PAROISSE DE DAMERY, BAILLIAGE DE ROYE
i3 Novembre 1782.
Mariage de François-Noël Babeuf, 21 ans, onze mois^ fik mineur de défunt Claude Babeuf, en son vivant
(i) Nous nous retrouvons de nouveau en désaccord avec l'acte de naissance de François-Noél Babeuf. Cet acte serait'il irrégulier de forme, ne constaterait-il que le baptême, et faudrait-il faire re* monter la naisssance au 25 décembre 1759 ? Mais, cependant, si François-Noêl fiit ondoyé par son père, comme il Tassure lui-même, l'acte, suivant les prescriptions du temps, aurait dû rindiquer,et non-seulement il ne l'indique pas, mais il déclare Tenant né la veille, c'est-à-dire le 23 novembre 1760.
employé des fermes^ et de Kfarie-Catherine Anceret, de la paroisse de Cerizy-SaiUyy le contractant ayant domicile de fait à Damery chez M . de Bracquemontj seigneur dudit lien ^ et de Marie*Anne->Victoire Langlet^ 25 ans 8 mois^ fille de chambre deNf^d'Imcourt de Bracquemont; fille majeure d'Antoine Lenglet^ clinquaillier^ xlemeurant rue du Port, à la pierre d'Amiens, et ()e Marie-Anne Rouillai n. La dite Lenglet demeurant depuis sept ans  Damery.
L'épouse de François-Noël Babeuf était née à Amiens, et avait ét6 baptisée dans Téglise^ Saint-Firmin^ de cette ville, le i3 février 1737. L'acte de célébration du baptême constate qu'elle avait eu pour parrain, M. Levéque, maître perruquier, et pour marraine^ M"* Marguerite Vater.
Ce mariage eut lieu en présence de la mère du contractant, de M. de Bracquem&nt, seigneur de Damery, de Jean- Baptiste Gohot y domestique, de Jean-Baptiste Babeuf frère du contractant, de Gracien Bourgeois, garde de chasse, et de Jean-<François Sueur, ménager.
Dans ses notes, Emile Babeuf a dit :
< Il est faux que ma mère fut lemme de chambre ; elle était l'amie d'une dame noble qui l'avait retirée du couvent pour ravoir près d'elle.... Ma mère lui plût et il fut heureux avec elle... On peut avoir une mère dont les manières soient plus distinguées, mais je défie d'en citer une qui fut plus digne de porter ce titre : elle l'a prouvé. »
On a vu qu'ici encore un acte officiel rectifie la légende qu'Emile Babeuf paraît avoir voulu créer au profit de sa iamiUe. Au reste, les lettres de sa mère ne laissent aucun doute sur l'insuffisance de l'instruction qu'elle avait reçue. Cette femme, très- respectable, issue de parents pauvres, savait à peine écrire, et n'avait aucune notion d'orthographe. Plus tard, Gracchus l'appellera < la femme de la nature. »
Dès qu'il fut marié, François- Noël Babeuf dut, nécessairement, chercher une position plus lucrative et plus indépendante ; et c'est alors, sans doute, qu'il alla se fixer
à- Noyoïij où il se livra à IVtude-des papiers-*>terriets'. Là, il rencontra comme collègue, dans Fétade o!t il traratUait^ un jefiMie homtaie qui deviendra le procdnsal André Da— mond et qutjpar fat suite, le poursuivra d'une haine implacable.
Sa carrière admini^rative, carrière heoreuse,en sommet s'il avait pu la conserver^ mais do courte durée^ date de ce temps*.
L'année suivante, il était père d'une charmanta enfant pour qui il alira c des bouffées d'ambition ».
Nous le trouvons alors fixé rue de Paris, n^ 8a, à Roye (i), d'abord comme employé chez un arpenteur, puis comme Commissaire à terrier, position administrative fort honorable, puisqu'eRe n'était accordée que par kttres-pâtentes. Nous ne sommes pas en mesure de préciser la date de sa nomination en cette qualité, les lettres patentes qui le concernent n'ayant pu être retrouvées aux Archives nationales; mais nous avons des documents remontant au 25 novembre 1785,0(1 il est déjà qualifié de ce titre.
Nous avons cherché vainement dans les dictionnaires, la définition du mot : Commissaire à Terrier ; une note des papiers de Babeuf va nous renseigner complètement à cet égard.
Le Terrier, y est-^il dit, était un recueil éilumératif des biens domaniaux, féodaux et censueb d'une terre et, en général^ de tous les droits et appartenances qui en dépendaient. Quafnd une terre né se composait que de bien domaniaux, le terrier n'était que domanial. Si elle ne consistait qu'en mouvances enf fief, le terrier n'était que féodal. S^il ne comprenait que des rotures, il était un terrier censuel, et s*il embrassait en même temps des censives, des fiefs et des domaines, il était tout à la fois, domanial, féodal, censuel, etc. L'analyse des titres et l'ar-
(i) Roye^ petite Tille de la Picardie, cheMiea de canton (3727 habit.) du département de la Somme, à 20 kilomètres de Mont* didier.
nuigemeot de Parchive était l'opération première, inhé* rente, nécessaire et indispensable de la marche d'un terrier. La fonction du G>mmissaire feudiste était le maintien et la surveillance de ces droits» afin de les presser de toute prescription ou envahissement.
Des écrivains plus passionpés que sincères, se sont fait un l'eu d*insulter la misère de Babeuf,
Chaudon et Delandine^ notamment, n'ont su que dire ceci : « Fut dans sa jeunesse^ laquais, clerc et commis- « saire à ftrrier. Devenu Commissaire à terrier, il ne « tarda pas à se livrera son immoralité naturelle^ qui lui c faisait r^rder toutes les actions de la vie comme in- « différentes en elles. »
La biographie universelle Didot a amplifié le dédain en ces termes : « Les commencements de Babeuf prête sentent quelque chose de confus, de tourmenté et même
< de peu honorable. »
Enfin, VEncyclopédie des gens du monde (Paris, 1 833), ta même jusqu'à prétendre « que ce né fut qu'au bout de « plusieurs années d'une vie vagabonde qu'il obtint dans sa « province, la modique place de Commissaire à terrier,
< c'est-à-dire près le dépôt des titres. »
Ce qui précède établit au contraire que Tenfance de Babeuf fut studieuse ; qu'il s'éleva par ses propres forces, au poste envié de Commissaire à terrier; et^ ainsi^ dispanûssent^ à la honte de leurs auteurs^ les infamies dont un ftroit esprit de parti avait voulu atteindre ses modestes origines.
Dans le chapitre suivant^ nous verrons Babeuf remplir avec honneur les délicates fonctions de Commissaire à terrier^ et prendre rang parmi les hommes distingués de sa province : l'enfant séra.devenu. homme.
I7S5 à 1788. — Babeuf concourt à P Académie tTArras. — Il entretient une volumineuse Correspondance avec Dubois ie Fosseux» — Résumé de cette Correspondance. — Ce qu'elle laisse deviner. — Il perd un enfant. -^ Ses premières tribulations. — Son opinion sûr les majorités. — // est réprimandé par le maréchal Castéfà. — Sa lutte contre les BUicocq. — Il aborde les questions politiques.
V Académie royale des belles^lettres âfArras existait dqmis qaarante-buît ans, quand Dubois de Fosseux (i) iQccéda à Harduin comme Secrétaire perpétuel de cette Association.
Harduin avait laissé dans la province et au sein de TAcadémie les plus excellents souvenirs; et ce n'était certes pas e;^^rer son mérite que de lui décernfiBr cette poétique ap^Hose :
DnMnes vers, muse de l'fiistoire.
Esprit^ aaison^ talents, vertus^ Vous qui prîtes soin de sa gloire^ ' Gémissez^ Harduin n*est plus 1 On pouvait donc craindre qu'il fut incomplètement remplacé.
Dubois de Fosseux n'avait pas, il faut le reconnaître, la loence profonde et sûre d'Harduin; mais il avait plus que loi, peut-être, l'aofbur du travail, l'intention de bien
(1) Néi Ams le 14 décembre 174a, mort à Paris le it décembre
Uo)
faire, et, surtout, cette activité déyorante sans laquelle on est toujours insufisant.
On constata bientôt que le choit de l'Académie était excellent.
En effets à peine installé, Oubois de Fosseux se mit en mesure de procurer à la docte Société des correspondants instruits et zélés. • «
* Une Société littéraile^ quelque bien composée qu'elle soiti ne vit pas seulement des communications de ses membres résidents^ mais aussi des apports, souvent vari^, de ses membres correspondants.
Or, à cette époque toute de transition^ T Académie des belles-lettres d*Arras étendit ses études aux matières les plus diverses de la littérature^ des arts, de l'agriculture et des sciences.
En 1785, notamment^ elle mit au concours la question suivante :
« Est-il avantageux de réduire le nombre des chemins » dans le territoire des villages de la province d'Artois^ eC » de donnera ceux que Ton conserverait une largeur suÇfi- » santé pour être plantés? Indiquer, dans le cas de » l'affirmative^ les moyens d*opérer cette réduction. »
Dans une province voisine, un hommç jeuoe^ laborieur, ami des lettres, semblait préparé par ses finpctions professionnelles à Texamen de cette question.
Cet homme était un^inconuu, presque un besogneux, que nul n» soupçonns^it,. mais qui i^^vait un jour se rendre redoutable par ses effrAyantes théories sociales.
Qu'était ce nouveau venu ? \l «e nommait François- Noël Babeuf; il était né en 1760, à Saint-Quentin, de parents pauvres; il exerçait à Roye, en Picardie,, les fane* lions de Commissaire â terrier; mais, enfin, hors de sa province^ le candidat aux récompenses de TAçad^ou^ d'Arras était encore pour tous un ioconnu.
Toutefois,s'il était resté ignoré des académiciens d'Arras, il n'en suivait pas moins leurs travaux avec beaucoup
mterei.
( ai )
Frtuiçoîs-Nôë} fiabeuf adressai donc, Itf %5 Mvembre 1785, à Dubois de Fosseux^ leur Secrétaire perpétuel, titf Mémoire (1} en réponse â la question précitée.
Ce, Mémoire^ bien qu'il révélât chez son auteur certaines connaissances pratiques de la question^ était trop sommaire pour inériter les suffrages des Académiciens.
En outre^ Tautenr^ au Heu de garder Pânonymat, siérait fait connattre, puisqu'il avait signé sa lettre d'envor^ et c'était là une cause absolue d'exclusion.
Le Secrétaire perpétuel dut donc. * pour ces considérti* tions, informer le candidat inei:périmenté quMl ne pouvait que l'engager à se préparer à un autre concours.
Le Mémoire, qui avait donné naissance à un premier échange de lettres entre Dubois dé Fosseux et Babeuf, ne parait pas avoir préoccupé davantage ce dernier; mais Dobois de Fosseux arait deviné^ lui qui allait volontiers aux jeunes, qu'en cet inconnu il trouverait un docile exécuteur de ses appétits littéraires, et, dis ce môtnent, il avait juré d'en faire son faomme«lige, son correspondant.
A cette époque, François-Noél Babeuf avait s$ ans; il occupait, chez lui, plusieurs commis; il était matié et père de fomille, mais son ardeur au travail était telle qu'il semiblait pouvoir sifffinre à dé multiplet occupations ; en outre, il était pauvre, et ne paraissait pas mécontent de (iorrespondre avec un homme aussi distingué que le Secrétaire perpétuel de T Académie d'Arras,qaï, par sW rchtions, pouvait lui être utile.
L'Académie d*Arras avait vaillaauient gagné ssi titres de noblesse, et on pouvait aussi, sans vanité, s'hcMMffr^ idi appartenir; ne fut--ce que comme correspondant officietn.
Au début, les relations furent naturellement un peu baiMdes. Dubois de Fosseux avait 4} ans; et était uft
(1} Nous awns eu eo mai^^ to brouillon , avtograp^ <is co Mé« moire. Il nous a scnri à retrouver, dans les archWes de.randanne Académie cTArras, la copie de ^beuf.
homme d'importance; Babeuf n'arait que zS ans» mais il t'intéressait déjà à la chose publique. Bientôt, ces relations nées presque du hasard, s'affirmèrent par un intérêt croissant et une considération réciproque; et Dubois de FosseuXj entraîné par d'ardentes sympathies vers son correspondant de Roye, finira par l'écraser de sa prose et de ses vers, par soumettre à son examen les questions les plus variées, par réclamer ses conseils sur toutes choses, au point de lui foire crier grâce.
. € Comme il me semble, —lui dit-il » <— (lettre du i*'' juin 1786) que vous ifimez les sciences et les belles-let* tres^ Vous ne serez pas fâché, sans doute, que je .vous parle d^uelques productions nouvelles des Membres de notre Académie. »
C'est la partie engagée.
Et, joignant l'exemple au précepte, il lui parle, sans plus tarder, de Dom Gosse, prieur d'Arrouaise, du poète Leg^yj €t de ses Souvenir^, d'un Mémoire de Delegorgue, de Delestré du Terrage, etc., etc.
Les lettres de Dubois de Fosseux à Babeuf — et elles sont nombreuses, et plusieurs sont très életldues, —> résn* ment ainsi périodiquement le mouvement littéraire eo Artois ; ^les sont même presque toujours accompagnées d'une feuille des séances de l'Académie; de sorte que, sans sortir de chez lui, Babeuf était aussi bien informé de ce qui se passait au sein de l'Académie et dans toute la province d'Artois, que s'il y résidait.
