‹ Histoire de GirondinsChapitre 97 sur 107 · LA JEUNE CAPTIVE · texte numérisé non relu

LA JEUNE CAPTIVE

Saint-Laiare.

" L'épi naissant mûrit, de la faux respecté; Sans crainte du pressoir, le pampre, tout l'été.

Boit les doux présents de l'aurore ; Et moi, comme lui belle et jeune comme lui. Quoique l'heure présente ait de trouble et d'ennui,

Je ne veux pas mourir encore!

" Qu'up stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort, Moi je pleure et j'espère. Au noir souffle du nord

Je plie et relève ma tête.

S'il est des jours amers, il en est de si doux! Hélas! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts î

Quelle mer n'a point de tempête?

" L'illusion féconde habite dans mon sein ; D'une prison sur moi les murs pèsent en vain, , J'ai les ailes de l'espérance.

Échappée au réseau de l'oiseleur cruel, Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel Philomèle chante et s'élance!

" Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m'endors Et tranquille je veille, et ma veille aux remords

Ni mon sommeil ne sont en proie.

Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux. Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux

Ranime presque de la joie.

" Mon beau voyage, enfin, est si loin de sa fin ! Je pare, et des ormeaux qui bordent le chemin

J'ai passé les premiers d peine.

Au banquet de la vie à peine commencé, Un instant seulement mes lèvres ont pressé

La coupe, en mes mains encore pleine.

" Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson; Et comme le soleil, de saison en saison.

Je veux achever mon année.

Brillante sur ma tige, et l'honneur du jardin, Je n-ai vu luire encor que les feux du matin;

Je veux achever ma journée.

" O mort, tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi : Va consoler les cœurs que la honte, l'effroi. Le pâle désespoir dévore.

Pour moi Paies encore a des asiles verts, Les amours des baisers, les muses des concerta Je ne veux pas mourir encore. "

Ainsi, triste et captif, ma lyre, toutefois. S'éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix,

Ces vœux d'une jeune captive; Et secouant le joug de mes jours languissants, Aux douces lois des vers je pliais les accents

De sa bouche aimable et naïve.

Aux Carmes, un cachot étroit et sombre, dans lequel on descendait par deux marches, et qui ouvrait, par une lucarne grillée, sur le jardin de l'ancien monastère, renfermait trois femmes jetées de la plus haute fortune dans la même prison. .lamais la sculpture n'avait réuni, dans un pareil groupe, des visages, des charmes, des formes plus propres à attendrir les bourreaux. L'une était madame d'Aiguillon, femme d'un nom illustre; le sang de sa famille fumait encore sur l'échafaud; l'autre, Joséphine Tascher, veuve du général Beauharnais, récemment immolé pour avoir été malheureux h l'armée du Khin; la dernière et la plus belle de toutes était cette jeune Thérésa Cabarus, aimée de Tallien, coupable d'avoir amolli le républicanisme du représentant à Bordeaux, et d'avoir soustrait tant de victimes h la proscription. Le comité de salut public venait de l'arracher à la protection du proconsul, sans pitié pour ses murmures, et de la jeter dans les cachots, toute suspecte encore de son influence sur Tallien. Une tendre amitié unissait deux de cea femmes entre elles, bien qu'elles se fussent disputé souvent l'admiration publique et celle des chefs de l'armée ou de la Convention. Des deux dernières, l'une était prédestinée au trône, où l'amour du jeune Bonaparte devait l'élever; l'autre était prédestinée à renverser la république en inspirant à Tallien le courage d'attaquer les comités, dans !a personne de Robespierre.

Un seul matelas étendu sur le pavé, dans une niche au fond du cachot, servait de couche aux trois captives. Elles s'y consumaient de souvenirs, d'impatience, et de soif de vivre ; elles écrivaient, avec la pointe de leurs ciseaux, avec les dents de leurs peignes, sur le plâtre de leurs cloisons, des chiffres, des initiales, des noms regrettés ou implorés, des aspirations amèresà la liberté perdue. On lit encore aujourd'hui ces inscriptions. Ici : c Liberté, quand cesseras tu d'être un vain mot? s Ailleurs : i Voilà aujourd'hui quarante-sept jours que nous sommes enfermées. I — ■ Plus loin : <= On nous dit que nous sortirons demain.» — Sur une autre face: t Vain espoir! i — Un peu plus bas, trois signatures réunies : « Citoyenne Tallien, citoyenne Beauharnais, citoyenne d'Aiguillon. »

L'image de la mort présente à leurs yeux

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n'épargnait ni leurs regards ni leur imagination. Leur cachot était une des cellules où les assas- «ios de septembre avaient massacré le plus de prêtres. Deux des égorgeurs, lassés de meurtres s'étaient reposés un moment, et avaient appuyé leurs sabres, la pointe à terre, contre la muraille, pour reprendre des forces. Le iirofil de ces deux sabres, depuis la poignée jusqu'à l'extrémité de la lame, s'était imprimé en silhouettes de sang sur l'enduit humide, et s'y dessinait comme ces glaives de feu que les anges exterminateurs brandissent dans leurs mains autour des tabernacles. On y suit encore de l'œil leurs contours aussi nettement tracés, et aussi frais d'empreinte que si cette trace ne devait plus sécher. Jamais la jeunesse, la beauté, l'amour et la mort n'avaient été groupés dans un tel cadre de sang.

Mais il y avait une seule prison dans Paris où ne pénétraient depuis huit mois ni le bruit du dehors, ni les consolations de l'amitié, ni les images de l'amour, ni les derniers sourires de la vie; tombe scellée avant la mort. C'était le T«mple. Depuis l'heure où ses portes s'étaient ouvertes pour laisser marcher la reine h l'échafaud, huit mois s'étaient écoulés. Le Dauphin était déjà à cette époque l'emis aux mains du féroce Simon. Cet enfant profané, perverti et hébété par les rudesses et par le cynisme de Simon, n'avait plus de communication avec sa sœur et avec sa tante. Elles l'apercevaient seulement, de temps en temps, à travers les créneaux de la tour. Elles y respiraient l'air, elles entendaient, avec horreur, le pauvre petit chanter, sans les comprendre, les chants impurs que Simon lui enseignait contre sa propre mère et contre sa famille.

Madame Elisabeth, instruite par quelques dei*i-mots du procès et de la mort de Marie- Antoinette, n'avait pas révélé toute la vérité à sa nièce. Elle laissait flotter son ignorance dans ce doute qui suppose les pires catastrophes, mais qui ne ferme pas le cœur à toute espérance. Resserrées dans une captivité plus étroite et plus morne, privées de mouvement, tîe livres, de feu, presque d'aliments par les agents de jour en jour plus subalternes de la commune, les princesses avaient passé l'automne et l'hiver sans rien connaître des mouvements extérieurs ou intérieurs de la république. Uue nouvelle visite de quatre municipaux, délégués par le conseil, et des perquisitions plus sévères leur apprirent que leur sort allait être plus rigoureux. On leur enleva leur papier sous prétexte qu'elles faisaient de faux assignats. On les priva même des jeux de cartes et des jeux d'échecs qui avaient abrégé leurs longues soirées d'hiver, parce que ces jeux rap-

pelaient les noms de roi et de reine proscrits par la république.

Le 19 janvier, avant-veille de l'anniversaire de la mort du roi, on séquestra entièrement le Dauphin, comme une bête fauve, dans un* chambre haute de la tour, où personne ne pénétrait plus. Simon seul lui jetait, en entr'ouvrant la porte, ses aliments. Une cruche d'eau, rarement renouvelée, était son breuvage. Il ne sortait plus de son lit, qui n'était jamais remué. Ses draps, sa chemise, ses chaussures ne furent pas renouvelés pendant plus d'un an. Sa fenêtre, fermée par un cadenas, ne s'ouvrait plus à l'air extérieur. Il respirait continuellement sa propre infection. 11 n'avait ni livre, ni jouet, ni outils pour occuper ses mains. Ses facultés actives, refoulées en lui par l'oisiveté et la solitude, se dépravaient. Ses membres se nouaient. Son intelligence s'asphyxiait sous la continuité de sa terreur. Simon semblait avoir reçu l'ordre d'éprouver jusqu'à quel degré d'abrutissement et de misère on pouvait faire descendre le fils d'un roi.

