour des murs. Il parlait d'un accent à être, entendu hors de l'enceinte. Il poussait, par moments, de tels rugissements, que sa voix parvenait au delà de la Seine, jusqu'aux curieux qui encombraient le quai de la Ferraille. Les mots qu'il prononçait circulaient de bouche en bouche dans les grou|)e8. » Peuple ! ï s'écriait Danton au public qui murmu rait autour de lui. « taisez-vous ! vous me jugerez quand j'aurai tout dit. Ma voix ne doit pas seulement être entendue de vous, mais de toute la France! i Le tocsin de l'insurrection semblait battre dans sa poitrine, son geste écrasait les juges, les jurés, l'auditoire; la sonnette du président Hermann ne cessait de s'agiter pour imposer silence, c N'enteoda-tu pas la

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sonnette? » lui dit-il une fois. — c Président, • lui répondit Danton, i la voix d'un homme qui défend sa vie doit vaincre le bruit de ta sonnette, t

A travers une lucarne de l'imprimerie du tribunal qui ouvrait sur le lieu des séances, plusieurs membres des comités assistaient invisibles à ce drame. Hermann et Fouquier-Tinville paraissaient déconcertés. La faveur publique revenait à Danton. Il le sentait et redoublait d'insolence. Les membres du comité firent signe au président de clore ce dangereux dialogue entre lui et les accusés. Le président refusa la parole à Camille Desmoulins, qui se levait pour lire la défense qu'il avait préparée. Camille indigné se rassit; et déchirant l'écrit qu'il tenait à la main, il en jeta les morceaux sur le parquet. Mais bientôt, comme s'il se fût ravisé, il les ramassa; et les roulant en boulettes de papier entre ses doigts, il se mit à les lancer à la tête de Fouquier-Tinville. Danton se baissa et en fit autant: non, comme on l'a cru jusqu'ici, par un jeu cynique et puéril, indigne de l'homme et du moment, mais par le geste significatif et tragique d'un accusé que l'on désarme des moyens de prouver son innocence, et qui jette dans un accès d'indignation, avec les débris déchirés de sa défense, son sang et celui de ses co-accusés au visage de ses juges, comme une vengeance ou comme une malédiction.

Ces fragments de la défense de Camille Desmoulins, recueillis après la séance sur le parquet du tribunal par un des amis de Danton, furent remis à madame Duplessis, belle mère de Camille Desmoulins, et recomposés dans leur entier par cette femme pour crier veneance ou compassion à la postérité.

On ramena les accusés dans leur cachot. Le tomité de salut public alarmé n'osait ni supporter un plus long procès, ni l'interrompre. La loi exigeait que les débats durassent au moins trois jours. La séance du lendemain pouvait être l'acquittement et le triomphe des Dantonistes. Une circonstance fatale servit ^impatience du comité.

I Les détenus du Luxembourg, pleins de confiance dans la popularité de Danton, résolurent de profiter de l'émotion causée par son procès pour conspirer un mouvement dans le peuple, abattre la tyrannie et échapper à la mort. Une conférence nocturne eut lieu, dans la chambre du général Dillon, entre Chaumette et quelques uns des principaux prisonniers. Ils s'étaient conceités avec quelques hommes du dehors. La femme de Camille Desmoulins devait se jeter au milieu du peuple, sjulever la multitude par sa beauté, par sa douleur et par sa voix, et l'entraîner contre la Convention. Antonelle, ancien président du tribunal révolutionnaire, était informé du complot.

Un prisonnier nommé Laflotte le réréla;

Saint-Just se hâta de convoquer la Convention. Billaud-Varennes lut la lettre de Laflotte ; la Convention décréta que tout prévenu de conspiration qui aurait insulté à la justice nationale serait mis à l'instant hors des débats et privé de son droit de défense. Vadier, Amar et Voullant, membres des comités, courent à l'instant porter à Fouquier-Tinville le décret ou plutôt l'arrêt de mort des accusés. Fouquier lit ce décret devant les jurés. Danton se lève : I Je prends à témoin l'auditoire que nous n'avons pas insulté le tribunal, i L'auditoire confirme par ses applaudissements l'assertion de Danton, La foule indignée s'agite et se presse comme pour enlever les accusés. Si la femme de Camille Desmoulins n'eût pas été arrêtée dans la nuit, si elle eût donné par sa présence une voix et une passion de plus à ce tumulte, les accusés étaient sauvés et le comité vaincu.

Mais tout se calma faute d'impulsion. Danton essaya en vain de protester encore, t Un jour.s s'écria-t-il, i un jour la vérité sera connue ; je vois de grands malheurs fondre sur la France. Voilà la dictature ! i Puis, apercevant au fond d'un couloir Amar et Voullant, deux affidés de Robespierre qui épiaient la scène : iVoyjez, î dit-il en les montrant du poing, i voyez ".es lâches assassins ; ils ne nous quitteront qu'à la mort. — Les scérérats ! 2 s'écria Camille Desmoulins, t non contents de m'égorger, moi, ils veulent encore égorger ma femme ! i

Le tribunal leva la séance. Le lendemain, les trois jours étant écoulés, on déclara les débats fermés. Camille Desmoulins, se cramponnant à son banc, ne put être emporté que de vive force.

Les jurés se rassemblent. Ils délibèrent longtemps. Ils communiquent pendant la délibération avec les ennemis des accusés. Une anxiété terrible pesait sur leur conscience. Aucun d'eux ne croyait au crime de Dan'on ; tous croyaient à ses vices et à sa puissance. La majorité semblait indécise. Des colloques sinistres s'établissaient entre eux pour s'arracher les uns aux autres la vie ou la mort de ces hommes. Souberbielle, ancien ami des accusés, hésitait entre tous. Il aimait Danton ; il craignait Robespier; e ; il adorait par-dessus tout la république. Dans l'agitation de ses pensées, il se promenait à pas interrompus dans un corridor qui précédait la salle des délibérations. Un des collègues de Souberbielle, Topino-Lebrun, l'aborde. «Eh bien, Souberbielle, I lui dit Lebrun, n. que fais-tu là ? .^- Je médite sur l'acte terrible qu'on veut obtenir de nous, s répond Souberbielle. lEt moi, j'ai médité,! reprend le juré, t Qu'as tu décidé? i lui demande Souberbielle. iJe me suis dit,» réplique le juré : i Ceci n'est pas un procès, c'est une mesure. Les circonstances nous ont portés à une de ces hauteurs où la justice s'é-

vanouit pour ne plus laisser dominer que la politique. Nous ne sommes plus des jurés, nous sommes des hommes d'Etat. — Mais,» dit Souberbielle, y a-t-il deux justices? Une pour le vulgaire des hommes, une autre pour les hommes supérieurs? Et l'innocence en bas deviendrait-elle crime en haut? — Bah ! » dit le juré, i il ne s'agit pas de ces arguties, mais de bon sens et de patriotisme. Nous sommes où nous sommes. La république est à une de ces extrémités où le jugement n'est pas une justice, mais un choix. Danton et Robespierre ne peuvent plus s'accorder. Il faut pour sauver la patrie que l'un des deux périsse! Eh bien, interroge-toi en bon patriote et réponds-toi en conscience : lequel crois-tu le plus indispensable en ce moment à la république, de Robespierre ou de Danton ? — Robespierre ! » répond sans hésiter Souberbielle. i Eh bien, tu as jugé, 1 reprend Topino-Lebrun, et il s'éloigne.

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