Par la suite, Duboisile Fosseux lui enverra des livres en oornmuQication, des copies ou extraits des discours pro* notices et des poésies lues à l'Académie ou chez les Rosati, et lui racontera les moindres circonstances de sa carrière publique, et jusqu'aux foits minuscules de sa vie privée Qt de son intérieur. De son côté^ Babeuf saura flatter Dubois de Fosseux par des paroles aimables, l'aiguillonner même, par la demande de quelques ouvrages, et ainsi naîtra^ sans effort, entre ces deux hommes, de tempérament si différent, une correspondance toute littéraire, qui
dnie» plas de deux années, et abordera les matières les {dos diverses.
Une correspondance de ce genre ne s'analyse point, car elle est remplie de faits et de petits détails qui ne sauraient être abrégé». , L'intérêt qu'elle présente surtout, • c'est d'avoir conservé, en quelque sorte avec amour, tout ce qui ifest £ût et dit au sein de l'Académie d'Arras et cheas les Rosatî aux dernières années du siècle passé. C'est aussi de nous révéler les prémices du célèbre socialiste Picard. A ce double poin t de vue, cette correspondance est précieuse et digne d'attention.
Nous la publions donc en entier, à la suite* de notre premier volnme, nous bornant à réunir dans ce chapitre tout ce qui peut aider à reconstituer le Babeuf de la vingt-* dnqnième année.
Eaaoût 1786, Babeuf écrivait (i)à Dubois de Fosseuz:
c Rien ne peut égaler ma vive reconnaissance des bon* tés & des atentions honorables dont vous me comblés. J'ai lu avec un entier intérêt, mêlé de vrai plaisir, toutes les charmantes pièces que vous avés bien voulu m envoyer. Je me fois empressé de tirer des copies de celles que vous me redemandés^ & en vous en réadressânt les origipaux, je joins ces copies à celles de ces pièces dont vous me faites le gracieux cadeau, pour le tout augmenter & être classé permi le précieux 'dépôt de ce qui compose tout ce qui me vient de vous. ^
> Ce sont des choses auxquelles mon cœur, singulièrement fiaté d'y trouver une foule de fujets propres à fixer agréablement la fensibilité, ne poura jamais aoorder toute Festime et l'admiration qu'elles méritent. En éfet, tout ce qui procède des savants est inapréciable.Ehl combien donc doivent se glorifier ceux qui ont l'avantage de jouir de Fqitretien et de la correspondance de tels homes ! d'homes auprès de qui l'émulation croît, le goût nait & s'épure,
(1) On remarquera que Babeuf avait adopté un système particulier tforâiograplie.
Pitifiàginàt?ôn s'ouvre, le génie se forme, toutes les qoaHtér de Tesprit et du cœur se perfectionnent. Mais ce û^est paf f ffloî qu'il apàrtient dé pandre tout ce que vous & vos respectable^ côtifrères^ valés, et lùétùe de vouloir esquisser tb ùibindre des raVes talents qui vous câraétérisent. » ' Le 4 septeàîbré^ tïiïb^h dà folsseui l\:ri répondait :
« Quoiqufe vous en disiez. Je sens t}jen que ce que je vous envoie n'est pas toujours; porté à la dernière période de bonté et qu'il s'y troxrvé quelque^ tâches, mais ati n'y eh a-t-!l pas, et ((hél éii hauteur à qui il n'échappe iith de hasardé ou d'incorrect ? Sans doute que vous votis éû apercevez; mais fer if ai peut être pas mérité encore assez rotre confiance, pour que vous ni'én parliez à coeut duvert ; je seraîi pourtant très ftaftté que Vous me fissiez part de vos observations ; je ne suis pas admirateur invulnérable de tout ce qui pa^se par mes hiaini, et je sais pardonner quelques fautes en faveur des beautés> mais j'aîiùe qu*6n me fasié remarquer ce qui est échappé. Je ne suis pa^ toujours de l'avis des observateur^, je prends alors la liberté de le ktir dire, je leur fais part de mes raisons, ifi tne communiquent les leurs, et c'est ainsi qu'on s'éclaire mutuellement, quand on censure de bonne foi et non par passion, comme il n'arrive que trop souvent dans b littérature qui est devemie à présent, pour beaucoup de gens, une arène où paraissent de vils gladiatet{I*s ou {dutôt des bétes féroces qui se déchirent à belles dents. Lé patHarche de notre littérature, Voltéire, a un peu contribué Au désordre; il a donné Texeniple des passipns^ lés plus vivc^, des recouses les plus mordantes, des injures etc. ; beaucoup d'autres sans avoir ses talents, ont imité se^ travers et les rbutés fleuries do t'amasse Ont été empoisonnées.
« Né nôiis appééahtissons pas, Monsieurj sur ces triâtes t^bléaui ; occupotis nous plutôt de l'avantage que tious avons de ne pas marcher dans ces routes tortueuses et de cueillir^ en nous amusant, quelques unes des fleurs que le souffle empesté de Tenvie n'a pas encore flétries. »
Puis il ajoutait (li x)ctôbré) :
€ Je stm bieo éloigné, Monsitur, dt vouloir être votre inattre^ j'en anrais^ be^in^ ùioi même, mais regardons noas comme deux aiùis faits pouf s'éclairer et s^instraire mntueUement. Si ce paofe v6ù^ plaît^ je le cMclMNii volontiers avec vous^ et je tècfaerat éfy fournit Mon contins gcnt. »
Il lai écrit encore le 9 novembre :
< Je ne Vous trSuverai jamais importun, et ce seront des pîaiâirs que vous me prôcurere2, quand vous m'indiquerez Poccasion de vous être utile. »
Déjà Dubois de ^osseux avait entretenu Èabeuf de bien des choses, et lui avait posé plusieurs questions assez em* ^ hsrrassantets, dont celle-^ir : « L'homme sensible est*il phis ifetweui dans l'ordre social que l'homme apathique I s
Le perspicace Commissaire à terrier, sans se ficher et sans se lasser encore, lui dit pourtant (16 novembre): < j'avouerai. Monsieur, et vous n*en serés sûrement pas surpris^ qviHl est souvent question dans vos feuilles de bien des parties qui se. trouvent éloignées de ma sphère. Vous ne me fferés donc point de crime ne n'en parler pas.»
Mais Dubois de Fosseux fait la sourde oreille, et tout en s'eicusant de sa c fécondité », continue, comme par le passé, ses êpîtres littéiairer et ses envois de prose et de Yen.
Le friots suivant Babeuf, flatté peut être de ce que Dubois de Fosseux avait fait Péloge de son « coeur », à prdpos dé ses réflexions sur l'apathie et la sensibilité, lut teit (17 novembre) :
« La charmante hmiUe que celle de différents membres de laquelle Vous ine procurés alternativement la visite I Tcn suis absolument enchanté. Et qui poUrait se lasser d'admirer d'aussi aimable^ enhnts. Tous plus intéressaiits ki uns que les autres^ on s'imagine toujours que le plus méritant est cdui auquel on arête instament les yeux. C'est en éfet le propre de tout ce qui a un vrai pripi, de
fixer entièrement l'idée^qui s'y porte, et de la distraire de tout autre objet. Loin donc de me plaindre du nombre de nos sublimes sœurs^ de ces, sœurs si attrayantes^ si bien faites pour plaire^ je ne me sens porté*qu*au désir de le voir accroître. J'y suis^ en outre, engagé par une raison bien invincible. C'est celle d'être partisan d'un système très connu, lequel prend sa source dans l'idée du bonheur social et consiste dans la prétention que la population est la mesure augmentative dé la richesse commune. Je ne risque rien d'ailleurs d'embrasser cette opinion relativement à la famille de nos sœurs, qui, quelle que nombreuse qu'elle puisse devenir; ne me chargera jamais d'un entretien fort dispendieux.
« Je ne fais quelquefois qu'extraire les discours dont ces agréables dames me font l'honneur de m'agréger auditeur, mais lorsque leurs conversations tombent fur des sujets qui ne sont point tout à fait au-dessus de moij je les transcris en entier. »
Et il ajoute, entraîné lui-même par l'enthousiasme :
« Mais, Monsieur, savés vous que ce M. de Tournoa est charmant avec ses Promenades } Il parait b^çn qu'il s'est parfaitement modelé sur Rousseap, & qu'il a saisi, on ne peut mieux, sa principale & première maxime en fait d'éducation morale : Instruire en amusant, 11 semble encore s'être également pénétré des idées de ce Philosophe honnête homme, en présentant ses préceptes de la ma-* nière la plus claire, la plus simple & synonimement la plus intelligible que l'on puisse désirer à tous égards.On a aujourd'hui une excellente manière de voir. Partout on substitue les idées vraiment justes à celles qui n'étaient que fondées sur l'erreur. La saine Philosophie germe dans tous les cœurs & y fructifie à souhait. On a lieu d'atendre de la voir enfin bientôt régner généralement & exercer pour le honneur des huiçains un glorieux & éternel empire, fondé sur les débris de celui des fatals préjugés, du cruel fatanisme & de la dangereuse superstition. »
Babeuf avait dit à Dubois de Fosseux que les petits
ijT)
taknti sont plus portés à l'admiration qu'à la censure. € Je n'en sais rien^ lui répond Dubois de Fos8eux(9 novemhtt) — et je vois souvent que les critiques les plus amères sont une preuve de médiocrité. »
la, nos correspondants sont en désaccord ; ils ont tort^ dans tous les cas^» chacun de leur côté, d'ériger en principe une observation très discutablej et qui^ dans son application souffi» de nombreuses excepticms.
Le i3 décembre^ Babeuf nous révèle son amour pour les enfants :
« Que ce nom sone agréablement à mon oreille I Qa?enfin, j'ai de faible pour tout ce qui est enhint 1 Cette sensibilité m'a de bone heure dominé. Aussi ne me suisje pas contenté pendant fort longtemps de m'y livrer par simple ^)écnlation. La preuve en est très sensible. A peine majeur^ je me vois père de deui de ces charmants êtres^ dont Tun qui a quatre ans^ est du sexe féminin^ et l'autre âgé de 14 mois, est tout le contraire.
« Pardonés, Monsieur, si, cédant au penchant de mon cœur, j'entre dans des détails qui pourraient paraître minutieux ; mais non; je me trompais; vous êtes père,' cela sufit, ils ne le seront pas pour vous.
« La nature donc, come pour^vouloir récompenser par avance*mes dispositions sentimentales, a bien voulu favoriser ces petites créatures de ses dons les plus dateurs ; constitution heureuse, traits ravissants, fisionomie animée, apatence de caractère qui promet tout. » .
Le pauvre père 1 Hélas ! il s'illusionnait, déjà I
U raconte en même temps à Dubois de Fosseux qu'il élève lui-même ses * enfants, 4'Après les principes du ciioyen de Genève, et que de son fils Emile (i), il veut en âdre un homme.
Ses désirs d cet égard seront aussi déjoués par les événements.
Au nouvel an 1787, Dubois de Fosseux, prenant les
(0 Où plutôt Roben, dit Emile, né à Roye, le 29 septembre 1785.
detàfrf»^ envoie wtn tuèîltear» coia|4iiiienU a loo ooms-' potidâfit dé Raye, et lui Bdubaile de là cottplaiiânce poor accueillir «les lettres^ de l'indnlg^aoe pont les Ure^ de ki patience pour y répondre^ afin dit41, qae eomme FannéB 17B6 lui a été procuré sa condaîMance^ il « doive à l'année 1787 et aux suivantes, le bonheur de la cultiver. »
Babeuf y répond^ en donnant plus d'ampleur à ses let* très, en y traitant toutes sortes de quevtiona^ en y meii^ tionnant mêtne son jugemeùt sur les poésies soumises à son examçn. *
Selon*lui, « il faudrait être vraiment insensible pour ne point éprouver un charme divin à la douceur des acosats par lesquels l'harmonie de sa voix prête encore à ce lan« gage de nouvelles beautés. »
A propos de vers qtie Dubois de Fosseux avait dit ne pas pouvoir être lus devant les dames, «aux nerfs délicats», Babeuf lui demande, avec beaucoup de iinesse d'expit»* sions, s'il n'y aurait pas moyen de les sauver de la pros-> cription, en les glissant furtivement a parmi les hommes c robustes, qui pourraient y puiser de nouvelles forces. »
L'homme robuste, le futur Tribun, se révèle dé^l à ces lignes.
Mais il va se déclarer aussi accablé « d'embarras » que son correspondant d'Arras, excuser sa € brièveté* et son galimatias », regretter, en tin mot, de ne pouvoir suffire à d'aussi é longs détails. »
Le Coiisifî Jacques avait € fait grand bruit » dans le c canton ». On l'y avait reçu de toutes mains; on l'avait couronné de roses, et il avait payé sa bienvenue par des chansons. t)ubois de Fosseux saisif avec empressement cette occasion pour ranimer le feu sacré chez le CùOtr missaire à terrier; et successivement, il lui dépêche lettres sur lettres, pour loi narrer, avec détails, les moindres circonstances de cet^e fête littéraire d'un nouveau genre.
On avait dit du Cousin Jac^iês :
Nous le tenons, if est pour longtemps /
Dubois de Fosseu^, à ce ipQioent de sa CQirespondapçe, en disait sans do^te «utfint clu jeiine épistolier Babeuf; et ce qui le prouve, c'est que ses lettres se terminaient invariablement par cette formule, extréiQeniçQt gracieuse : « Chaque fois que )e vous écris, je sens redoubler le plaisir que l'^jL à vous assurer de la parfaite cordialité avec laq^icUe j'ai l'hoiineur d'être, etc. ». Babeuf d^ son cdté, xémÂgmi% une grande m véatiration p pour <c cdui qu'un rare mérite » rendait < <U^e de tout ce qui doit le plu« fatter un iiK>rt^. »
Sa mars 1787, c'isst au tour de Babeuf 4e foire appel a^ ^«çuemient de Dubois 4e Fos^eux.