Les prisonnières ne cessaient de gémir et de pleurer sur cet enfant. On ne répondait à leurs interrogations que par des injures. Le tutoiement, commandé par l'autorité révolutionnaire d'Hébert et de Chaumette, fut une de celles qui les révolta le plus. On affectait de l'employer toutes les fois qu'on leur adressait la parole. Pendant le Carême, on ne leur apporta que des aliments gras pour les forcer à violer les préceptes de la religion j)roscrite. Elles ne mangèrent pendant quarante jours que du pain et t'u lait réservé par elles sur le superflu de leur déjeuner. On les priva de chandelles aux premiers jours du printemps par économie nationale. Elles étaient forcées de se coucher à lu chute du jour ou de veiller dans les ténèbres. Cette âpre captivité n'altérait néanmoins ni la beauté naissante de la jeune princesse, ni la sérénité d'humeur de sa tante. La nature et la jeunesse triomphaient, dans l'une, de la persécution; la religion triomphait, dans l'auti*e, de l'infortune. Leur tendresse mutuelle, leurs entretiens, leurs souffrances senties et compalies en commun, leur inspiraient une patience qui ressemblait presque à la paix.

On a vu qu'Hébert, pour jeter un gage de plus à la populace, avait demandé le jugement des princesses, et que Robespierre avait repoussé cette motion. Mais après le supplice d'Hébert, supplice qui faisait soupçonner Robespierre de tendance à la modération, les membres des deux comités de salut public et de sûreté générale voulurent prouver au peuple qu'ils égalaient au moins en inflexibilité contre les idoles du royalisme le parti d'Hébert. Robespierre, Couthoc, Saint-Just feignirent le

même rigorisme qu'ils avaient flétri quelques jours avant dans leurs ennemi':. Ils sauvèrent seulement la jeune princesse et son frère. L'ordre de juger madame Elisabeth fut un défi de cruauté entre les hommes dominants à qui serait le plus impitoyable contre le sang de Bourbon.

Le 9 mai, au moment où les princesses, à <Iemi déshabillées, priaient au pied de leurs lits avant le sommeil, elles entendirent frapper à la porte de leurs chambres des coups si violents et si répétés que la porte trembla sur ses gonds. Madame Elizabeth se hâta de se vêtir «t d'ouvrir, t Descends à l'instant, citoyenne ! » lui dirent les porte-clefs. — ^ Et ma nièce ? i leur répondit la princesse. — tOn s'en occupera plus tard, i La tante, entrevoyant son sort, se précipita vers sa nièce, et l'enveloppa dans ses bras, comme pour la disputer à cette séparation. Madame Royale pleurait et tremblait: t Tranquillise-toi, mon enfant ! i lui dit sa tante ; « je vais remonter sans doute dans un instant. — Non, citoyenne ! » reprirent rudement les geôliers, t tu ne remonteras pas, prends ton bonnet et descends.! Comme elle retardait par ses protestations et par ses embrassements l'exécution de leur ordre, ces hommes l'acca bièrent d'invectives et d'apostrophes injurieuses. Elle fit en peu de mots ses derniers adieux et ses pieuses recommandations à sa nièce. Elle invoqua, pour donner plus d'autorité à ses paroles, la mémoire du roi et de la reine. Elle inonda de larmes le visage de la jeune fille, et sortit en se retournant pour la bénir une dernière fois. Descendue aux guichets, elle y trouva les commissaires. Ils la fouillèrent de nouveau. On la fit monter dans une voiture, qui la conduisit à la Conciergerie.

Il était minuit. On eut dit que le jour n'avait pas assez d'heures pour l'impatience du tribunal. Le vice-président attendait madame Elisabeth et l'interrogea sans témoin. On lui laissa prendre ensuite quelques heures de sommeil, sur la même couche où Marie-Antoinette {ivait endormi son agonie. Le lendemain, on la conduisit au tribunal, accompagnée de vingtquatre accusés, de tout âge et de tout sexe, choisis pour inspirer au peuple le souvenir et le ressentiment de la cour. De ce nombre étaient mesdames de Sénozan, de Montmorency, de Canisy, de Montmorin, le fils de madame de Montmorin âgé de dix-huit ans, M. de Loménie, ancien ministre de la guerre, et un vieux courtisan de Versailles, le comte de Sourdeval, f De quoi se plaindrait-elle? i dit l'accusateur public en voyant ce cortège de femmes des noms les plus illustres, groupé autour de la fpeur de Louis XVI. i En se voyant au pied -de la guillotine entourée de cette fidèle no-

blesse elle pourra se croire encore à Versailles. 1

Les accusations furent dérisoires, les réponses dédaigneuses, i Vous appelez mon frère un tyran, » dit la sœur de Louis XVI à l'accusateur et aux juges ; s'il eût été ce que vous dites, vous ne seriez pas où vous êtes ni moi devant vous ! a Elle entendit son arrêt sans étonnement et sans douleur. Elle demanda pour toute grâce un prêtre fidèle à sa foi pour sceller sa mort du pardon divin. Cette consolation lui fut refusée. Elle y suppléa par la prière et par le sacrifice de sa vie. Longtemps avant l'heure du supplice, elle entra dans le cachot commun pour encourager ses compagnes. Elle présida avec une sollicitude touchante à la toilette funèbre des femmes qui allaient mourir avec elle. Sa dernière pensée fut un scrupule de pudeur. Elle donna la moitié de son fichu à une jeune condamnée et le noua de ses propres mains pour que la chasteté ne fût pas profanée même dans la mort.

On coupa ensuite ses longs cheveux blonds, qui tombèrent à ses pieds, comme la couronne de sa jeunesse. Les femmes de sa suite funèbre et les exécuteurs eux-mêmes se les partagèrent. On lui lia les mains. On la fit monter après toutes sur le dernier banc de la charrette qui fermait le cortège. On voulut que son supplice fût multiplié par les vingt-deux coups qui tomberaient sur ces têtes d'aristocrates. Le peuple rassemblé pour insulter resta muet sur son passage. La beauté de la princesse transfigurée par la paix intérieure, son innocence de tous les désordres qui avaient dépopularisé la cour, sa jeunesse sacrifiée à l'amitié qu'elle portait à son frère, son dévouement volontaire au cachot et à l'échafaud de sa famille en faisaient la plus pure victime de la royauté. Il était glorieux à la famille royale d'offrir cette victime sans tache, impie au peuple de \% demander. Un remords secret mordait tous les cœurs. Le bourreau allait donner en elle des reliques au trône et une sainte h la royauté. Ses compagnes la vénéraient déjà avant le ciel. Fières de mourir avec l'innocence, elles s'approchèrent toutes humblement de la princesse avant de monter,. une à une, sur l'échafaud, et lui demandèrent la consolation de l'embrasser. Les exécuteurs n'osèrent refuser à des femmes ce qu'ils avaient refusé à Hérault-de-Séchelles et à Danton. La princesse etubrassa toutes les condamnées à mesure qu'elles montaient à l'échelle. Après ce baise-main funèbre, elle livra sa tête au couteau. Chaste au milieu des séductions de la beauté et de la jeunesse, pieuse et pure dans une cour légère, patiente dans les cachots, humble dans les grandeurs, fière devant le supplice, madame Elisabeth laissa par sa vie et par sa mort un modèle d'innocence

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sur Jes marches du trône, un exeniple à l'amitié, une admiration au monde, un reproche éternel à la république.

