‹ Histoire de GirondinsChapitre 96 sur 107 · LIVRE CINQUANTE-SEPTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUANTE-SEPTIEME

Le caractère des peuples survit même à leurs révolutions. La certitude de mourir ne répandait pas l'horreur sur l'intérieur des prisons de Paris. La sensation de la mort s'était émoussée, à force de se renouveler dans les âmes. Chaque jour d'oubli était une fête de la vie qu'on se hâtait de consacrer au plaisir. L'insouciance de sa propre destinée élevait les détenus jusqu'à l'apparence du stoïcisme. La légèreté du caractère imitait l'intrépidité. Des sociétés, des amitiés, des amours se nouaient pour une heure entre les prisonniers des deux sexes. On prodiguait à la distraction et aux affections des moments dévoués à la mort. Les entretiens, les rendez-vous, les correspondances mystérieuses, les jeux du théâtre imités dans les cachots, la musique, les vers, la danse se continuaient jusqu'aux dernières heures. On venait arracher l'un au jeu, il laissait ses cartes à l'autre ; celui-ci à la table, il achevait de vider son verre ; celui-là aux embrassements d'une femme ou d'une amante, et il épuisait le dernier regard et le dernier serrement de main. Jamais le génie à la fois intrépide et voluptueux de la jeunesse française n'avait joué de si près avec le danger. Le supplice rendait cette jeunesse sublime, sans avoir pu la rendre sérieuse. La religion, cette visiteuse des infortunés, consolait le plus grand nombre. Des prêtres emprisonnés, ou introduits sous des déguisements, célébraient les mystères du culte, rendus plus touchants par la similitude du sacrifice. La poésie, ce soupir articulé de l'âme, notait pour l'immortalité les dernières palpitations du «œur des poètes.

M. de Montjourdain. commandant de bataillon de la garde nationale, adressa, la veille de sa mort, les strophes suivantes à la jeune femme qu'il allait laisser veuve :

L'heure approche où je vais mourir; L'heure sonne, et la mort m'appelle; Je n'ai point de lâche soupir, Je ne fuirai point devant elle.

Demain, mes yeux inanimés Ne s'ouvriront plus sur tes cliarmes; Tes beaux yeux, à l'amour fermés, Demain seront noyés de larmes.

Si dix ans j'ai fait ton bonheur, Garde de briser mon ouvrage; Donne un moment à la douleur, Consacre au bonheur ton jeune âge.

Qu'un heureux époux à son tour Vienne rendre à ma douce amie Des jours de paix, des nuits d'amour.

Je ne regrette plus la vie.

Si le coup qui m'attend demain N'enlève pas ma pauvre mère, Si l'âge, l'ennui, le chagrin N'accablent pas mon pauvre père.

Ne les fuis pas dans ta douleur, Reste à leur sort toujours unie; Qu'ils me retrouvent dans ton cœur, Ils aimeront encor la vie.

L'auteur du Poëine des mois, Roucher, l'Ovide molerne, posait devant un peintre au moment où l'on vint lui apporter l'ordre de comparaître au tribunal. Un tel ordre équivalait à Hne condamnation. Roucher n'étaii coupable que de son mérite, qui avait jeté de l'éclat sur la modération de ses principes. Il savait que la démagogie ne pardonnait pas même à l'aristocratie du talent. 11 supplia les guichetiers d'attendre que son portrait, destiné à sa femme et à ses enfants, fût achevé. Pendant que le peintre donnait les derniers coups de pinceau, il

écrivit lui-même, sur ses genoux, l'inscription suivante, pour expliquer à l'avenir la mélancolie de ses traits :

Ne vous étonnez pas, objet* chéris et doux. Si quelqu'air de tristesse obscurcit mon visage : Quand un crayon savant dessinait cette image, On dressait l'écliafaud, et je pensais à vous.

André Chénier, âme romaine, imagination attique, que son courageux patriotisme avait enlevé à la poésie, pour le jeter dans la politique, avait été emprisonné comme Girondin. Les rêves de sa belle imagination avaient trouvé leur réalité dans mademoiselle de Coigny, enfermée dans la même prison. André Chénier rendait à cette jeune captive un culte d'enthousiasme et de respect, attendri encore par l'ombre sinistre de la mort précoce qui couvrait déjà ces demeures. Il lui adressait ces vers immortels, le plus mélodieux soupir qui soit jamais sorti des fentes d'un cachot. C'est la jeune fille qui parle et qui se plaint dans la langue de Jephté.

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