Une personne de sa « coanaissimce p, dit-il, n'ayant pu c panrqoir à taire introduire çt débiter dags la capitale 1», une broeburi^ întiti^ée : JLa ^on^titutiou mUii^rê (1)^ Pavait prié dç la r4patuire dans la ville d'Arras; et il e» envoyait un exemplaire à Dubois de Fpsseu^ en le priant de s'intéresser à sa publicité, l'assurant qu'il considérerait comme service rendu à lui-même, le service qu'il sollicitait pour un ami. Sitôt reçue, Dubois de Fosseuz en accuse réception à Babeuf, maïs avec réserve; il craint qu'il ne lui spit pas possible de la recommander aux Ubraires d'Arras; le 19 mars, il est affirma tif: « Tous nos libraires^ -*- dit-il, — ont craint çle se compromettre avec la police, et en ma qualité d'écbevin, il ne me cciavenait pas non plus d'en être le distributeur, car eUe ne laissç pas que d'attaquer assez le gouvernement ». Au reste, ajoute Dubois de Fosseux, cet ouvrée me paraît « trèsbien fait, fort bien écrit et très-attachant. Je serais âitrér mement flatté de faire connaissance avec l'auteur, qui e^t sûrement un homme de beaucoup d'esprit et d^ n^érite. »
Cette connaissance il neJA fera jamais, ou plutôt elle est toute faite, car il est présumable que l'auteur annonyme était Babeuf lui-même.
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(i)Ob trouvera des détails complets sar ce lÎTreau di«piu« : Bibliographie*
Dubois de Fosseux avait convié le jeune Commissaire à terrier à lui soumettre des questions pour les Yîituri programmes de l'Académie d'Arras. Celui-ci lui en adressa trois, le 21 mars 1787; la troisième question est caractéristique :
III. — Avec la some générale de conaissances maintenant acquise, quel serait Tétat d'un peuple dont les institttcions sociales seraient tôles, qu'il régnerait indistincte-ment entre* chacun de ses membres individuels^ la plus parfaite égalité ; que le sol qu'il habiterait, ne fût à per« sonè, mais aiyrtint à tous; qu'enfin tout fût comun^ jusqu'aux produits de tous les genres d'industrie. De sembla* blés institucioi}^ seraient-èles autorisées par la loi natu« rèle ? Serait-il possible que cète sociéiS subsistât^ et méme^ que les moyens de suivre une réparËlcion absolument ^le fussent praticables ?
Dubois de Fosseux lui en accusa réception en ces termes : « La troisième question est bien importante^ mérite beaucoup de réflexions^ et serai t^ je crois, susceptible d'être traitée d'une manière bien satisfaisante. Nous en ferons usage en temps et lieu. 9 (Lettre du 5 avril.)
Décidément le futur Egal se révèle^ ^t c'est dès sa
vingt-sixième année qu'il faut aller rechercher l'origine de
\ la conjuration de Tan V. Gracchus existait donc dans
Babeuf, dès l'enfance,' comme il l'affirme, au reste^ dans ses
papiers intimes.
De son côté^ Dubois de Fosseuxj par une fatalité, diabolique, ne cesse maintenant de parler à Babeuf d'un ouvrage qui à pour titre : Changement du monde entier ouvrage, qui^ en certaines de ses parties, au moins les principales, semble contenir la doctrine des Babouvistes : tout sera en commun ; tous leé individus des deux sexes seront nourris par l'Etat; ils recevront tous les jours, leur vie durant, pour déjeuner et dîner, des objets de consommation qu'on détermine; plus de prisons, liberté de conscience, etc.
Mais il ne parait pas cependant que Babeuf ait attaché de rimportance à ces rêveries du nouveau Réformateur do genre humain.
Plus^tard il dira même : c II me semble que notre Réfonmleur Sait plus que le citoyen de Genève^ que )*ai ouï traiter quelquefois de rêveur. Il rêvait bien à la vérité, mais notre homme rêve mieux. »
Le 4 mai 1787^ Babeuf annonçant à Dubois de Fosseox, son départ € dans quelques heures pour la capitale », lui disait qu*il ne comptait y faire « heureusement qu'un trj|^<ourt séjour».
Le a3, il lui iaisait part de € son retour »^ et ce retour devait dater de plusieurs jours déjà^ puisque Babeuf avait pris connaissance des lettres arrivées pendant son absence et y répondait lon^ement^ sur brouillons^ suivant son Le résulut de ce voyage fut utile à Babeuf. A il rencontra un nommé Audi£Fretj personnage jusqu'alors peu connu, mais riche marchand généreux^ avec qui il s'associera pour l'exploitation du Graphûmètre^trigonomètriçue^ et à la bourse duquel il recourra plus tard, lors qu'il se trouvera abandonné de tous.
En ce même mois de mai 1787, et paitfine autre lettre du 17 juin suivant, Babeuf entretint Dubois dé Fosseux de son projet de publier un Précis sur le Cadastre; mais il n'en reçut guère d encofragement, et ce ne sera qu'en 1790, que cet ouvrage^ auquel le nom d'Audi£fret se trouvera définitivement associé^ sera publiéj répandu^ et assurera^ à l'un et à l'autre, un commencement de noto-
Voici Babeuf qui craint maintenant ^ue Dubois de Fosseux ne Tait oublié I Le 3 juin il lui dit : « Le laps du iS au 29 mai m'a paru d'une longueur bien ennuyeuse »; il lui témoigne le < plaisir » qu'il éprouve à savoir que ses occupations seules l'ont privé de ses missives, pour lui si « agréables »; il l'assure qu'il a vu, « avec beaucoup d'intérêt », tout ce qu'il a reçu c touchant le Valmuse de M. Roman. »
Quelques jours après (i i f uia)^ il lui 4it encore :
€ Il 7 a longtemps que je ne tous ai point fait de demande. Je ne sais pourquoi celay et fe me surprends moi-même à m'étonner d'une telle modération» car il est assez dans mon caractère d'aimer à jouer souvent le rMe de demandeur. C'est, peut-être^ Monsieur^ parce que grâce à vos soins généraux, mes désirs se trouvent tou* jours plus que comblés! Mais vous le savez^ il est dans notre nature de devenir toujours plus avides^ à mesure que BOUS acquérons plus, et c'est ainsi que^ malgré toute Pabondance dont vous daignez me (aire jouir^ je ne puis résister à la convoitise de lire les ouvrages de M. Couret de Villeneuve... » Babeuf désirait lire ces ouvrages afin, disait- il> de « devenir meilleur ! >
Ces lignes nous font pénétrer plus avant dans le for intérieur du futur socialiste.
Le zi du même mois, 3abeuf» redoublant de zèle, écrit à Dubois de Fosseu^, qu'il voit avec satis&ction qi^e TÂcadémie d'Arras s'est associé plusieurs savant9^ déjà avantageusement connus dans la Répi;ibliquç des lettrç^. Il approuve aussi la résolution prise par cette Çoçiété de recevoir^ à l'avenir, des académiciens honoraires^ deux fois par fui. Et âi cet égard^ il fait à sont fidèlç correspondant Taveu suivant : « Au moven de cette circonstançej
> j'ai osé penser que s'il arrivait jamais (car on ne doit » désespérer de rien), que je parvinsse à opérer quelquç » chose qui méritât son attention^ j'en prendrai l'occasion
> pour oser plus encore, je veux dire pour lui demander
> la permission de me ranger au nombre des i^irants à » l'honneur de lui appartenir. »
Mais Babeuf, candidat malheureux, malgré les assurances d^estime que Iqi prodiguait Dubois de Fosseu^, ne fut jamais admis au titre, modeste et mérité, de çorres-* poAdant.
L'Académie, qui fit la sottise de repousser Heaneberr et Dom Devienne, historiens de l'Artois, donna ses pcé£i»
renceSy cette fois encore, 4 de briUaaA$ nullités noU* liaiies.
Lamoignon se proposait dans ce temps-là de réformer Il magistrature. Dubois de Fossêux qui voyait en ce personnage un « demi-dieu »^ s'écrie dans une lettre A Babeuf : c Ab 1 mon cber confrère^ le beau moment qu'on
> a manqué au commencement de ce règne ! Celui de » donner à la Nation un Code unifome, d'abroger,
> d'anéantir ce cahos de coutumes absurdes, ridicules,
> contradictoires, qui légitiment dans telle province ce » qui est défendu dans telle autre, comme si les hommes » avaient plusieurs consciences différentes... » «Vous » souriez, ajoute- t-il, dans la lettre suivante; je vous
> entends dire : c'est le rêve d'un honnête hdlnme ! » Mais Babeuf ne souriait pas du tout, et par une très longue et très importante lettre, il répondit à Dubois de Posseux, qu'il était comme lui partisan d'un Code unique, et que même il était d'avis qu'on € procurât à tous les
> individus indistinctement, dans tous les* biens et les » avantages dont on peut jouir en ce bas monde^ une
> position absolument égale. »
Une lettre de Babeuf à Dubois de*Fosseux, du 3 juillet #787, est ainli conçue : •
« Je crois vous faire plaisir en vous communiquant un Mémoire dans lequel vous trouvères peintes, d'une manière qui, je compte^ vous paraîtra aussi patétîque que hardie^ des indignités de la part de notre espèce, ^esquèles, grâces à notre parfaite civilisacion actuèle, notre conÉb nent n'ofre plus d'exemple. Mais, ce qui est encor bffll déplorable, c'est que ce sont encor nos frères les plus pro* ches qui se trouvent être les fauteurs de ces indignités et qu'ils nous forcent, par leur triminèle conduite, de raco* naitre, de plus en plus, que c'est nous seuls qui avons transmis, dans un autre hémisphère, les vices horribles qui dégradaient le nôtre, et qu'il semblé que nous ne nous soyons portés à en abjurer quelques-uns et à les bmûr d'auprès de nous, que sous l'étrange condicion d'en aler
touiller une tère qui, jusqu'alors, avait conservé^ avec son extrême simplicité, toute la candeur et la pureté des preliiiersftgeSj corne s'il était .écrite dans le livre des destinées, que ces cruels énemis de Û Société fussent nécessairement indestructibles.
» Le Mémoire en question pourait peut être fournir un trait au pinceau de M. Moreaude Saint-Méry, puisque les atrocités dont on a à s'y plaindre, procèdent presqu'entièrement de Tabus des lois et du dé&ut de caractère îdes constitutions des Colonies. »
Nous n'avons pas d'indication précise sur ce Mémoirct mais il fut sans doute suivi de plusieurs autres, car nous ^ trouvons dans une lettre du 5 septembre suivant^ toute relative & la couleur des nègres; ces lignes de rappel :
€ Oui, vraimentj je serais, bien aise que vous voulussiez bien me faire repasser mes Mémoires. En voici encore un à l'égard duquel je vous prierai d*en user de même. » Puis^ tout pL coup, brisant en quelque sorte Tenveloppe qui jusque là semblait avoir enserré ses pensées, Babeuf jette à tous les vents cette hardie conception qui nous fait deviner Tapôtre :
( € On s'étonne de la contrariété de nos Coutumes. Il
me sembla qu'en remontant à Tépoque de leur formacion roh ne doit plus rien voir de surprenant. Les bornes^ d'abord ignorants et barbares^ n'ont dû faire que des choses analogues à leur caractère. Toutes les têtes exaltées par Tentousiasme des conquêtes se sont trouvé portées^ come fl|r une suite naturèle de cète inclinacion inhumaine à Kquèle l'étohant sistème féodal vînt pxiêter de nouvelles forces^ à établir des usages qui pussent satis&ire leur ridicule vanité.
< Un brigand heureux n'était content qu'à demi lorsqu'il était parvenu à s'assurer une riche propriété. Son grossier orgueil "soufrait^ en s'étendant sur l'avenir, lorsqu'il envisageait que cette propriété, venant à se morceler entre tous ses descendants^ ne pourrait jpoint servir long* temsà doner à 'son possesseur la sote importance que
prête ofdinairement Taveugle fortune^ surtout à des homes guidés par des préjugés tels que ceux desquels on était communément entiché dans les tems dont je parlé.
« Pour parer ce contre tem|, on imagina line nouvèle indignité. Il falut étoufer la voix du stfng pour servir Fostèntacion et Ton ôta presque la subsistance aux cadets pour combler Talné de superfluités et lui doner une prétendue îUustracion» eu lui transmétant des biens usurpés et un nom primitivement odieux.
< De là^ Porigine des soi-disaos nobles, et cèle de ces distinxions révoltantes dans tou» les ordres de |a société.
< Quiconque fut moins féroce, moins rusé ou plus malheureux en combatantj ne pût être que le serviteur et Pobjet du mépris des autres.
€ De là> encore, la formation de ces codes bisares, qui servirent aux usurpateurs de titres confirmati&i qui légitimèrent leurs pillages, et aux familles vaincues d'arrêts irrévocables de confiscacion de leurs dépouilles.
« On fit*plus, on y arangea les. choses de manière à empêcher que jamais ces derniers fussent dans le cas de pouvoir se relever de cète sorte d'avilissement^ et qu'au contraire ils fussent toujours regardés par la classe victo* rieuse corne ne formant en quelque sorte qu'une classe très inférieure dt l'espèce humaine.