Le nombre et la barbarie des supplices, l'innocence des victimes, le partage des dépouilles, la dérision des jugements, les ruisseaux de «ang, les monceaux de cadavres transformaient la nation en bourreau et le gouvernement en machine de meurtre. Gouverner n'était plus que frapper. La France présentait le spectacle d'un peuple décimé par lui-même. Le gouvernement n'osait se dessaisir de la guillotine, de peur qu'on ne la tournât contre lui-même. Il ne conservait quelques jours de pouvoir qu'en s'abritant sous un perpétuel échafaud. Un tel gouvernement ne pouvait subsister pfus longtemps. C'était un long assassinat. Le crime n'est pas durable dans la nature. On ne fonde pas la fureur, la vengeance, la spoliation, l'impiété, regorgement. On les traverse, on en rougit, et on secoue la honte de ses pieds. Tel est l'ordre divin des sociétés humaines. La Révolution, armée pour détruire d'antiques et odieuses inégalités et pour marcher en ordre à la fraternité démocratique, ne pouvait pas se dénaturer impunément elle-même, et se changer en sanguinaire oppression. Après avoir renversé le trône, elle devait chercher enfin un autre pouvoir régulier dans le peuple et l'organiser par des institutions et non par des proscriptions. La terreur n'était pas le pouvoir, c'était la tyrannie. La tyrannie ne pouvait pas être le gouvernement de la liberté.

Ces pensées fermentaient dans la tête de Robespierre. Il brisait son front contre le problème du pouvoir à fonder pour la république.

Ce problème s'était posé de lui-même, à chaque phase de la Révolution, devant tous les hommes réfléchis. Ils avaient tous succombé en essayant de le résoudre. Mirabeau, après avoir descendu le trône au niveau de la nation et brisé le sceptre, était mort à propos en rêvant de chimériques et puériles reconstructions. L'Assemblée législative s'était engloutie dans sa constitution de 1791 en imaginant un vain équilibre. Les Girondins avaient été écrases sous le fardeau d'une république mal assise qu'ils voulaient soutenir avec des lois faibles. Hébert et Ronsin étaient morts pour avoir inventé, à l'imitation de Marat, une dictature du peuple personnifiée dans un bourreau suprême, Danton avait péri pour avoir cherché le pouvoir dans l'emportement et puis dans le vain repentir du peuple. Robespierre, héritier à son tour de toutes ces tentatives impuissantes et de toutes ces renommées détruites, se demandait ce qu'il allait faire de son omnipotence d'opinion, et quel gouvernement il donnerait à la démocratie? Aurait-il le génie de l'inventer et

la puissance de l'asseoir, ou succomberait-il, comme tous les autres, en essayant de transformer l'anarchie en unité et la violence en loi? Ne serait il que l'idole sinistre ou serait-il l'homme d'Etat de la Révolution? Telle était la question que l'Europe entière se posait en le regardant et qu'il se posait à lui-même. Troi» mois allaient y répondre.

La mort d'Hébert avait rendu Robespierre maître de la commun». La mort de Danton l'avait rendu arbitre de la Convention. La persévérance et le spiritualisme de ses doctrines lui assujettissaient les Jacobins. Son talent, grandi par des études obstinées et par cinq années passé :s presque entièrement à la tribune, donnait à sa pensée et à sa parole une force et une autorité qu'on ne contestait plus. Aucune éloquence ne pouvait désormais balancer la sienne. Il était l'unique voix grave de la république. Les Jacobins et la Convention n'écoutaient plus que lui. Bien qu'il n'eût et qu'il n'affectât pas encore la domination absolue dans le comité de salut public, l'opinion de la France lui décernait la supériorité, cette dictature de la nature. Ses collègues s'en indignaient tout bas, mais feignaient de la lui décerner d'eux mêmes. La Convention simulait l'enthousiasme pour déguiser l'asservissement. Les Cordeliers étaient dispersés. Leurs débris vaincus se réfugiaient aux Jacobins. La commune, entièrement subordonnée aux agents du parti de Robespierre, lui répondait des sections; les sections, du peuple; Henriot, delà garde nationale. Robespierre ne régnait pas, mais son nom régnait. Il n'avait qu'à réaliser son règne et à organiser sa dictature. Mais à ce dernier pas il hésitait.

Les motifs de cette hésitation étaient dans l'âme de Robespierre vertu et vice tout à la fois. î Pourquoi, i répondait-il à ses confidents, lai-je dévoué ma vie, ma pensée, mes veilles, ma parole, mon nom, mon sang à la Révolution? Pour détrôner les rois et les aristocrates, pour restituer le pouvoir au peuple, et pour rendre le peuple capable et digne d'exercer lui-oiême et lui seul sa souveraineté naturelle. Et que me propose t-on aujourd'hui que les tyrans et les aristocrates sont renversés et que le peuple règne par sa représentation nationale? De me mettre moi-même à la place de ces tyrans que nous avons détruits, et de rétablir dans ma personne, au nom du peuple, la tyrannie renversée.

I J'admets, j ajoutait-il, » que je n'abuse pas du pouvoir suprême et que ma dictature ne soit que la dictature de la raison et de la vérité sur la république; mais j'aurais en la prenant ou en l'acceptant donné l'exemple le plui séduisant aux ambitieux et le plus fatal à la li-

berté. Mon règne sera court. Ma poitrine, je Je sais, est le but secret de cent mille poignards. Après moi. qui vous répond de mon successeur ? Le danger de la dictature n'est pas tant dans le dictateur que dans l'institution elle-même. Cette magistrature est celle du désespoir des nations. Fondée contre la tyrannie, elle se change involontairement en tyrannie permanente. Elle sauve un jour pour perdre an siècle. Périsse le jour et que l'avenir soit préservé I Laissons le peuple s'égarer, revenir, tomber, se relever, se blesser même plutôt que de lui donner cette huiniliante tutelle qui l'enchaîne, sous prétexte de le guider. Les nations ont leur enfance, la liberté a son berceau. Il faut surveiller cette enfance de la liberté, mais non l'asservir. L'unité est nécessaire à la république, j'en conviens; placez cette unité dans une institution et non dans un homme, et que, l'homme mort, l'unité revive dans un autre, à condition que cette unité ne se perpétue pas longtemps au pouvoir et que ce premier magistrat redescende promptement au rang de simple citoyen. Quelques hommes sont utiles, aucun n'est nécessaire. Le peuple seul est immortel. 1

Ainsi parlait Robespierre à ses confidents. Ses manuscrits attestent qu'il se parlait ainsi à lui-même. Son refus du pouvoir suprême était sincère dans les motifs qu'il alléguait. Mais il y avait d'autres motifs qui lui faisaient répugner à saisir seul le gouvernement. Ces motifs, il ne les avouait pas encore. C'est qu'il était ar rivé au bout de ses pensées et qu'il ne savait, en réalité, quelle forme il convenait de donner aux institutions révolutionnaires. Homme d'idées plus qu'homme d'action, Robespierre avait le sentiment de la Révolution plus qu'il n'en avait la formule politique. L'âme des institutions de l'avenir était dans ses rêves, le mécanisme d'un gouvernement populaire lui manquait. Ses théories, toutes empruntées aux livres, étaient brillantes et vagues comme des perspectives, nuageuses comme des lointains. Il les regardait toujours, il s'en ébloussait, il ne les touchait jamais avec la main ferme et précise de la pratique. Il ignorait que la liberté ellemême doit se protéger par un pouvoir fort, et que ce pouvoir a besoin de tête pour vouloir et de membres pour exécuter. Il croyait que les mot» sans cesse répétés de liberté, d'égalité, de désintéressement, de dévouement, de vertu étaient à eux seuls un gouvernement. Il prenait la philosophie pour la politique. Il s'indignait de ses mécomptes. Il attribuait sans cesse aux complots de l'aristocratie ou de la démagogie ses déceptions. Il croyait qu'en supprimant de la société des aristocrates et des démagogues, il supprimerait les vices de l'humanité et les obstacles au jeu des institutions. Il avait pris le peuple en illusion au lieu de le prendre au sérieux. Il s'irritait de le trouver

souvent si faible, si lâche, si cruel, si ignorant, si versatile, si indigne du rang que la nature lui assigne. Il s'irritait, il s'aigrissait, il chargeait l'échafaud de lui faire raison des diflficultés. Puis, s'indignait des excès de l'échafaud luimême. Il revenait aux mots de justice et d'humanité. Il se rejetait de nouveau aux supplices. Il invoquait la vertu et il suscitait la mort. Flottant (antôt sur les nuages et tantôt dans le sang. Il desespérait des hommes, il s'effrayait de lui-même : « La mort ! toujours la mort ! > s'écriait il souvent dans l'intimité, let les scélérats la rejettent sur moi ! Quelle mémoire je laisserai si cela dure! La vie me pèse, j