€ On y servit également l'orgueil des prétendus nobles^ et à leur extravagante réquisicion^ il fut écrit qu'ils ne seraient tenus de reconnaître pour leur principal héritier que le premier mâle né de leurs enfants, et que les puînés et même les filles aînées ne seraient par eux considérés que corne des deimis, des quarts, ou même le plus souvent des cinquièmes d'enfant. Ceux qui, dans les assemblées convoquées pour la rédaxion de ces codes, avaient, en nison de leurs richesses, plus d'ascendant et de prépondénmce, en firent inventer les articles à leur gré. De là la contrariété et l'inconséquence de ces produxions que le homes citent quelquefois come las ouvrages de la prudence et de Pexacte équité, et qui, au fond^ ne présentent qne
iB""*"
U$ preuves les moins 4quivoque^ dea passions qi|î les ont toujours <Urigis.
« Qpe poursit-<e donc être quH;in nouveau Code qui n^ contiendrait d'autre chang|ment<iue celui de/aire <e$ser 44 défendre dam tète province ce §ui est légitimé dtme tèlfiautrgP Un bien petit paUatlf pour un très grand mal. U n'empéchenût pas que ces enfants ne naquissent pauYfSS et dâiués, tandis qu'en ouvrant les yeux au [ourj ceux de mon voisin le milionaire regorgeraient de tout« U n*eiQpécherait pas que ce voisin, enflé de son immense fortune, ne me méprisât souverainement par la seule raison que je ne serais qu'un malheureux afaissé sous le poids de l'indigence, U n*empécberait pas que l'héritier féodal de cet home superbe ne fût un très gros seigneur^ tandis que son jeune frère ne serait, en comparaison de lui, qu*un asiés mince garçon» et que pour grossir encore le lot du premier^ ou ne forçât sa sœur^ dont le cœur tendre en ressentirait rien moins que du dégoût pour le nœud d'hymen» à s'ensevelir dans un triste cloître. »
C'est le prélude du Babouvisme.
Le débat se continua, ainsi^ pendant plusieurs lettres^ entre les deux correspondants, qui> décidément, prenaient plaisir à échanger leurs idées; puis on revint aux qaes« tions d'usage sur la littérature^ et cette foi^ Dubois de Fosseux jugea (i6 juillet 1787) à la brièveté des réponses de Babeuf, qu'il « commençait à se lasser » de ces épîtres trop souvent renouvelées. « Je vous assomme de ums envoiSj lui disait-il ; désormais je les rendrai moins fréquents : U hixt de la discrétion. »
a Des embarras et des voyages » avaient contraint Babeuf à suspendre momentanément sa correspondance; nuûs il. n'entendait pas cependant la supprimer « Tout en étant fort reconnaissant des bontés que Dutiois de Fosseux avait eues pour lui, il se permettait de lui « demander grâce »> pour le peu de soin qu'il apportait à la rédaction de cinq lettreS| qu'il lui expédiait le même jour, et qui
Kqnîdaîent tin arriéré qu'il regrettait. € Je ae fiitt poûtf; k to 9, loi disait-il modctteoMiit ; j'àTove q«a ttdt da besogne à la fois m*effraie ». Et il ajoutait^ avec triateeie : 4 Voos m'avez aussi doané à répondre à tant de dmses I » llaîs^ reprenant courage^ il i^autait : « AUonSi poiurtânti kttDos-nous les flancs. Quand nous serons iatigués y'eapèie qu'il nous sera permis de prendre baleine. Tout don* «menti on va loin, dit un proverbe... »
Quant à Dubois de Fosseux^ il s'aîccoutume c extrême** œnt aisément » à lui c écrire aussi souvent »j et comme c'est pour lui une s occupation bien douce» il* déclare fjBfû sent. « après avoir pris cette habitude > . combien il aorsit c delà peine à la perdre ».
Recevee, lui dit*il> « ce que je vous envoie avec autant de complaisance que j'ai de plaisir à vous l'adresser ».
On ne saurait vraiment être plus aimable^ surtout Yis-à-vis d'un tout jeune homme^ qui ne laisse encore entrevoir que des espérances.
Pendant l'année 1787, on s'occupa beaucoup dans k ville d'Arras^ des Montgolfières et des Ballons. Unporrespondant de l'Académie, poéte^ prosateur et savant^ Opoix^ loi adressa sur ce sujet des vers qui» répandus dans le public^ obtinrent un grand succès. Il y était dit :
L'air inflammable en physique Chez k raison c'est du vent, Et votre aérostatique Est un gros joujou d'enfiiint.
Cesvets^ ou plutôt ces couplets, furent envoyés par
Dubois de Fosseux à son correspondant de Roye^ qui les
répéta, en qualifiant aussi de « futile », cette découverte
4Qi loi semblait devoir rester sans résultat pour k science.
Nos deux correspondants ne croyaient pas aux Ballons;
plus tard^ ils ne croiront pas, lion plus^ à T Inoculation, à
la fabrication do Sucre, qui sera pourtant l'une des prîn*
cipdes industries du Pas^le^Calais, aux progrès en Afti-
culture^ au Magnétisme, ni mfime à l'Electricité, qui elle aussi a déjoué les plus noires perfidies.
La littérature, la grammaire, les arts, l'agriculture, le luxe, rarement les sciences, — car l'Académie n'avait que le titre d'Académie des belles-lettres et dès lors s'occupait peu de sciences proprement dites^ — continuent à défrayer les loisirs des deux épistoHers Artésien et Picard; mais on sent que la lassitude s'empare de Babeuf. Pour retenir de nouveau cette puissante nature, toujours prête à s'échapper, Dubois de Fosseux ne trouve rien de mieux à inventer que de le rendre xromplice d'un subterfuge littéraire. Voici une lettre, lui dit- il, vous l'enverrez à la plus éveillée des dames de Rqye ; elle me répondra, et je lui ferai passer mes réponses par votre intermédiaire. On s'amusa pendant un moment de ce commerce de lettres, mais il prit vîte fin, la plus éveillée^ qui flairait un pi^ge» ayant gardé le silence.
A la fin du mots d'août, Babeuf, fit € un voyage, passa* blement long > ; et pendant son absence, les lettres d'Arras arrivaient toujours. Qu'y répondre ? Dubois de Fosseux, voulait qu'il fit le portrait de toutes les dames de Roye... 11 lui demandait pourquof les nègres sont nègres... Eh 1 mon Dieu, s'écrie à la fin Babeuf, « autant me parler arabe »« Pourquoi les nègres sont-ils noirs ? € Et pourquoi, réplique-t-il les Européens sont-ils blancs ? V Pourquoi, pourquoi, pourquoi. C'est ce me semble que le Créateur l'a ainsi ordonné. >
Je vous ai invité déjà^ lui répète-t-il, «à me ménager », en ne me proposant plus fle questions de cette force ; mais Dubois de Fosseux n'avait guère tenu compte de cet avertissement ; aussi, accentua-t-il ses plaintes dans une lettre du 5 septembre : « On dit vrai, plus on est bon, moins on vous ménage; après la rose vient Tépine. Donnez aux gens un pied de bien ils en prendront vtte deux.... Prêtez deux liards aujourd'hui, demain on vous deman^ dera un sou. On ferait bien d'apprendre à connaître avant d'aimer. Ce n'est point de quinze lieues qu'on peut savoir
ce que sont les gens. Beaux dehors, mauvais retours...» C'était un congé en règle.
Babeuf^ recevait avec plaisir des nouvelles deTArtois,
et bien qu^ parfois la charge fut lourde, pour un fonctionnaire qui avait autre chose à faire que de rimer et d'écrire, il résista longtemps au désir qu'il* éprouvAit de voir au moins modérer ce flot de phrases et de vers. Mais, Dubois de Fosseuz, dbatinuait à agir absolument comme si son correspondant avait les mêmes loisirs que lui. Ses lettres furent plus fréquentes, plus chargées de questions^ plus grossies d'annexés; Babeuf y répondait toujours, quelque fois après des intervalles qui indiquaient la satiété, et faisait prendre copie des pièces communiquées qui l'intéressaient plus particulièrement; enfin la douleur envahit l'âme de cet homme, jusqu'alors tout entier à sa famille, au travail et aux lettres. En décembre 1787, Babeuf perdit un jeune enfant. Il ressentk de cette perte un grand chagrin^ qui lui fit négliger Arras et Dubois de Fosseux ; mais ce dernier tout de cœur, pourtant, n'était pas homme à s'arrêter; et pour mieux s'assurer encore son cher correspondant, il lui conseille l'étude^ comme remède à la douleur. Il lui réexpédia donc lettres sur lettres^ plus longues, . plus bourrées de questions qu'autrefois; mais Babeuf, qui déjà lui avait dit sur tous les tons : — « Me croyez-vous donc ifn homme universel! J'éprouve un grand charme dans votre société; songez toutefois que j'ai mes fonctions à remplir, que je me dois à ma famille, et qu'enfin, ne sachant par tout, je dois nécessairement limiter mes réponses aux seules choses que j'aie pu étudier >, — laissa, cette fois, ces lettres sans réponse.
Jusqu'alors, Dubois de Fosseux les avaient toujours accompagnées de ces mots, empreints d'une haute (Considération : < Permettez-moi de finir par une grande vérité, c*est l'assurance des sentiments inébranlables avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc. » Par sa dernière, datée du i x mars 1 788, il se borne à mettre : J^ai l'honneur d'être, etc. » et d réclamer les pièces jointes à ses. lettres précédentes.
IVHRMMNh
€ Vous m'écrires» — dkt^il en termhmiit^ -^dans des moments plus heureux. »
La rupture était complète entre les deaz amis !
Si pour cette période de la vie de Babeuf^ — 1785 à 17S8»— nou9 n'avions que sa correspondance avec Dubois de FosseuZy nous serions fort mal renseignés sur ses tendances sociales et sur sa préparation aux luUes politiques de l'avenir. Cette correspondance, en effet» ne révèle encore, à de rares exceptions près, qu'un jeune fonctionnaire laborieui et ami des lettres.Quant à la situation quli s'était faite dans la circonscription de Roye, à la considération dont il jouissait, à ses rapports avec les notables du pays, elle laisse tout ignorer, ce ciui indique, déjà^ chez lui, une certaine habileté dans Tart de dissimuler.
Heureusement, nous possédons d'autres documents originaux et in^its, qui vont nous permettre d'apprécier l'homme en son entier.
En'arrivant à Roye avec sa femme et sa jeune iBlle qu'il perdit en décembre 1787, Babeuf laissait derrière lui sa mère et plusieurs frères et sœurs, dont il restait Tunique soutien. En réalité^ c'était pour lui une charge écrasante^ mais qu'il supportait vaillamment.
Un fils lui vînt le 29 septembre 1785 ; on le baptisa le lendemain dans l'église Saint- Pierre, sous le nom de Robert. C'est ce même enfant qui portera plus tard, dans le monde, le nom d'JS'miVtf , et dont il est question, plusieurs fois, dans la correspondance avec Dubois de Fosseuz. Ce sera aussi le seul survivant de la famille.
Trois autres enfants naquirent à Roye^ du mariage de Babeuf avec Marie-Anne- Victoire Langlet :
Catherine-Adélaïde, baptisée le 14 novembre 1787, morte à Tâge de 4 ans> 2 mois;
Catherine- Adélaïde-Sophie, baptisée le 5 septembre 1788, née la veille^ morte jeune;
Jean-Baptiste«CUudé*^ baptisé le 98 octobre 1790, né la veiUej mort jeune.
Bti ijM, ai«si qa^oû le verra par sa coffCflqpfOfldaBce et par ks détails de sa BiUwgré^ie, Babeuf puUia le prospectus (Pua grand oavrage qu'il méditait : PAr4Ai¥ist4^ Terratec mais cet oarrage^ œutenant sans d<^te la cri» tiqae des xostitutioQs du teœps^ ae reçut pfts du gouvernement les encouragements qu'il en espérait^ et resta^ dès lors, chez Tauteûr^ à l'état de manuscrit.
Le Mémoire pour les Propriétaires de Terres et de Seigneuries, ou Idées sur la manutention des Fiefs, paru, en cette année, n'était, sans doute, qu'un sommaire de VA rchivisÉe- Terriste projeté.
La brochure sur la Constitution militaire^ que nous avons cité déjà et que nous sommes toujours tenté d'attribuer à Babeuf, porte aussi la date de 1786. C'est encore une critique de la monarchie, mais sensée, et qui n'avait que le tori|g|faffirmer quelques années trop tôt les vœux les plus légitimes de l'opinion publique ùl l'yard de la réforme du militaire.
Cette même année, dans un Discours sur les causes des disordres qui se remarquent trop souvent dans les titres des Seigneuries, Babeuf s'eiprîmait ainsi, au sujet de Fopiitîon des majorités :
€ L'instruction n'est pas d'ordinaire le partage du plus grand nombre, et, pourtant, la plupart du temps, c'est ravis dece plus g!:and nombre qui prédomine, parce qu'on a partout là manié de la pluralité des voix.
« Les sots imposent donc fréquemment la loi aux ssges, et bien des propositions tris raisonnables sont fejelées par la raison qu'elles jne sont pas du goût des premiers, ou bien encore parce qu'ils ne les comprennent pas. • ,
€ On traite de novateurf et de gens à système les per^ sonnes dont les idées s'élèvent au-dessus de celles delà maldtade; et, d'un autre côté, la paresse /laturelle aux hommes, les porte constamment à donner la préférence à ce qu^ connaissent ou pratiquent de longue date, uniquement parce qu'ils y sont accoutumés, qu'un change-
ment d'habitude est toujours un dérangementi et que tout dérangement suppose une fieitigue ou un effort. La majorité est toujours du parti de la routine et de l'immobilité, tant elle est inéclairée^ encroûtée, apathique; et, daps cette majorité^ il se trouve aussi des gens éclairés qui ne soat pas moins entêtés qu'elle dans l'inertie ; les uns repoos* sant le mieux par la raison qu'il nuirait à leur intérêt; les autres parce que c'est une autre manière, ou de faire ou d'être.
« Voilà pourquoi d'excellentes inventions^ des méthodes et des procédés utiles passent sans avoir été admis; voilà pourquoi le progrès reste à l'état de théories qu'on se garde bien d'examiner. Ceux qui ne veulent pas marcher sont toujours les ennemis de ceux qui vont en avant, et, malheureusement/ c'est la masse qui s'opiniâtre à ne pas bouger.» Il
Nous sommes ici en pleine politique; et ce dont il £aiut s'étonner^-c'est que Babeuf n'ait pas cru devoir communiquer à son correspondant d'Arras, ce discours si net, sur la multitude et la pluralité des voixj qui hurle^ en quelque sorte^ avec les écrits futurs du terrible socialiste^ et même avec quelques passages de sa correspondance académique.
Nous ne serions pas surpris, au reste, qu'on découvrit k cette époque deux hommes en Babeuf : l'un feimilier, tout de sentiment; Tautre, expansif, né pour la lutte, ne la désiraçt pas encore» mais prêt àM'affronter au besoin, et dont les circonstances décideront l'avenir.
Babeuf nous apprend lui-même qu'il lisait, parfois irr^lièrement^ plusieurs journaux, mais qu'il n'en recevait qu'un * seul, le Mercure de France^ À titre de co» associé. Plus tard, Dubois de Fosseux lui procura la lec* ture du Journa/ de la langui franqaise^ auquel il prit toujours un grand intérêt. L'Académicien d'Arras trou- ^vait la partie^politique du Mercure € bien froide » et la partie politique € bien faible ». C'était, sans doute, aussi, l'avis de Babeuf; mais, enfin, ces lectures-là n'annoncent point encore un révolutionnaire.
UM
Noos constatons aussi qa*il ne formula jamais d'attaque écrite contre la religion et le clergé : à peine osa-t-il exprimer, le 24 janvier 1787, en termes polis, qu'il n'aimait pas « les moines »^ et il n'était pas alors seul de son avis, même parmi les monarchistes.
L*année 1787 marque, pour Babeuf, l'teure des épreuves. Il était entré en relations^ à propos de travaux de sa profession^ avec le comte de Castéja (i), maréchal des camps et armées du Roi^ qui^ le 16 mars, lui Avait écrit de sa main :
A Pramerville, par Libous en Santerre (2).
J'ay ven^ Monsieur^ le mémoire imprimé et les pièces qui y étoient jointes. L'un et les autre# sont le produit d'un esprit juste et exercé, possédant parfaitement la matière qui en fait l'objet. Je n*y suis nullement versé et c'est de mon ignorance que j*infère que vous mérités l'éloge que je vous donne; j'entends parfaitement^ce que vous m*avés adressé, d'oii je conclus que, non-seulement Yous parlés clairement aux yeux, mais que vous persuadés la raison. Je serai fort aise de faire connaissance avec vous et de sentir encore mieux, par les développemens que vous donnerés aux choses qui auroient pu m'échaper, tout le mérite de votre ouvrage. C'est un genre auquel il &ut joindre la perfection du tableau à la profondeur du raisonnement, son but étant d'empêcher l'obscurité et d'éviter en recherches une perte de temps toujours précieux.
(i) Le maréchal de Castéja commandait la place d'Arras, au moment de la Terreur. Son fils, Jean-Marie, lui succéda dan& le château de Framerville, où il mourut le a6 août i863; il avait épousé Caroline de Bombelles. Le riche mobilier du chflteau fut vendu, ainsi que la bibliothèque. Ses armes sont : écartelé au i et au 4 d'or, au lion de gueules, au 2 et 3 d'argent à trois merlettes de sable.
(i; Framerville, village de 489 habitants, à 21 kilom. de Péronne (Somme).
Je ne puis m'occupec^ dui be momcnlj de l'ao^uieition do fief de Montoviller. J*ai l'honneur^ etc.
Cette lettre, on ne peut plus' flatteuse pour Balleuf, aurait pu lui servir de recommandation auprès d'autres personnages de la contrée; mais des difficultés surgirent coup sur coup. Quelques missives furent encore échangées entre le « Feudiste et Commissaire à terrier » de Roye et le bienveillant Maréchal de Camp^ jusqu'au }our où ce dernier dût clore cette correspondance^ par l'envoi du billet ci-après) qui fut porté par exprès :
7 septembre 1787.
Si manger avec les gens de mon office, Monsieur^ ne vous convient pm, et que vous ne trouviés pas à vous nourrir ailleurs dans le village, il ne faut penser à aucua arrangement entre vous et moyj âon que je dédaignasse de manger avec vous à la même table; telle bêtise n'a jamais dégradé mon esprit, ny souillé mon coeur, mais ma femme et moy voulons être libres. J'ay souvent mangé avec mon dernier domestique et autres; Tbomme le plus honête est celuy que j'estime le plus, sans demander quelle est sa naissance ; la peinture que vous faites de mes premiers domestiques qui vous vallent bien, sous tous les raports, est le délire de Torgeuil le plus complet que je connaisse. Ils sont gens d'honneur et de bon sens, ils Tont prouvé depuis longues années à mon service et ailleurs, et votre manière de vous expliquer sur leur compte est injuste^ déjplacée et insolente. 11 faut, Monsieur, l'amoar propre qui mérite en portant au bien, non l'orgueil qui gâte jusqu'au bien et avilit l'homme qui a le malheur d'en être atteint. M. Carré est, je pense sans aucune restrictionf fait pour marcher sur la même ligne avec vous; il n'a jamais pensé â présenter les traits de folie que contient votre lettre. Vous êtes jeune. Monsieur, et ce qui vous égare, peut être la source d'un bien; changez Torgueil ridicule qui vous étouffe en amour-propre bien
dirigé et vous devienderés aussi louabk» que voua êtes actuellement petit et risible.
Je yais partir ce soir i si vous ne comptés pas prendre ou le parti de vivre àans le village^ sans me g$Mr, ou de manger chez moj comme votre prédécesseur^ 'ne vous donnés pas la peine de revenir.
Quoi donc/Babeuf avait-il pu écrire pour s'attirer une parâlle semonce? Sa jettre nous manque; mais on devine à la dignité de la riposte ce qui était sorti de sa plume inez. périmentée. Babeuf s'amenda^ toutefois^ et nous devons l'en fiélidtw. Le 8 septembre, il écrivit, en effet (i), au comte de Castra :
Monsieur le comte, je me repeos de m'être expliqué vraisetnblablement avec une ainbiguité qui vous a fiût donner à ma lettre uiie interprétation qui ne répond nuUeo ment au sens vrai que j'ai eu l'intention d*7 rendre^ et d'avoir pu faire naître en vous un mouvement d'humeur auquel je n'avais pas lieu de m'attendre> surtout dans un commencement de connaissance qui s'était aooncé sous des aparences bien diférentes. Je ne puis pas pourtant, monsieur le comte^ m'afecter vivement du contenu de votre réponse^ qui ne me concerne plus du moment où il est reconnu qu'elle n'est que l'effet d'une méprise dont je n'accuserai que moi-même. Je n'aurais point été, au contndre, fâché d'accepter te parti de vivre dans le village. Cela même eut pu éviter la gène que chacun de nous paraît craindre. Daignés, monsieur le comte, relire ma première lettre ; vous reconnaitrés sûrement qu'au fond c'est tout antre chose qu'on ridicule orgueil et un risible dédain qui guident mes résolutions
J'ai l'honneur d'être avec beaucoup de respect, etc.
Cette lettre est assurément fort convenable, mais on y reconnaît une certaine habilité à se tirer d'affaire qui se ferajour^ ultérieurement, dans tous les mémoires que
■ Il II ■ I ■ I— — ^ I ■» Il >ii»til««i ■ H ■ ■w»i— ■■^M^^.i*— 1^^.— — *^
(I \ BrouiQoB de i« naio» à la fin de ta lettre précédente.
Babeuf aura, maintes foîs^ à rédiger pour sa défense; elle indique, dans tous les cas^ que son caractère absolu et son orgueil immense, n'avaient point écbappé à Tœil exercé du Maréchal des camps et armées du Roi.
L*homme se révèle encore tout entier dans ce passage d'une lettre du 5 septembre 1787. Ayant à répondre» à une question que Dubois de Fosseux lui posait sur 1^ causes du luze^et s*il fallait l'attribuer à l'intérêt politique ou à la dépravation des mœurs, il sxzcuse en ces termes : « Mais^ avant tout^ soufirez que je vous demande quar-> tier jusqu'à ce que j'aie étudié, l'histoire politique et l'histoire des mœurs. 1 Babeuf ne se préparait donc pas au rôle politique qu'il devait remplir plus tard. Il semble qu'il y ait ici contradiction^ dans ses écrits, mais elle n'est qu'apparentCj car à n'en pas douter, le Commissaire â terrier de Roye sondait l'avenir.
Cette instabilité dans les idées était due peut-être pour partie, aux préoccupations d'un autre genre qui atteignaient d^à en lui le père de famille.
Nous le voyons, en effet, écrire le 19 du même mois^ â Noyon^ à un de ses parents :
Mon cher Monsieur, je t'en prie» envoie«moi de la mon*
naie. Je me porte bien. Je suis exactement sans 'le sou, et
il me fait de la peine de changer.... Alons^ à dimanche
sans faute, ce que tu auras. Le pire encore c'est que
M. Devin m'écrit qu'il viendra à la S. Florent. Personne
ici ne me dit de te faire des compliments... Tout le monde
dort. 11 est passé onze heures de relevée. Je vais aussi
bientôt me souhaiter le bon soir, et puis me coucher.
Dans ce cas, dors bien également. Tu t'embrasseras bien
pour moi.
Mes antantlons à M. A. Lidié.
Babeuf.
L'aisance hanta enfin son foyer.
En mai 1788, Babeuf était en pleine prospérité; et occupait huit commis ; son esprit d'ordre et d'investigation lui avait fait trouver bien vîte, dans la noblesse et le
dergéj une clientèle Bvide de tirer parti de ses parchemins.
D*abord son trayail consista* à rechercher dans les archives des deux Ordres qu'il devait le plus combattre^ par la suite^ des armes pour m pressurer davantage le pauvre peuple ». Il faut croire qu'il ne s'acquitta pas trop mal de cette besogne^ puisqu'il nous apprend lui-même qu*ii occupa» pour le seconder^ jusqu^à vingt commis. Babeuf fut, notamment, chargé par le prieur de. Saint* Taurin (i), de rasseiphler^ mettre en ordre^ extraire et quincessencer tous letf titres de ce ppeuré^ afin de. déterminer exactement là consistance et l'étendue de tous les droits et privil^es qui pouvaient être invoqués : droits ^ sur tel marais et rivière^ droits de pêche, saulées^ oseraiesj chaussées, etc., etc. Six grands mois furent emj>l6yés, avec l'aide de commis^ pour déchiffrer et traduire, vérifier^ analyser, régulariser, tous ces titres, puis consulter les anciens du pays. On assure que dans cette circonstance, Babeuf se souciant peu de procurer au Prieur un revenu plus considérable, 'aux dépens de pauvres tributaires, déjà grevés d'assez lourds impôts, et ne )^ pouvant non plus refaire un monde qu'il avait trouvé tout fait^ s'acquitta de cette tâche avec modération, se bornant à constater de la manière la plus stricte ce qui devait être obligatoire aussi longtemps qu'une révolution n'aurait pas, au nom de l'équité^ frappé de mor^toutes les usurpations. Le travail achevé^ la lutte commença : le Prieurj par la voix du curé titulaire, son représentant, contesta le prix demandé; on discuta, puis on voulut plaider, a Plaidez, Révérence, disait Babeuf, par ironie^ plaidez, et ij vous en coûtera plus cher que la somme que je vous réclame ». Enfin, on transigea, sur la proposition de Babeuf, et l'afEaire se termina à l'amiable.
Babeuf avait fait aussi d'importants travaux d'Archives pour la rénovation du terrier de Louis Armand de Sei-
(i) Saint-Taurin {SMCtus Tatêrinus), prieuré situé pris de Roye, aujourd'hui commune de : PEchell^ Saint^Taurin.
gUèipeSj marquis de Soyecourt (i); ïqm, à la soUidtatioQ de la fifmille Billecooq,(2) quand yint le moment de payer^ le fier marquis refusa net»* C'était sa coutume^ pacaît*U. Babeuf pr^ntait un mémoire de 1 8,000 livres, (3) et Soyecourt n'odrait que cent louis.- Impuissant, faut» de ressources, à entamer un procès contre son opulent voisin, mourant de faim, et épuisé par les allées et venues delaludç, Babeuf fléchit, toucha les cent loui^, donna quittance finale ; mais, comme toujours, en pareil cas^ ^ confondant une indgridualité véreuse avec un Ordre tout entier, engloba, dans une même haine, tous les pairs du marquis de Soyecourt, et se souvînt de leurs attaques d'autrefois, quand plus tard, lui,. le mercellaire marchandé, fat,.à son tour, presque maître de disposer de leurs biens.