Une fois enfin la vérité se fit jour. Il s'écria avec le geste du découragement de soi-même : ï Non ! je ne suis pas fait pour gouverner, je suis fait pour combattre les ennemis du peuple. I

Saint-Just, son seul confident, venait alors, plusieurs fois par jour, s'enfermer avec Robespierre. Il essayait à persuader à son maître une politique moins vague et des desseins plus précis.

Saint-Just, quoique jeune, avait, sinon dans les idées, au moins dans le caractère, la maturité consommée de l'homme d'Etat. Il était né tyran. Il avait l'insolence du gouvernement même avant d'en avoir la force. Il ne donnait à la parole que les formes du commandement. Il était laconique comme la volonté. Ses missions dans les camps et l'impérieux usage qu'il avait fait de son autorité sur les généraux au milieu de leurs armées, avaient appris à Saint- Just combien les hommes fléchissent aisément sous la main d'un seul. Sa bravoure et son habitude du feu lui avaient donné l'attitude d'un tribun militaire aussi prêt à exécuter qu'à concevoir un coup de main. Robespierre ét:iit le seul homme devant lequel Saint-Just s'inc'inât comme devant la pensée supérieure et régulatrice de la république. Aussi tout en accusant sa lenteur, respectait-il ses irrésolutions et se dévouait-il lui-même à sa chute. Tomber avec Robespierre lui paraissait tomber avec la cause même de la Révoluiion. Disciple impatient, mais toujours disciple, il pressait l'oracle, il ne le violentait pas.

Couthon, Ljcbas, Coffinhal, Buonarotti étaient fréquemment admis à ces conférences. Tous républicains sincères, cependaient ils sentaient comme Saint-Just que l'heure de la crise était arrivée; et que si la république avait horreur d'un tyran, elle avait besoin d'un pouvoir moin» flottant et moins irresponsable que celui des comités. « L'opinion s'est faite homme en toi, j disait Buonarotti à Robespierre. Si tu te récuses ce n'est pas toi que tu trahis, c'est le peuple lui-même. Si tu t'arrêtes en ayant le peuple derrière toi et après l'avoir lancé toi-même,

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il te passera sur le corps et il ira chercher pour ■conducteurs ces scélérats qui le précipiteront flans une anarchie voisine de la tyrannie. > Ainsi que dans toutes les crises où Robespierre s'était fié au temps et à la fortune plus qu'à la résolution, il prit le parti de se laisser faire violence par le moment, croyant que IVracle était dans la circonstance, et se fiant à la fatalité, cette superstition des hommes longtemps heureux.

Il fut cependant convenu, entre lui et ses amis, que la république avait bpsoin d'institutions, qu'il fallait au-dessus des comités un directeur suprême des ressorts du pouvoir exécutif, et que si les Jacobins, la Convention et le peuple se décidaient à le donner au gouvernement, Robespierre se dévouerait à cette magistrature temporaire. On convint en outre de la nécessité d'arracher promptement le pouvoir aux membres des comités; de surveiller et d'épurer les Jacobins, point d'appui indispensable pour remuer la Convention; de s'emparer du conseil général de la commune, qui avait à sa disposition l'insurrection; de rester maître par Heuriot de la force armée de Paris ; de caresser par Saint-Just et Lebas l'opinion des camps ; de rappeler successivement des départements les députés en mission dont on n'était pas sûr; d'éloigner de la Convention ou de perdre dans l'esprit du peuple ceux qu'on soupçonnait d'ambitieux desseins ; enfin de préparer d'avance à Robespierre une arme légale si arbitraire, si absolue et si terrible qu'il n'eût rien à demander de plus quand il serait élevé à la magistrature suprême, pour faire plier toutes les têtes sous la loi de l'unité et sous le niveau de la mort. Robespierre se réservait toutefois de n'agir que par la force de l'opinion, de ne point avoir recours à l'insurrection, de respecter la souveraineté nationale dans son centre, et de n'accepter de titre et de pouvoir que ceux qui lui seraient imposés par la représentation nationale. Coulhon fut chargé de préparer un décret qui donnait la dictature aux comités. Cette dictature une fois votée par la Convention, on l'arracherait des mains des comités, et on la retournerait au besoin contre eux. C'est ce décret inexpliqué qu'on appela quelques jours plus tard le décret du 22 prairial. Saint-Just suspendit, de quelques jours, son départ pour l'armée du Rhin, afin de lancer avant dans le comité et dims la Convention quelques-uns de ces axiomes qui tombent de haut dans la pensée d'une assem blée, qui font pressentir la profondeur des desseins, et qui préparent les imaginations à l'inconnu.

La circonstance était extrême, le pas glissant. La mort de Danton avait décapité la Montagne. Les Montagnards s'étonnaient encore d'avoir pu se laisser enlever, par un coup de main si subit, si hardi et si imprévu, un homme qui tenait à eux par toutes ses racines et dont l'absence les livrait sans âme, sans voix et sans bras, à la toute- puissance des comités. Robespierre avait conquis parce coup d'Etat une autorité et un respect qui allaient chez les Conventionnels jusqu'au tremblement, mais aussi jusqu'à la haine. L'homme qui avait annulé et tué Danton pouvait tout oser et tout faire. On avait cru jusqu'alors au désintéressement, on croyait maintenant à l'ambition de Robespierre. Le soupçon seul de cette ambition était une force pour lui. Il y a des vices que la lâcheté des hommes respecte plus que la vertu. Du moment que Robespierre se préparait à régner, on se préparait à obéir. Les esclaves ne manquent jamais aux tyrans, ni les encouragements à la tyrannie. La Montagne feignait en masse l'idolâtrie de Robespierre.

Cependant, ce culte apparent était mêlé au fond de crainte et de colère. Les nombreux amis de Danton éprouvaient une honte secrète de l'avoir abandonné. Le nom de Danton était un remords pour eux. Sa place restée vide sur la Montagne et que personne n'osait occuper les accusait, il leur semblait à chaque Instant qu'il allait se lever de ce banc muet pour leur reprocher leur bassesse et leur servilité. Son souvenir leur était importun jusqu'à ce qu'ils l'eussent vengé.

Mais à l'exception de quelques regards d'intelligence et de quelques demi-mots échangés, nul n'osait confier à son voisin ses murmures intérieurs. Robespierre en était réduit à chercher sur les physionomies la faveur ou la haine qu'on lui portait. Pour découvrir une opposition il fallait interpréter les visages.