Le ressouvenir fut d'autant plus douloureux pour Babeuf, que cette a&ire l'avait absolument ruiné. Lorsqu'en effet il s'occupa du terrier du marquis de Soyecourt, il pensait y rester attaché pendant plusieurs années ; il avait donc refusé d'autres offres avantageuses qu'oA avait nécessairement porté ailleurs, de sorte que quand pour lui le travail cessa, tout à coup, il se trouva sans occupationSf sans argent, et, de plus, assailli par divers créan<ciers, qui l'accablèrent de frais à l'instigation des Bille-
cûcq et de leurs amis. De ce naufrage, l'infortuné Babeuf,
(i) FamiUe puissante du pays. Les de Belleforière-Soyecourt, avaient fondé les Minimes de Roye, en j633. C'est cette famille de Soyecourt qui, assure^t-on, avait destiné Babeuf à la prStriae. Dans ses notes, Babeuf dit du marquis : « courtisan ruiné, épuisé; qui ne payait personne, bien qu'il eut des possessions immenses, pas même les aubergistes par où iî passait. »
(2) Des Biilecooq étaient officiers de M. de Soyeoourt, qui leur 1^ tira cette fonction, lis crurent que le coup partait de Babeuf, et nécessairement, s'en vengèrent, quand, à propos de ce même terrier, il dut plaider devant le bailliage de Roye, dont un Billecoq était chef.
(3) Chiffi-e donné par Babeuf lui-même dans un mémoire pour sa défense en l'an V ; mais d'après une note datée du mois d'octobre 1787, note peut itn fraotionnée, la dépense ne s'élevirit alofis qu'à a370 livres.
d^à bien éprouvé, put sauver à peine ses meubles, et on les lai enviait encore^ disait-il.
D'autres seigneurs et des moines, ayant aussi retardé le payement de ce qu'ils devaient à Babeuf, le .mirent dans une véritable détresse. Il en conçut une haine impla-* cable contre Tancien régime, qui ne fit qu'augmenter, chaque jour^ sous la pression des événements.
Il vient d*étre question de la famille Billecocq. (i} Cette famille était une des plus puissantes du pays. Nombreuse et riche, bien apparentée, elle touchait à tout, et pouvait aspirer à tout, au moins dans son canton.
Plusieurs Billecocq, avocats, avaient. été Maire de Roye, de 1646 à 1789. #
D'autres furent curé, procureur du Roi, ou notaires de père en fils.
Lutter contre une telle puissance était au moins aventureux ; et pourtant, c'est ce que fit Babeuf. Exagérant sans doute ses forces, croyant peut être que le bon droit a raison de tout, il ne ménagea pas assez les susceptibilités des gens de cette maison, où l'on avait l'habitude d'être obéi, et il s'en fit de mortels ennemis. Ce sont eux, qui, dés ce moment, s^ttacheront à sa perte, avec le plus de persistance, san^u'il puisse avoir jamais l'espoir de les dompter ou de les ramener à lui.
Dans tous les cas, c'est la lutte implacable. qui commence.
(i) Un Billecocq s'allia en 1784, à Marie de Fiennes (d'Arras), veuve da baron de Monteberaulr. Il restait de cette famille une dame mariée à M. de Chipilly, habitant le Pas-de-Calais; tous deux sont récemment décédés, après avoir vu. leur château entièrement détruit par un incendie.
Notons, à propos de la citation ici répétée du nom de notre ville natale, que le maréchal de Castéjà dont il a été parlé page 4a, était Gouremeur d'Arras à Tépoque de la Révolution, — et que la fa-« mille du Médecin Lescardé, de Roye, habite Arras depuis plus d*un nède.
Plus tard^(i) se rappelant ces jours de tristesse^ Babeuf s'écriera indigné :
« J'étais féodiste sous l'ancien régime, et c'est la raison pour laquelle je fus peut être le plus redoutable fléau de la féodalité dans le nouveau ; ce fut dans la poussière des Archives seigneuriales que je découvris les alTreux mystères des usurpations de la caste noble; je les dévoilai au peuple par des écrits brûlants, publiés dès l'aurore de la Révolution. Notre département en fut électrisé, il se fit une insurrection contre les droits féodaux; on n'en paya plus trois ans avant le décret définitif qui les supprima ; le peuple me bénit et la horde nobiliaire m'exécra. Sa rage contre moi a augmenté lorsque je prouvai le droit des citoyens à partager les biens cçmmunaull et je fis encore effectuer ce partage deux ans avant le décret. Ce fut encore moi qui insurrectibnnai en 1789 contre les aides et gabelles» et qui fis doqner une chasse générale à tous les préposés publicains de l'ancienne Picardie. Pour chacune de ces perturbations de l'ordre public, j'essuyai des poursuites criminelles. Les cachots n'altérèrent point mon courage. En même temps que je m'étais rendu défenseur j^ particulier de tous les opprimés, j'avais ouvert un journal od je défendais toujours l'intérêt général. » ^
(I) G. Babeuf, Tribun du Peuple, à ses concitoyens, pag. 1 et 2.
1789 à 1792. — Babeuf adhère aux principes de la Ré¥o^ luHon. — // est parmi les Vainqueurs de la Bastille. — // T^de à Paris, -^ Il écrit contre Mirabeau, ^ Il prend le prénom de Camille. -^ Il publie son Cada&tre perpétuel, e^, avec Audiffred^ la description du Graphomètre-Trigonométrique, — Sa lutte contre les Gabelles. — Il fonde à Noyon le Correspondant Picard et à Paris le Journal de la Conf£dIration. — // est plusieurs fois arrêté. — // est élu administrateur du Département de la Somme^ puis du District de idontdidier.^ Il est accusé de faux.Son départ pour Paris.
Nous avons montré Babeuf aimable et courtois envers le Secrétaire perpétuel de l'Académie d'Arras, puis^ brusquement, cessant avec lui, san^ motif apparent, une correspondance qui datait de près de trois années, et enfin^ se préparant, en silence, par Tétude des questions sociales et féodales au rôle qu'il ambitionnait de remplir sur la "^ scène politique.
En 1789, le Commissaire à terrier de Roye n'était plus le doux jeuue homme d'autrefois ; sous l'influence des évé* ^ nements, il devenait un agitateur dangereux, joignant l'action à la parole et à l'écrit, ce qui le rendait plus redoutable ; quelques années encore et il sera le terrible Tribun Gracchus Babeuf.
Fixé au faubourg Saint-Gilles, de Roye, Babeuf avait sa se concilier l'affection de la classe pauvre, il viviât au milieu d'elle, il partageait ses aspirations, il les enireteoait même, de sorte que par le seul effet de ses relations journaiièrefs avec elle, il se trouvait, dès le début de la
Révolution^ désigné par les suffrages populaires à diriger l'opinion publique. On le chargea même de rédiger contre certain personnage (i) une pétition tendant à ce que ses pouvoirs lui fussent retirés^ mais les Billecocq, qui étaient à l'affût des moindres actes de Babeuf, firent tant de démarches, de promesse;, de menaces, qu'ils prévinrent le coup terrible qiji allait frapper un confrère.
Bientôt/ malgré tout^ Babeuf triomphe de ses ennemis, et par ses ordres, on brûle^ sur la .place publique de Roye, les archives seigneuriales.
C'est un premier pas en avant.
Alors se débattent aussi, par $on initiative, les grandes questions des octrois et des biens communaux.
Il cherche, ensuite, à éclairer le Peuple sur « ses vrais ^ intérêts » par une brochure dans laquelle il expose « la politique captieuse des Privilégiés de tous les Ordres. »
Lors de la convocation des Etats-Généraux, Babeuf avait déjà rédigé quelques articles pour les Cahiers du bailliage de /?o^^j notamment le premier, par lequel il votait sa mort comme fonctionnaire, puisqu'ri proposait l'abolition des fiefs^ le rachat des censives, la suppression du droit d'aînesse, et quelques restrictions à l'autorité paternelle, abusive^ suivant lui^ au delà de la majorité des enfants. Il proposa aussi de substituer aux impôts de toute espèce existants, une contribution unique, (2) également répartie, et d'établir une éducation nationale; mais Billecocq, président de l'Assemblée nationale, protesta, et ces motions furent ajournées, puis repoussées. Il V il ne fut pas difficile alors, dit Babeuf, de s'apercevoir que « les despoteraux éprouvaient un surcroit d'indignation
(i) L*avocat du roi Prevot, conseil des Billecocq, qui venait d*être élu député des communes et que « quelques œillades Versaillaises avaiimt, de suite^ gagné à la cause des deux autres Ordres. •
(2).U parut, en ce temps-là, un écrit intitulé : De la nécessité de faire administrer Vimpât en Fixince par les municipalités. Paris, 1790, L >roch. in*8. On devrait remettre cette question à Tétude.
« contre l'audacieaz plébéien qui osait faire hautement « profession d'une doctrine qui consacrait l'intérêt du ^ a plus grand nombre. »
Dès ce moment^ l'arène de la Révolution s'ouvrit pour loi. . .
. Au 14 juillet 1789, il e*st parmi les vainqueurs de la Bastille (i).
Le leollemain, il retourne en toute hâte à Roye^ délivre en passant le comte de Lauraguais^ assiégé dans son château^ par des paysans que l'aristocratie avait poussés à ^ cette extrémité^ harangue la multitude et lui 'persuade qu'on l'égaré.
Nous lisons dans les papiers de Babeuf: « Le>:omtede Lauraguais et le duc de Chaulnes étaient de bons patrio« . tes, amis du peuple^ et en donnaient des preuves, d^ ''
Puis^ il repart pour Paris, but désormais avoué de ses efforts^ de son ambition.
Il y restera près de quatre mois — de juillet à octobre, — et ce voyage, par se^conséquences^ décidera toi^t à fait de son avenir. '
Nous avons de Babeuf, pour cette période, plusieurs lettres fort importantes, que nous .allons reprodufre en entier; elles achèvent d'expliquer 'son passé et elles permettront de deviner ce qu'il sera un jour.
Voici la première en date ; «elle est adressée à sa femme. C'est, entre autres choses, un récit émouvant de la prise de la Bastille, et à ce titre, elle est digne d'attention.
Paris, le jeudi 25 juillet 1789.
Je ne sais par oti commencer en t'écrivant, ma pauvre femme ; il n'est pas possible d'être ici, et d'y avoir des
(i) On trouve quelques détails intéressants sur l'état de l'esprit public en Picardie et en Artois, en 1789, dans le récent ouvrage de M. Gustave Bord : La prise de la Bastille. Fans, 1882, in- 12, paç. 201-206.
Mais cet auteur a ignoré, comme tous ses confrères, la part prise par les Artésiens à cet événement
idées nettes, tant Pâme y est agitée. Tout autour de moi esft au renversement et dans une telle fermentation^ que^ même quand on est témoin de ce qui se passe, c'est à n'en pas croire ses jeux. Bref, je ne puis que te rendre en gros tout ce que j'ai vu et entendu. A mon arrivée, on ne s'en-^ tretenaitque d'une conspiration dont M. le comte d'Artois et d^autres princes étaient les chefs. Il ne s'agissait rien moins pour eux que de faire exterminer uife grande partie de la population parisienne, et de réduire ensuite à la condition d'esclaves, tout ce qui dans la France entière n'aurait échappé au massacre qu'en se mettant humblement à la disposition des nobles, en tendant, sans murmurer, les mains aux fers préparés par les tyrans. Si Paris n'eut pas découvert à temps cet affreux complot, c'en ésait fait; jamais crime plus épouvantable n'aurait été consommé. Aussi n'a-t-on pu songer qu'à tirer une éclatante vengeance de cette . perfidie doi\t il n'y a par d'exemple dans l'histoire ; on s'y est résolu et l'on n'épargnera ni les auteurs principaux de»la conjuration, ni leurs adhérents. Les exécutions ont commence, sans épuiser un trop juste ressentiment. La fureur du peuple est loin d'être apaisée par la mort du gouverueur de la Bastille et la démolition de cette ' infernale prison, par k mort du prévôt des marchands, par le pardon que Louis XVI est venu implorer de ses sujets, ^ar le rappel de M. Necker et des autres anciens ministres, par le renvoi des nouvaux régiments et des troupes; il lui faut bien d'autres expiations. On veut encore, dit-on, voir tomber une trentaine de têtes coupables. M. Foulon qui devait remplacer M. Necker, et qui, s'étant fait passer pour mort il y a quatre jours, avait fait enterrer une bûche à sa place, ce M. Foulon a été arrêté hier, conduit à i'JHotel de ville et pendu au moment oti il en descendait. Son corps a été traîné dans les rues de Paris, puis déchiré en morceaux, et sa tête, promenée au bout d'une pique, a été portée au faubourg Saint-Martin, pour y attendre et précéder le gendre de M. Foulon, M. fiertier de Sauvigny, intendant
de Paris^ qu'on amenait de Compiègne^ où il avait été arrêté^ et qui doit subir aujourd'hui le même sort que son beaa*iyre. J'ai vu passer cette tête du beau-père, et le gendre arrivant derrière sous la conduite de plus de mille hommes armés ; il a fait ain^^ jezposé aux regards du public, tout le long trajet du faubourg et dé la rue Saint- Martin, au milieu de deux cent mille spectateurs qui Papostrophaient et se réjouissaient avec les troupes de l'escorte, qu'a%imait le bruit du tambour. Oh ! que cette joie me faisait mal ! J'étais tout à la fois satisfait et mécontent; je dtsais tant, mieux et tant pis. Je comprends que le peuple se fasse justice, j'approuve cette justice lorsqu'dle est. sattsfiiite par l'anéantissement des coupables, \ mais pourrait-elle aujourd'hui n'être pas cruelle ? Les supplices de tous genres, récartellement, la torture, la roue, les bûchers, le fouet, les gibets, les bourreaut multipliés partout, nous ont fait de si mauvaises mœurs I Les maîtres, au Heu de nous policer, nous ont rendus barbares^ parce qu'ils le sont eux-mêmes. Ils récoltent et s^ récolteront ce qu'ils ont semé, car tout cela, ma pauvre femme, aura, à ce qu'il parait, des suites terribles ; nous ne sommes qu'au début.