1 XIIL

Parmi ces figures significatives qui inquiétaient ou qui offensaient les regards de Robespierre, on comptait Legendre, couvert cependant du masque de la complaisance; Léonard Bourdon, qui déguisait mal son ressentiment ; Bourdon (de l'Oise), trop intempérant de paroles pour le mutisme de la servitude; Collotd'Herbois, trop déclamateur pour supporter la supériorité du talent; Barrère, dont la physionomie ambiguë laissait le soupçon même indécis; Sieyès, qui avait étendu sur son visage la nuit de son âme pour qu'on n'y pût lire que l'insensibilité d'un automate ; Barras, qui simulait l'impartialité; Fréron, qui cachait les larmes dont son cœur était inondé depuis le supplice de Lucile Desmoulins ; Tallien, déguisant

mal une tristesse sinistre depuis l'emprisonnement de Theresa Cabarus, qui portait son nom, dans les cachots des Carmes ; Carnot, dont le front austère et martial dédaignait de feindre; Vadier, tantôt caressant, tantôt agressif; Louis (du Bas-Rhin), montrant le courage de ses violences ; Billaud-Varennes, figure de Brutus épiant un César, dont le visage pâle et allongé, le front plissé, les lèvres minces, le regar'l acéré et jaillissant comme d'une embûche révélaient une nature embarrassante à connaître, difficile à plier, impossible à dompter; enfin Courtois, député de l'Aube, ami de Danton, n'ayant jamais applaudi ses crimes mais jamais trahi son souvenir, honnête homme dont le républicanisme probe et moral n'avait pas endurci le cœur.

Quelques amis de Marat, d'Hébert, des députés tels que Carrier, Fouché et d'autres Conventionnels rappelés de leurs missions, pour obéir à la clameur publique contre leurs atrocités, se groupaient ou s'asseyaient mécontents dans les rangs de la Montagne. La Plaine, composée des restes des Girondins, plus souple et plus servile que jamais depuis qu'on l'avait décimée, se taisait, votait et admirait. Mais dans un moment où le nom seul de faction était un crime, nul ne s'avouait d'un parti. Tous ces hommes jouaient l'enthousiasme ou la dissimulation de l'enthousiasme, et formaient l'unanimité apparente; tous aspiraient h se confondre de peur d'être remarqués. L'isolement aurait ressemblé à de l'opposition, l'opposition au complot.

Dans l'intérieur des deux grands comités, les partis se touchant de plus près, se caractérisaient mieux sans s'avouer davantage. Vadier, Amar,Jagot,Louis(du Bas Rhin), David, Lebas, Lavicomterie, Moyse Bayle, Elie Lacoste, Du barran composaient le comité de sûreté générale. Hommes subalternes par le talent, ils n'imprimaient aucun mouvement, ils suivaient tous les mouvements. Ils ne commencèrent à rivaliser d'attributions avec le comité de salut public, qu'au moment où les divisions de ce comité suprême forcèrent tantôt Billaud Varennes et ses amis, tantôt Robespierre et les siens, à provoquer la réunion des deux conseils, poure y faire prononcer une majorité. Presque tous ces membres du comité de .-ûreté générale témoignaient un respect absolu pour les opinions de Robespierre. Cependant quelques-uns se souvenaient avec amertume de Danton, quelques autres d'Hébert ; d'autres enfin, comme Amar, Ja:4ot, Louis (du Bas-Rhin,) Vadier, tentaient de se donner une importance personnelle et de lutter avec le comité de salut public. David et Lebas y représentaient uniquement les volontés du dominateur des Jaco-

bins ; le premier par servilité, le second par sentiment et par conviction.

Au comité de salut public, centre et foyer du gouvernement, l'absence de plusieurs représentants en mission laissait les délibérations et le pouvoir osciller entre un petit nombre de membres qui résumaient la république. C'étaient alors Robespierre. Couthon. Saint-Just, Billaud-Varennes, Barrère, CoIlot-d'Herbois, Carnot, Prieur et Robert Lindet.

Robespierre, Couthon et Saint-Just étaient les hommes politiques; Billaud-Varennes. Barrère et CoIlot-d'Herbois les révolutionnaires. Carnot, Robert Lindet et Prieur étaient les administrateurs du comité. Les premiers gouvernaient, les seconds frappaient, les troisièmes servaient la république.

Entre le parti de Robespierre et celui de Bil'aud Varennes, des dissentiments sourds, mais profonds, commençaient à éclater. Carnot, Lindet, Prieur s'efforçaient d'étouffer ces dissensions dans le mystère de leurs séances, de peur d'encourager au dehors des factions fatales au salut commun. Quelquefois ces trois décemvirs se réunissaient à Robespierre, plus souvent à Billaud-Varennes et à Barrère. L'orgueil solitaire de Robespierre, l'âpreté de Couthon, le dogmatisme de Saint-Just offensaient ces Conventionnels et les rejetaient involontairement, par la répulsion des caractères, dans une apathie muette qui ressemblait à de l'opposition. Quand Robespierre était absent on prononçait le mot de tyran. Il abusait, disait-on, tour à tour de la parole ou du silence ; il commandait comme un maître ou il se taisait comme un supérieur qui dédaigne de discuter; il laissait au comité la responsabilité de ses actes, après les avoir inspirés; il se réservait de blâmer aux Jacobins ce qu'il avait consenti aux Tuileries ; il jouait la modération, il affichait la clémence; il défendait les victimes dont le sang était le plusindispensabe à sa propre grandeur; il rejetait tout l'odieux du gouvernement sur ses collègues; il les diffamait par son isolement; il usurpait seul toutes les popularités ; il entravait la guerre dans les mains de Carnot ; il souriait, avec mépris, sur son banc des fanfaronnades militaires de Barrère; il ne déguisait pas des arrière-pensées qui portaient plus loin que sa juste influence dans le comité; il prenait dans les séances une contenance qui trahissait le dédain ou la majesté d'un despote. Aucune familiarité n'adoucissait son autorité; il arrivait tard ; il entrait d'un pas négligent; il s'asseyait sans parler; il baissait les yeux sur la table; il appuyait son front dans ses mains; il défendait à ses lèvres d'exprimer ni approbation ni blâme; il feignait habituellement la distraction, quelquefois le som-

DES GIRONDINS

meil, pour motiver l'iDdifférence ou l'impassibilité.

Tels étaient les reproches qui couraient, à voix basse, contre Robespierre, dans les comités.

A la commune, il régnait en souverain par Fleuriot-Lescot et par Payan. l'un maire de Paris, l'autre agent national. Le tribunal révolutionnaire lui était dévoué par Dumas, par Hermann, par Souberbielle, par Duplay et par tous les jurés, hommes choisis dans la classe du peuple où le nom de Robespierre était divinisé.

Aux Jacobins, Robespierre régnait par luimême. Dédaigneux au comité, négligent h la Convention, il était assidu, infatigable, éloquent, caressant, terrible chaque soir aux séances de cette société. Là était son empiie. Il le consolidait en l'exerçant. Il accoutumait l'opinion à lui obéir, pour préparer la république à se remettre volontairement dans sa main. II commença, peu de jours après le siupplice de Danton, à exercer la souveraineté à leur tribune.

Dufourny, président habituel des Jacobins depuis plusieurs années, avait osé quelquefois interrompre l'orateur ou le contredire au milieu de ses discours. Il avait de plus murmuré contre le rapport de Saint-Just et contre la proscription des Dantonistes. Attaqué par Vadier, Dufourny essaya de se justifier. Robespierre, laissant déborder le flot de ressentiments qu'il accumulait, depuis quelque temps, contre lui: « Rappelle-toi, j dit-il à Dufourny. n que Chabot et Ronsin furent impudents un jour comme toi, et que l'impudence est sur le front le cachet du crime ! — Le mien, c'est le cal- , me, 3) répondit Dufourny. — c Le calme ! i ré- ■ plique Robespierre. ï Non, le calme n'est pas i dans ton ame. Je prendrai toutes tes paroles, ! pour te dévoiler aux yeux du peuple. Le calme! 1 les conjurés l'invoquent toujours, mais ils ne l'auront pas. Quoi ! ils osent plaindre Danton, Lacroix et leurs complices, quand les crimes j de ces hommes sont écrits avec notre sang, quand la Belgique fume encore de leurs trahi sons l; Tu crois nous égarer sur tes intentions perfides! Tu n'y réussiras pas. Tu fus l'ami de Fabre d'Eglantine ! j Après cette apostrophe, Robespierre fit de Dufourny le portrait d'un intrigant, d'un ambitieux, d'un mendiant de popularité, et demanda qu'il fût chassé. Dufourny, confondu par une colère qui était alors le pressentiment du supplice, se repentit de n'avoir pas deviné plus tôt la puissance et la haine de Robespierre. Il fut traduit au comité de Biireté générale.

xvin.