Tu peux faire lire ce* détail; à présent la Nation est libre et chacun dit par écrit ce qu*il veut.
Je ne t'ai rien dit encore de mes affaires. Je suis allé en arrivant chez M. Maury ; il m'a remis à lundi pour en finir. J'ai été ensuite chez 1 autre, qui m'a fait dtner avec lai et m'a opposé toutes les difficultés possibles sur l'affaire qui le regarde. Il m'a fallu recevoir les droits conime notaire, sous condition, et j'ai été fort heureux de tirer de lui 42 fr. dont jeVenvoie 3o. Tout ce que je pourrais avoir de consolant à t'apprendre dans un autre temps, c'est que ce dernier est certain de me faire avoir deux terriers très-considérables, et que M. Maury m'a aussi assuré celui de l'abbaye de Saint-Quentin-de-Beauvais, en ajoutant qu'il m'en procurerait tant que je voudrais, si l'on était content. Mais j'ai bien peur que les terriers
et tant d'autres choses, doat on fera bieo-de se débarras* ser, quoiqu'il doive m'en coûter, soient au diable. Tout ce que j'entends ici m'autcTrise à le croire. On dit haute tement qu'on ne veut plus ni nobles^ ni titres de seigneuries, ni châteaux, ni haut clergé, etc. On a cent fois raisoUj et je souscris volontiers à tous ces changements ; je suis même tout disposé à donner un bon coup d'épaule pour opérer celui qui doit ^renverser ma marmite; les égoïstes me taxeront de folie^ n'importe. ^
Je travaille pour le cadastre- avec M. Audiffred qui parait avoir grande confiance dans les ressources à attendre de la publication de cetouvrage. Je ^'étendrai davantage à cet égard dans ma prochaine lettre. Je t'écrirai dès que j'aurai donclu quelque chose avec M. Maury.
Garde tes dix écus et ne pafe pas un sou à personne, entends-tu bien.
Je t*embrasse de tout mon cœur^ Babeuf.
Cette lettre» par son intérêt historique, est une des plus curieuses qui existent de Babeuf. Il s'y montre à décôuvertjcar il ne posait pas encore pour la postérité, et après ravoir lue, on ne sait ce qu'il faut le plus a4pnirer alors en lui, ou son extrême clairvoyance ou son excessive bonté. Quelque jugement qu'on puisse porter désormais sur le socialiste futur, il faudra citer, à sa décharge, ces généreuses paroles, restées ignorées, qu'il vient de prononcer et qui font pardonner beaucoup d'exagérations de sa pensée militante :
a Oh I que cette joie me faisait mal ! J'étais tout à la » fois satisfait et mécontent. Je disais tant mieux et tant 9 pis. Je comprends que le peuple se fasse justice^ j'ap- » prouve cette justice, mais pourrait-elle aujourd'hui » n'être pas cruelle ? Les supplices de tous genres nous » ont fait de si mauvaises mœurs I »
En voici une seconde^ toujours adressée à sa femme ;
c'est an tableau navrant de Tétat de misère dans lequel il la laissait à Roye avec ses enfieints : (i)
Paris, i6 août 1789.
Je suis désespéré^ ma bonne amie,. de voir la détresse où je te laisse,- Ce moment-ci est terrible à passer et tu sais que ce n'est pas mafaute^ si je ne l'ai pas évité. Je suis bien sensible aux efforts que tu fais pour moi. Je te renvoie tes six francs aujourd'hui ; s'il faut que quelqu'un de nous souffre, je dois commencer le premier. J'espère pourtant que, dès demain^ je pourrai te procurer quelque chose. J'attends une dixaine d'écus de la vente d'une petite brochure de quatre pages que j'ai faite^ que l'on a imprima hier^ et que l'dn va vendre aujourd'hui. Je ne peux pas encore revenir, parce que noti'e cadastre n'est pas fini. D ailleurs^ je n» crois pas perdre ici mon tems ; je vois, tout bien considéré^ que l*état de Feudiste est perdu ; il faut vivre et j'ai tâché et je tâche encore de trouver d'autres intrigues. Je suis déjà à peu près assuré d'un emploi de huit cents francs, qui ne m'occupera pas plus de deux jours par semaine, et ne m*empéchera pas de £iire toute autre chose. Ce serait pour rester à Paris. Du secret sur cela. Je n'accepterai pourtant cela que autant que je verrais ne pas pouvoir travailler en Archives, ce que je ne pense pas^ car les Archives auront toujours lieu^ malgré l'abolition des Fiefs. Au surplus, (omme je t'ai déjà dit^ mon emploi nouveau ne m'empêcherait pas de travailler^ même aux Archives. J'écris à Wasse pour l'engager à aller passer quelques tems chés lui, jusqu'à ce que je puisse revenir, et le faire travailler à ce que j'ai déjà commencé. Je promets de songer toujours à lui, et de le placer, si, après avoir fini ce que nous avons, il n'y a
(1) C'est une des dernières lettres qui contiennent encore quelques traces du système particulier d'orthographe adopté par Babeuf. Pour en faciliter la lecture à sa femme* presque illettrée, Babeuf l'a écrite en assez gros caractères. Non signée.
plus rien à faire poar les Fiefs. Cest bien sincèremem que je lui dis cela^ comme tu n'en doutes pas. Tu connais mon bon cœqr pour tous ceux à qui je me 'suis attaché. Réitérés-lui ces assurances. Je vais tenter, par le moyen de M. Audifred^ de le placer, lui et mon frère^ dans la librairie, qui est un bon état pout des jeunes gens, et dans lequel on peut percer. Je verrai M. Maury pour être payé au moins des expéditions que je lui ai faites, et tu sens bien que si je reçois, je te l'enverrai aussitôt.
Toute réflexion faite^ je n'écris point à Wasse. Tâchons d'attendre encore jusqu'à mon retour. Je ne sais pas encore bien comme les choses iront pour notre état. Au surplus, il faut finir nos ouvrages. Dis à mon frère de mettre dans la lettre que tu me répondras^ le détail de ce qu'il a fait depuis que. je suis parti. Il faut toujours qu*il .continue comme s'il n'y avait point de changement dans la féodalité. Comme les droits seigneuriaux sont rachetables^ j'imagine qu'il y aura des gens qui les payeront encore longtems parce qu'ils ne les rachèteront pas. Au surplus^ il est plus essentiel que jamais de faire l'aplication des mouvances, pour constater à qui l'on doit payer, et ce qui est à payer en remboursement.
Si la vente de ma petite brochure, dont je vous envoie deux exemplaires ne me raporte rien, et que je ne puisse pas non plus rien recevoir de M. Maury, je risquerai de demander quelque chose à emprunter à M. Audiffred, et je te l'enverrai, pour attendre jusqu'à mon retour. Il fiaut décidément que je te rejoigne à la fin de la semaine pré* sente, quoique je serai sûrement obligé de revenir tout de suite ici, pour suivre l'impression de mon Cadastre. Ce malheureux ouvrage est «la cause de la peine' que vous souffres par ma longue absence, mais, puisse-t-il nous dédommager de cette peine, et qu'elle ne soit que passa, gère. Le travail de ce livre m'a mené plus loin que je n'avais cru, et ce sera un assés gros volume. Etant une fois en train, je ne peux plus l'abandonner, ce serait se décider volontairement à perdre le fruit de tout ce que l'on a fait.
Que j'aspire de voir tous mes pauvres en&nts ! Je ne peox pas rendre ce que je sens sur cet article là ; je sois trop pénétré pour pouvoir m'étendre aucunement à cet égard. Ma bouche est fermée pour avoir trop à penser là dessus. Il suffit de dire que cette pensée ne me quitte pas pendant tout le jour, qu'elle ne me permet pas la nuit de dormir fort paisiblement et qu'il n*est rien qui, dans aucun instant, puisse ouvrir mes lèvres au çourire. Je te le répète : je suis au milieu de tout çela^ forcé de rester ici ; j'en crève, ma pauvre amie, adieu jusqu'au moment oti je pourai te revoir. Je tâcherai que ce soit Dimanche; je ne vois pas.de possibilité avant. Ne pc^ds pas* plus courage que moi; je t'assure que, non pour moi, mais pour ce qui m'attache à la vie^ ce courage ne m'abandonnera, pas tant que râm% me soutiendra^ et il n'y aura rien que je ne hsst pour satisfaire de mon mieux aux devoirs auxquels ma position m'engage pour tout ce qui m'entoure.
La brochure qui est de moi est celle intitulée : La non* relie distinction des Ordres, par M. de Mirabeau. Tu te feras lire les autres, qui sont très intéressantes.
La brochure dont il est ici question figure dans les bibliographies et au catalogue de la Bibliothèque Nationale sous le nom de Mirabeau; mais il suffit de la parcourir pour constater que ce n'est qu'un pamphlet contre le célèbre orateur. Au surplus,^ Babeuf vient par cette lettre, de s'en déclarer Fauteur.
C'est sa première attaque contre Mirabeau^ qu'il n'aimait pas.
On surnommait Mirabeau Barrien-de^Vieux- Sac,'
En Provençal Barrien veut dire Vaurien.
Babeuf, en rappelant cette épitèthe dans son Journal de la Liberté de la Presse [vC* du 2 vend, an II i)^ dit :
c Ce Mirabeau étoit quelquefois cruel avec ses brocards. x>
Plus tard, il dira encore {Tribun II, 256), à propos d'une feuille hostile : a L'organe impur de Mirabeau, n
Le 20 août 1789^ Babeuf écrivit à sa femme (i) :
Paris^ 2oaoût 1789.
Fais. passer bien vite^ ma bonne amie, la lettre ci-jointe à M^^ de Louvencouf t (2}#I1 y a dedans une quittance de 273 livres i5 sols^ pour frais de réception de deux Dénombrements que je dois donner pour elle^ d'un à Nelle^ et l'autre à Enguillencourt. C'est l'objet pour lequel je lui ai envoyé une procuration que l'on m'a renvoyée. Je lui mande que j'ai fait recevoir ces deux dénombrements et que j'ai déboursé la dite soihme. Je crois qu'elle me l'enverras. Tu fbcommanderas au commissionnaire de Tattendre. Je ne peux pas revenir avant d'avoir des nouvellesMe cette affaire. Si tu reçois^ tu oi'enveyas deux louis dans un petit paquet par la diligence, et tu garderas le reste. J'ai envoyé hier à M. Maury, par M. Audiffred^ une quittance pour être p&yé au moins de trois louis qui font la valeur des copies que je lui ai adressées*. 11 n'y était pas^ et j'attends une réponse quelconque, en ce qu'on lui a laissé de ma part la quittance. Je n'ai rien retiré de ma feuille^ Le libraire qui m'en avait fait espérer quelque chose, m'a dit qu'il n'en avait vendu que pour les frais d'impression. Dépéche-toi vite de me donner des nouvelles de M''* ^e Louvencourt. Je ne sais pas comment tu faisj mais tâches de trouver un écu de six francs' encore pour toi passer quelques jours, jusqu'à ce que nous ayons vu du côté de Louvencourt et du côté de Maury ce qui résultera. Ce ne serait que dans le cas oîi tout manquerait qu'il faudrait demander à emprunter à M. Audîffred. J'ai de bonnes raisons pour tâcher de m'en dispenser, s'il est
(OCette lettre est écrite en gros caractères^comme si sa femme avait de la difficulté à lire sa miniscule écriture habituelle.
Ici nous constatons que Babeuf a tout à fait abandonné son système particulier d*ortographe. Il écrit correctement, moins quelques fautes qui lui échappent, et que nous rectifions pour l'impression.
(a) M*»» de Louvencourt demeurait en son hôtel, à Montdidier.
possible. J'embrasse mes pauvres enfants, voilà tout ce que je peux te dire. Si j*étaîs dans un état qui me laissât un peu plus à moi^ je parlerais plus à l'aise. Mais ma position m'absorbe, et je^ne saurais définir ce que je sens et que je ne peu^ rendre. J'espôfe pourtant que cela se passera. Je ne suis pas extrêmement tourmenté sur l'avenir; il n*y a que le présent qui m'embarrasse davantage. Tu sens que si nous parvenions à avoir quelque chose d'avance cela nous mettrait à portée de faire rentrer tout ce qui nous est dû, et de telle manière que les choses tournent^ je suis toujours sûr de trouver à nous' pourvoir dans ce pays-ci. J'entrevois plusiturs moyens. Sans ces motifs d'espérance, je mourrais. Mais au milieu du trouble continuel qui m'agite, et des inquiétudes qui me travaillent, la vue apparente de quelques ressources capables au moins de procurer du pain à ma suite, vient faire un peu diversion de tems en tems à mes sombres pensées. Tu verras, dans une petite brSchure ci-jointe que dimanche j'ai joui d'un de ces instants tranquilles, pour pouvoir m'é&ayer passagèrement dans la lettre qu'un rédacteur de papiers publics m'almprimée.