Snint-Just relevait, de jour en jour, davantage son rôle dans la Convention. Il s'eflTorçait de grandir lame de la république à la proportion d'une complète régénération de la société. Ses maximes avaient le dogmatisme et presque l'autorité d'un révélateur. On croyait voir dans cet homme, si jeune, si beau, si inspiré, le précurseur de l'âge nouveau, i II faut, » dit-il dans un rapport sur la police générale, j faire une cité nouvelle. Il faut faire comprendre que le gouvernement révolutionnaire n'est ni l'état de conquête, ni l'état de guerre, mais le passage du mal i au bien, de la corruption à la probité, des mauvai- ! ses maximes aux maximes honnêtes. Unrévoluj tionnaireestinflexible; mais il est sensible, doux, poli, frugal. Il frappe dans le cor.ibat, il défend l'innocence devantlesjuges. Jean-Jacques Rousseau était révolutionnaire, il n'était ni insolent ni grossier sans doute. Soyez tels ! Ne vous attendez point à d'autre récompense que l'immortalité. Je sais que ceux qui ont voulu le bien ont tous péri. Codrus mourut précipité dans un abîme. Lycurgue eut l'œil crevé par les fripons de Sparte et mourut en exil. Phocion et Socrate burent la ciguë. Athènes môme, ce jour-lî, se couronna de fleurs. N'importe, ils avaient fait le bien. Si ce bien fut perdu pour leur pays, il ne fut point caché pour la divinité! Former une bonne conscience publique, voilà la police. C^ette conscience, uniforme comme le cœur humain, se compose du penchant du peuple au bien général. Vous avez été sévères, vous avez dû l'être. Il a fallu venger nos pères et cacher sous ses décombres cette monarchie, cercueil immense de tant de générations asservies. Que serait devenue une république indulgente contre des ennemis acharnés ? Nous avons opposé le glaive au glaive, et la liberté est fondée ? Elle est sortie du sein des orages et des douleurs, comme le monde qui sort du chaos et comme l'homme qui pleure en naissant, i (La Convention applaudit avec enthousiasme.)

a Que les autres peuples nous lisent leur histoire. Leurs berceaux furent-ils moins agités? Ils ont des siècles de folie, et nous avons cinq, ans de résistance à l'oppression et d'une adversité qui fait les grands hommes ! Tout commence, sous le ciel.

: I Chérissons la vie obscure. Ambitieux, allez vous promener dans le cimetière où dorment ensemble les conjurés et les tyrans ; et décidez-vous entre la renommée, qui est le bruit des langues, et la véritable gloire, qui est l'estime de soi-même! Chassez hors de votre sol ceux qui regrettent la tyrannie. L'univers n'est point inhospitalier. Il y aurait injustice à leur sacrifier tout un peuple. Il y aurait inhumanité à ne pas distinguer les bons des méchants. On accuse le gouvernement de dicta-

ture ? Et depuis quand les ennemis de la Révolution sont-ils pleins de tant de sollicitude pour le maintien de la liberté ? Il n'y eut personne assez éhonté dans Rome pour reprocher la sévérité que Cicéron déploya contre Catilina. 11 n'y eut que César qui regretta ce traître ! C'est à vous d'imprimer au monde les empreintes de votre génie! Formez des institutions civiles auxquelles on n'a pas encore pensé ! C'est par là (lue vous proclamerez la perfection de votre démocratie. N'en doutez pas ! Tout ce qui existe autour de nous aujourd'hui doit finir, parce que tout ce qui existe autour de nous est injuste. La liberté couvrira le monde. Que les factions disparaissent ! Que la Convention plane seule sur tous les pouvoirs! Que les révolutionnaires soient des Romains et non des Barbares ! »

Ces maximes lyriques semblaient faire éclater, au milieu des horreurs du temps, la sérénité de l'avenir. La Convention les applaudit avec délire. Elle était lasse de rigueurs. Elle accueillait les moindres pressentiments de clémence. Elle aspirait aux reconstructions.

Robespierre et ses amis devançaient la Convention dans ce sentiment. On savait que les paroles de Saint-Just n'étaient que les confidences du maître portées à la tribune pour éprouver l'opinion. Il y avait deux hommes dans Robespierre : l'ennemi de l'ordre ancien, et l'apôtre de l'ordre nouveau. La mort de Danton avait terminé son premier rôle. II était impatient de prendre le second. Lassé de supplices, il voulait, disait il asseoir le gouverne ment sur la morale et sur la vertu, ces deux fondements de l'âme humaine. Pour que la morale et la vertu ne fussent pas de vains mots et ne portassent pas sur le vide, il fallait dévoiler au peuple lu grande idée de Dieu, qui peut seule donner un sens h la vertu. La loi n'est rien si elle n'est que l'expression de la volonté humaine. Il faut, pour la rendie sainte, qu'elle soit l'expression de la volonté divine. L'obéissance à la loi humaine n'est que servitude. Ce qui la constitue devoir, c'est le sentiment qui fait remonter cette obéissance h Dieu. Ainsi, de tyrannie qu'elle est aux yeux de l'athée, la société devient religion aux yeux du déiste. Ce titre, en rendant la loi sainte, la rend aussi plus forte, puisque pour juge et pour vengeur elle a Dieu.

L'idée de Dieu, ce tréser commun de toutes les religions sur la terre, avait été entraînée et abattue dans les démolitions des croyances ; elle avait éié mutilée et pulvérisée dans l'esprit "du peuple par les proscriptions et par les parodies du culte catholique qu'Hébert et Chau mette avaient provoquées contre les temples, les prêtres et les cérémonies religieuses. Le

peuple, qui confond aisément le symbole avec l'idée, avait cru que Dieu était un préjugé contre révolutionnaire. La république semblait avoir balayé l'immortalité de l'âme de son territoii-e et de son ciel. L'athéisme, ouvertemen prêché, avait été pour les uns une vengeance de leur long asservisseinent à une cuite répudié par eux, pour les autres une théorie favorable à tous les crimes. Le peuple, en secouant cette chaîne divine de la foi en Dieu, qui retenait sa conscience, avait cru secouer en même temps tous les liens du devoir. La terreur sur la terre avait dû remplacer la justice dans le ciel. Maintenant qu'on voulait écarter l'échafaud et inaugurer des institutions, il fallait refaire au peuple une conscience. Une COI science sans Dieu, c'est un tribunal sans juge. La lumière de la con'^cience n'est autre chose Tue la réverbération de l'idée de Dieu dans l'âme du genre humain. Eteignez Dieu, il fait nuit dans l'homme ; on peut prendre au hasard la vertu pour le crime et le crime pour la vertu.

Robespierre sentait profondément ces vérités. Il faut le dire, bien qu'on répugne à le croire, il ne les sentait pas seulement en politique qui emprunte une chaîne au ciel pour en enchaîner plus sûrement les hommes, il le» sentait eu sectaire convaincu qui s'incline le premier devant l'idée qu'il veut faire adorer au peuple. Il y aviiit du Mahomet dans ses pensées. L'heure de la reconstruction commençait. Il voulait reconstruire, avant tout, l'âme de la nation. De la même main dont il lui donnait tout pouvoir il fallait lui donner toute lumière. Une république qui ne devait avoir d'autre souveraineté que la morale devait porter tout entière sur un principe divin.

Dans l'état de désoiganisation intellectuelle et de discrédit des idées religieuses où les philosophes matérialistes du dix-huitième siècle, les Girondins leurs disciples, et les athées leurs bourreaux, avaient fait descendre l'esprit public; en face de Collot-d'Herbois comédien féroce, de Barrère sceptique railleur, de Billaud-Varennes démolisseur implacable, de Lequinio matérialiste effronté, des amis d'Hébert, des commensaux de Danton, de cette foule d'hommes indifférents à tous les cultes qui siégeaient dans les comités et dans la Convention, il ne fallait rien moins que le prestige de Robespierre pour affronter la colère ou le sourire qu'une telle tentative risquait de rencontrer dans l'opinion. Robespierre ne se le dissimulait pas. Aussi ne voulait-il détendre la terreur qu'après cet acte. 11 sentait au-dessus de lui une grande vérité, et dans cette vérité une grande force. 11 osa. Mais il n'osa cependant ni sans hésitation ni sans courage. « Je

DES GIRONDINS

sais, j dit ii à ud de ses amis, (je sais que je puis être foudroyé pur l'idée que je vais faire éclater sur la tête du peuple. » Plusieurs de ses amis lui déconseillèrent cette entreprise. Il s'obstina, au commencement d'avril il alla passer quelques jours dans la forêt de Montmorency. Il visitait souvent la chaumière que Jean-Jacques Rousseau avait habitée. C'est dans cette maison et dans ce jardin qu'il acheva son rapport, sous ces mêmes arbres où son maître avait si magnifiquement écrit de Dieu. •

xxr.

Le 20 prairial, il monta à la tribune, son rapport h la main. Jamais, disent les survivants de ce jour, son attitude n'avait témoigné une telle tension de volonté. Jamais sa voix n'avait puisé dans son âme un accent d'autorité morale plus solennel. Il semblait parler non plus en tribun qui soulève ou qui carresse un peuple, ni même en législateur qui promulgue des lois périssables, mais en messager qui apporte aux hommes une vérité. Le législateur qui restaure, dans le cœur humain, une idée obscurcie ou mutilée par les siècles, paraissait en ce moment à Robespierre égal au philosophe qui la conçoit. La Convention, muette et recueillie, ceux-ci par crainte, ceux-là par respect, avait dans la contenance la gravité de de l'idée à laquelle elle allait toucher.

« Citoyens, i dit Robespierre après un exorde emprunté aux circonstances, i toute doctrine qui console et qui élève les âmes doit être accueillie; rejetez toutes celles qui tendent à les dégrader et à les corrompre. Ranimez, exaltez lous les sentiments généreux et toutes les grandes idées morales qu'on a voulu éteindre. Qui donc t'a donné la mission d'annoncer au peuple que la Divinité n'existe pas, ô toi qui te passionnes pour cette aride doctrine et quinete passionnas jamais pour la patrie? Quel avantage trouves-tu à persuader à l'homme qu'une force aveugle préside à ses destinées et frappe au hasard le crime et la vertu ? que son âme n'est qu'un souffle léger qui s'éteint aux portes du tombeau ?

t L'idée de son néant lui inspirera t elle des sentiments plus purs et plus élevés que celle de son immortalité ? Lui inspirera t elle plus de respect pour ses semblables et pour luimême, plus de dévouement pour la patrie, plus d'audace à braver la tyrannie, plus de mépris pour la mort ? Vous qui regrettez un ami vertueux, vous aimez à penser que la plus pure partie de lui-même a échappé au trépas! Vous qui pleurez sur le cercueil d'un fils ou d'une épouse, êtes-vous consolés par celui qui TOUS dit qu'il ne reste plus d'eux qu'une vile poussière? Malheureux qui expirez sous les coups d'un assassin, votre dernier soupir est un

appel à la justice éternelle ! L'innocence sur l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe. Aurait-elle cet ascendant si le tombeau égalait l'oppresseur et l'opprimé ? Plus un homme est doué de sensibilité et de génie, plus il s'attache aux idées qui agrandissent son être et qui élèvent son cœur, et la doctrine des hommes de cette trempe devient celle de l'univers.

I L'idée de l'Etre-Suprême et de l'immortalité de l'âme est un appel continuel à la justice; elle est donc sociale et républicaine, cette idée (on applaudit) ! Je ne sache pas qu'aucun législateur se soit jamais avisé de nationaliser l'athéisme. Je sais que les plus sages même d'entre eux se sont permis de mêler à la vérité quelques fiction*, soit pour frapper l'imagination des peuples ignorants, soit pour les rattacher plus fortement à leurs institutions. Lycurgue et Solon eurent recours à l'autorité des oracles, et Socrate luimême, pour accréditer la vérité parmi ses concitoyens, se crut obligé de leur persuader qu'elle lui était inspirée par un génie familier.

tVous ne conclurez pas de \h sans doute qu'il faille tromper les hommes pour les instruire, mais seulement que vous êtes heureux de vivre dans un siècle et dans un pays dont les lumières ne nous laissent d'autre tâche à remplir que de rappeler les hommes à la nature et h la vérité.

iVous vous garderez bien de briser le lien sacré qui les unit à l'auteur de leur être.

«Et qu'est-ce que les conjurés avaient mis à la place de ce qu'ils détruisaient ? Rien, si ce n'est le chaos, le vide et la violence. Ils méprisaient trop le peuple pour prendre la peine de le persuader; au lieu de l'éclairer, ils ne voulaient que l'irriter ou le dépraver.

»Si les principes que j'ai développés jusqu'ici sont des erreurs, je me trompe du moins avec tout ce que le monde révère. Prenons ici les leçons de l'histoire. Remarquez, je vous prie, comment les hommes qui ont influé sur la destinée des Etats furent déterminés vers l'un ou l'autre des deux systèmes opposés par leur caractère personnel et par la nature même de leurs vues politiques. Voyez-vous avec quel art profond César, plaidant dans le sénat romain en faveur des complices de Catilina, s'égare dans une digression contre le dogme de l'immortalité de l'âme, tant ces idées lui paraissent propres à éteindre dans le cœur des juges l'énergie de la vertu, tant la cause du crime lui paraît liée à celle de l'athéisme! Cicéron, au contraire, invoquait contre les traîtres et le glaive des lois et la foudre des dieux. Socrate mourant entretient ses amis de l'immortalité de l'âme. Léonidas aux Thermopyles, soupant avec ses compagnons d'arme» au moment d'exécuter le dessein le plus hé-

roïque que la vertu humaine ait jamais conçu, les invite pour le lendemain à un autre banquet dans une vie nouvelle. Il y a loin de Socrate à Chaumette et de Léonidas au Père Duchesne (on applaudit).

I Un grand homme, un véritable héros s'estime trop lui-même pour se complaire dans l'idée de son anéantissement. Un scélérat, méprisable à ses propres yeux, horrible h ceux d'autrui, sent que la nature ne peut lui faire de plus beau présent que le nénnt (on applaudit).

I Une secte propagea avec beaucoup de zèle l'opinion du matérialisme qui prévalut parmi les grands et parmi les beaux esprits; on lui doit en grande partie cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l'égoïsme en système, regarde la société humaine comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de l'injuste, la probité comme une affaire de goût et de bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons adroits.

ï Parmi ceux qui au temps dont je parle se signalèrent dans la carrière des lettres et de la philosophie, un homme, Rousseau, par l'élévation de son âme et par la grandeur de son caractère, se montra digne du ministère de précepteur du genre humain. Il attaqua la tyrannie avec franchise. Il parla avec enthousiasme de la Divinité ; son éloquence, mâle et probe, peignit en traits de flamme les charmes de la veitu ; elle défendit ces dogmes consolateurs que la raison donne pour appui au cœur humain. La pureté de sa doctrine, puisée dans la nature et dans la haine profonde du vice, autant que son mépris invincible pour les sophistes intrigants qui usurpaient le nom de philosophes, lui attira la haine et la persécution de ses rivaux et de ses faux amis. Ah ! s'il avait été témoin de cette révolution dont il fut le précurseur et qui l'a porté au Panthéon, qui peut douter que son âme généreuse eût embrassé avec transpoit la cause de la justice et de l'égalité ! Mais qu'ont fait pour elle ses lâches adversaires ? Ils ont combattu la Révolution dès le moment qu'ils ont craint qu'elle n'élevât le peuple au-dessus d'eux.

s Le traître Guadet dénonça un citoyen pour avoir prononcé le nom de la Providence! Nous avons entendu, quelque temps après, Hébert en accuser un autre pour avoir écrit contre l'athéisme! N'est-ce pas Vergniaud et Gensonné, qui, en votre présence même et à votre tribune, pérorèrent avec chaleur pour bannir du préambule de la constitution le nom de l'Etre Suprême que vous y avez placé ? Danton, qui souriait de pitié aux mots de vertu, de gloire, de postérité ; Danton, dont le système était d'avilir ce qui peut élever l'âme; Danton, qui était froid et muet dans les plus grands dangers de la liberté, parla après eux avec beaucoup de véhémence en faveur de la même opinion.

I Fanatiques, n'espérez rien de nous! Rappeler les hommes au culte pur de l'Etre Suprême, c'est porter un coup mortel au fanatisme. Toutes les fictions disparaissent devant la vérité et toutes les folies tombent devant la raison. Sans contrainte, sans persécution, toutes les sectes doivent se confondre d'elles mêmes dans la religion universelle de la nature (on applaudit).

I Prêtres ambitieux, n'attendez donc pas que nous travaillions à rétablir votre empir* ! Une telle entreprise serait même au-dessus de notre puissance (on applaudit). Vous vous êtes tués vous-mêmes, et l'on ne revient pas plus à la vie morale qu'à l'existence physique!

ï Et d'ailleurs, qu'y a-t-il entre les prêtres et Dieu ? Combien le Dieu de la nature est différent du Dieu des prêtres (les applaudissement» continuent) ! Je ne connais rien de si ressemblant à l'athéisme que les religions qu'ils ont faites: à force de défigurer l'Etre Suprême, ils l'ont anéanti autant qu'il était en eux ; ils en ont fait tantôt un globe de feu, tantôt un bœuf, tantôt un arbre, tantôt un homme, tantôt un roi. Les prêtres ont créé un Dieu à leur image ; ils l'ont fait jaloux, capricieux, avide, cruel, implacable; ils l'ont traité comme jadis les maires du palais traitèrent les descendants de Clovis pour régner sous son nom et se mettre à sa place ; ils l'ont relégué dans le ciel comme dans un palais, et ne l'ont appelé sur la terre que pour demander à leur profit des richesses, des honneurs, des plaisirs et de la puissance (vifs applaudissements). Le véritable prêtre de l'Etre Suprême, c'est la nature; son temple, l'univers; son culte, la vertu; ses fêtes, la joie d'un gr.ind peup'e rassemblé sous ses yeux pour resserrer les doux nœuds de la fraternité universelle, et pour lui présenter l'hommage des cœurs sensib'es et purs.

3 Laissons les prêtres et retournons à la Divinité (applaudissements), attachons la morale à des bases éternelles et saciées, inspirons à l'homme ce respect religieux pour Ihomme, ce sentiment profond de ses devoirs, qui est la seule garantie du bonheur social.

I Malheur à celui qui cherche à éteindre ce sublime enthousiasme et à étouffer par de désolantes doctrines cet instinct moral du peuple, qui est le principe de toutes les grandes actions! C'est à vous, représentants du peuple, qu'il appartient de faire triompher les vérités que nous venons de développer. Bravez les clameurs insensées de l'ignorance présomptueuse ou de la perversité hypocrite ! Quelle est donc la dépravation dont nous étions environnés s'il nous a fallu du courage pour les proclamer ! La postérité pourra telle croire que les factions vaincues avaient porté l'audace jusqu'à nous accuser de modérantisnie et d'aristocratie pour avoir rappelé l'idée de la Divinité et de la morale? Croira t-e!le qu'on ait osé dire jusque dans cette

DES GIRONDINS

•enceinte que nous avions par là reculé la raison humaine de plusieurs siècles?

» Ne nous étonnons pas si tous les scélérats ligués contre vous semblent vouloir nous préparer la ciguë, mais avant de la boire nous sauverons la patrie (on applaudit). Le vaisseau qui porte la fortune de la république n'est pas destiné à faite naufrage il vogue sous vos auspices, et les tempêtes seront forcées à le respecter (nouveaux applaudissements).

i Les ennemis de la république sont tous les hommes corrompus (on applaudit). Le patriote n'est autre chose qu'un homme probe et magnanime dans toute la force de ce terme (on applaudit). C'est peu d'anéantir les rois, il faut faire respecter à tous les peuples le caractère du peuple français. C'est en vain que nous porterions au bout de l'univers la renommée de nos armes, si toutes les passions déchirent impunément le sein de la patrie. Défions-nous de l'ivresse même des succès. Soyons terribles dans les revers, modestes dans nos triomphes (on applaudit), et fixons au milieu de nous la paix et le bonheur par la sagesse et la morale. Voilà le véritable but de nos travaux, voilà la tâche la plus héroïque et la plus difficile. Nous croyons concourir à ce but en vous proposant le décret suivant.

» Art. 1er. Le peuple français reconnaît l'existence de l'Etre Suprême et l'immortalité de l'âme.

j Art. 2. Il reconnaît que le culte digne de l'Etre Suprême est la pratique des devoirs de l'homme, j

xxir.

D'unanimes applaudissements accueillirent ce premier retour de la Révolution à Dieu. Des fêtes furent décrétées pour rappeler l'homme à l'idée de l'immortalité et à ses conséquences. La première et la plus solennelle devait être célébrée dix jours après cette profession de foi.

Des députatioDs de la société des Jacobins

félicitèrent la représentation d'avoir fait remonter la justice et la liberté à sa source. Cambon, chrétien intègre et convaincu, demanda que les temples fussent vengés des profanations de l'athéisme. Couthon. dansuneallocutiond'enthousiasme, défia les philosophes matérialistes de nier le souverain arbitre de l'univers devant la majesté de ses œuvres, et de nier la Providence devant la régénération du peuple avili. Le spectacle de cet homme infirme et mourant, soutenu à la tribune par les bras de deux de ses collègues, et confessant, au milieu du sang répandu, son juge dans le ciel et son immortalité dans son âme, attestait dans Couthon la foi fanatique qui lui cachait à lui-même l'atrocilé des moyens devant la sainteté du but.

Quel que fût le contraste entre la renommée sanguinaire de Robespierre et son rô'e de restaurateur de l'idée divine, il sortit de cette séance plus grand qu'il n'y était entré. Il avait arraché d'une main courageuse le sceau de la conscience publique ; cette conscience lui répondait dans la nation et dans toute l'Europe par un applaudissement secret. Il s'était fortifié et avait, pour ainsi dire, tenté de se sacrer lui-même en faisant alliance avec la plus haute pensée de l'humanité. Celui qui confessait Dieu à la face du peuple ne tarderait pas, disait-on, à désavouer le crime et la mort. Tous les cœurs fiitigués de haine et de combats souhaitaient intérieurement à Robespierre la toute-puissance. Ce souhait général, dans un gouvernement d'opinion, est déjà la toute puissance en effet. Il avait pris la dictature morale, ce jour là, sur l!«utel de l'idée qu'il avait proclamée. La force et la grandeur du dogme qu'il venait de restilàer à la république semblaient rayonner sur son nom. Le lendemain on transporta au Panthéon les restes mortels de Jean Jacques Rousseau, pour que le maître fût enseveli dans le triomphe du disciple. Robespierre i.:spira cette apothéose. 11 donnait, par cet hommage à la philosophie religieuse et presque chrétienne de JeanJac- (Hies Rousseau, son véritable sens à la Révolution.

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