Je t'embrasse et j'attends de tes nouvelles avec plus d'impatience que jamais.
W Babeuf.
Six jours après Babeuf lui envoya cette autre missive : (i)
Paris, le 26 août 1789.
Tu me crèves le cœur, ma pauvre petite femme, et voilà tout ce que je peux te dire. La parole me manque en réfléchissant à notre position, et j'y réfléchis toujours. Mais je m'engage encore à ne point perdre patience; ne nous désespérons pas, je te renvoie tes six francs. Fais copier par mon frère la lettre ci-dessous, envoie-la moi, et je suis
(i) Au dos : A Madame Babtttf, rue St-^HlUs, »• 1 1, à Rqye,
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«Ar que M. Audiffred, me prêtera de Targeot dont fe t'enverrai moitié, et je reviendrai bien vite avec Tautre moitié. Tu m'enverras ta lettre par la poste. Quand je serai arrivé^ je trouverai encore des secours, tu verras, pour attendre jusqu'au moment où nous pourrons en recevoir par les ouvrages que nous avons à finir. Envcffe cette seconde lettre à M""* de Louventourt. J*ai prié M. Audiffred d'aller trouver M. Maury^ il y a été, il ne l'a pas trouvé, il lui a laissé une quittance de trois louis pour les copies' d*aotes seulement, if lui a écrit depuis, et. il n'a point reçu de nouvelles. Adieu, prends courage, va, je voletai bientôt auprè9 de mes enfants, je les mangerai de baisers, et toi aussi. Des savants ont vu mon Cadastre, ils ont applaudi. Le comte de Mirabeau le protégera auprès de l'Assemblée Nationale .
Babeuf.
Voilà la réponse (i) que tu feras, sans rien plus :
Tu ^e manqueras donc toujours de parole, mon cher ami, tu me promets toujours de revenir et tu ne reviens jamais. Ta présence serait pourtant bien nécessaire ici. Les Seigneurs pour qui tu as travaillé sont de mauvaise humeur pour tout ce qui se passe*. J'a^s demandé de l'argent pour t'envoyer, et ils ont dit qu'm ne payeront qu'à toi. J'ai reçu une lettre que M. Maury t'adresse, en réponse, à ce qu'il dit, à la demande que tu lui as fait faire par M. Audiffred. Il mande que M. Tabbé de Broglie a donné des ordres pour te payer la totalité des 5oo livres, et que tu peux avec sa lettre t'adresser au sieur Corne, fermier principal de son abbaye de Beauvais. 11 faut donc que tu ailles à Beauvais pour cette affaire. Je voudrais bien que tu passes ici avant, et qu'en attendant tu puisses m'envoyer, au reçu de ma lettre, deux louis pour pouvoir remplir à peu près pareille somme que, faute de rien recevoir, j'ai
(i) Faut-il blâmer ce subterfuge de Babeuf pour se procurer de Targent ? Il témoigne dans tous les cas de son extvimo détretac.
été obligé d'emprunter. J'ai donné ma parole de les rendre ces jours-ci, et je ne voudrais pas y manquer. Reviens donc bien vite^ pour t'occuper de tes affaires qu'une si loi^iie absence dérange considérablement. Ton petit gar« çon désîferait bien te baiser, et moi te témoigner toute la tendresse dont tu connais l'étendue.
Ta femme, Langlbi>»Bàbkot.
Babeuf écrit encore à sa femme :
Parîs^ 9 septembre lyS^.
Je ne t'ai pas répondu plutôtj ma chère femme^ parce que j*espérais te porter moi-même ma réponse. Donne à M. de Qui^s^e son épée^ et à Robert, sa cocarde .et ses boucles... L'impression de notre ouvrage n'avance pas et mon frère qui m'en demande des .exemplaires... Toutes les imprimeries sont surchargées de besogne, parce que' tout le monde veut profiter de la liberté de la presse... Nous sommes allés à Versailles, M. Audiffred et «moi. Nous y avons suivi les séances des représentants de la Nation. Nous y avons eu une audience du comte de Mirabeau^ qui nous a accueilli en homme tout rônd^ qui a l'air de se moquer du cérémonial^ et qui se met au-dessus de toutes les sottes distinctions de rang, (i) Nous avons employé le reste de notre temps à visiter le château et les jardins de Versailles. M. -Constantini^ ce fameux négociant Corse, dont tu dois te rappeler l'intéressant mémoire^ imprimé chez Devès^ nous accompagnait. J'ai été bien charmé de iaire la connaissance de cet estimable jeune homme, dont la vie, à l'âge de 32 ans^ a déjà été marquée par tant de traverses. Après avoir exposé - mille fois ses jours pour l'Etat et sacrifié toute sa fortune pour parvenir à dissiper une troupe de bandits qui infestaient la Corse^ il y a six
(i] On remarquera que Babeuf après avoir écrit contre Mirabeau alla le aoUiciter.
Qu sept ans^ il s'est vu en butte à la malveillance des aiinistres, et persécuté par leurs vils agents qui ont mis tout en œuvre pour éluder le remboursement, assurément très légitime^ de ses énormes dépenses. Voilà quatre ans qu'il suit la Cour et réclame en vain ce qui lui est dû ; en attendant qu'on veuille bien s'acquitter envers lui; c'est M. Audiffred qui lui avance de quoi vivre... Le Gouvernement lui doit 5 00 mille livres.
J'ai rencontré dernièrement la voiture du marquis de Soyccourt^ et lui dedans: Il m'a pris subiteipent une envie de lui dire quelque chose ; j'ai couru pour m'approcher de sa portière ; il a paru saisi, épouvanté ; je me suis porté à la tête des chevaux, et j'ai crié au cocher d'arrêter; mais le marquis a fait signe de doubler le pas, au risque de m'écraser. . : *
Je sais bien que ma lettre à M. Maury était conçue dans des termes un peu vifs; cependant, elle n'avait rien d'impoli. Je ne pouvais pas lui écrire autrement, pour le décider enfin à me donner quelque argent, dont j'avais un pressant besoin. M. Maury est de ces gens qui n'aiment pas qu'on leur fasse de pareilles demandes... C'est un frère du détestable ^bbé Maur^. Oh ! que c'est bien la même bonne foi et le même esprit en tout. Il prétend que l'on doit répudier M. l'abbé de Broglie.
Je t'ai acheté une tabatière de 48 sous; ici on ne fait plus de cas de tout ce qui est luxe; on n'estime que la simplicité et le patriotisme... Ces petites' tabatières^ si modestes, sont ce qu'on appelle des bottes patriotiques : aussi sont-elles fort en. vogue. Tu aurais mieux aimé une tabatière en argent, mais elle aurait coûté plus de 7 à 8 francs, et 7 à 8, tu sais ce que c'est quand on a affaire d des débiteurs comme les. Maury, les Broglie, les Soyecourt. Au reste, je verrai à te dédommager par autre chose...
Engages nos jeunes gens à pousser le travail, afin qu'à mon retour, il n'y ait en quelque sorte qu'à mettre au net les différents ouvrages. Babbup.
Vom te deniîèm iettie écrit» par Babeuf h m fampe, peodaiic jspn 9^our, ttep piolonsi, pour alla et pour hil kâas 1 dans la capitale : ^
OimaQche maiîn^ 4 octobre (1799).
Ponr ne pas te laisser encore une fefs ëans*Pinquîétude, ma chère amie^ je mets à la diligence un petit paquet^ afin d'avoir l'occasion d'y placer une lettre que tu puisses recevoir à temps... J'écris a M"'* de Guivre pour lui dire que je-serais très flatté qu'elle voulut t'admettre à raccompagner à la fête de St-Quentin... La nécessité de suivre {Impression du Cadastre ne me laissait pas u# seul instant dont je pusse disposer. Ce n'est qaHt la dérobée que fai pu, quelquefois^ trouver le temps de t'écrire et de faîie la correspondance de Londres, pour M. de Tour. J'ai encore reçu hier une lettre de lui. Cette affaire se présente sous les auspices les plus favorables. Dis à • mon frère d'écrire à M. Bocquillon^ de Senlis, que je isuis prêt de revenir... Je t*envoie des feuilles du Cadastre! mais pas encore un exemplaire complet; j'ai pensé que cela vous ferait plaisir. Ne montre rien à personne, à moins que ce ne soit à M. de Guivre.
}'ai été bien content de la lettre de mon flls : il se souvient donc encore de tous les jolis noips que «ous nous donnions : Mon gueux, mon îoquinot, mon camarade, mon diable de gueux ^ mon fanfinot, mon ami. Je pa^te de cela comme s'il y avait dix ans que je l'eusse quitté. Le temps semble bien long loin de qui l'on aime. Quand je pense & to^s les membres de la faaiille <fBÀ a toute mon affection, et certes cela m'arrive très souvent, je me Qguve les trouver changés comme si nous ne nous étions pas vus depuis un demi-sîèele. Je suis accoutumé au rôle de père, je sens que c^st àujoucd%ui le premier besoin de mon existence, et que je ne pourrais pas virre de toute
autre faicon.
* ' •'• - Bâbsuf.
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oAmmetant dPautres^ etd^ plus puiasants $ il sîaivit k courant, et grouit les rangs de ceux qui) alors, sous pré* texte de philosophie et d*huihanUé sapaient dans Vàmfké, sur toute la sorfiice de la France, et souvent à leur désavantage particulier) les bases du gourernêment établi.
Nous avons mentionné à la page 3o les premières reia« tions de Babeuf avec Audiffred (i), à propos du graphocriièere-'tirigoiiométrîqae. Le 21 septembre 1789, ils firent entre eux, à ce sujet, un traité dont vofci le texte :
Lés . soussignés, s' Jean-Pierre. Axidifired, négociant^ rue Quincampoix, à Paris. Etant possesseur du secret et du seul modèle exécuté (quant à présent), d'un ndirvel instrument de mathénuttiques, nommé Oraphomètre^ TrygonométriquCy qu'il a acquis du premier inventeur, il y a qoelques années, qu'il a perfectionné depuis, et au •mo^n duquel on peut particulièrement atteindre à une précision inconnue jusqu'à présent dans les opérations d^rpentage, et à en accélérer singulièrement Fexécutioft,
Et s' François-Noéi Babeuf, archiviste à Roye, en Picardie, ayant imaginé, aussi depuis plusieurs années, un premier Plan du Caiastre perpétuel du Royaume, dans une forme qu'il a cru propre à opérer des résultats plus certains, et à produire des avantages pins étendus que ceux annoncés dans tout ce qui a été publié d'analogue à ce sujet.
, Se sont trouvés à portée de se connaître ^et de se communiquer leurs découvertes lespectives.
Ils ont reconnu qu'elles avaient entr'elles une connexité rappante, qu'elles pouvaient se prêter des forces mutuel-
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<i)Ona peu de détails Bar ce personnage. La Biographie unl^er- «elte Didot se borne à dire qu'Audiâred (J.^P.), mathématicien frvmçais' a perfectionné le Graphomètre-trigonométrique inventé par Tyot, et inventé un autre initrument, le Cyclomètre, destiné à fonctionner avec le Grmphoaiètitt.
Il demeurait rue Q.aiiiaaliipOfli,>>a*>4x>y à ^ris.
les^ et que leur rapprochement fournirait un ensemble dont la société pourrait tirer un grand a^antage^ si on en opérait la publicité.
Cette considération les a décidés à réunir les deux objets^ et à former, pour être oiEfert à la Nation assembléej un Traité Eiémentàire, contenant, d'une part^ les développements du mécfaanisme d'un cadastre perpétue)^ et Â'autre part, ceux delà nouVelle méthode d'arpentage, pour procurer les moyens de faire exécuter ce grand ouvrage du Cadastre^ avec plus de précision et de célérité.
En conséqnence, voici les conventions qu'ils arrêtent relativement k cette entreprise.
Art. i^. Les deux soussignés se communiquent réciproqueinent leurs moyens en détail, pour tous les développements nécessaires de leurs parties respectives; ils se concerteront pour toutes les idées, et le s' Babeuf, chargé de la partie de la rédaction^ n^arrétera définitivement aucune proposition, qu'elle n'ait été, au préalable^ discuté avec le s^ Audîffred, et approuvé par ce dernier. .
2^ Les deux soussignés partagerbnt, par égale moitié, les frais et profits de Tentreprrse. Ils entendent par les profits, tant ceux résultant de la vente d'un ou de plusieurs éditions de l'ouvrage, que ceux qui pourraient leur revenir des émoluments des Directions, plans ou emplois que pourrait leur assigner Tadministration, relativement à ia confection pratique d'un nouveau Cadastre Général; comme aussi des gratifications et récompenses qu'ils recevraient, soit de i'adipinistration, soit des sociétés littérarfes, soit de difiîérents particuliers; et en général de tous avantages auxquels leurs communes découvertes pourront donner lieu.
3"* Le s' Babçuf mettant dans le s^ Audiffred la plus entière confiance, s'en (apporte absolument à lui seul pour les soins et les détails *de la vente de toutes les éditions qui pouront ^e faites .de l'ouvrage en question. Il allouera sans examen tous les mémoires d^ frais qui lui seront présentés parle dit s,^ Audiffred, qui sera également autori^
[ ijo)
à disposer sur la première édition^ de tel nombre ^l'exemplaires qu'il jugera convenable^ pour délivrer gratis aux personnes auxquelles il croirait utile de faire connaître l'ouvrage^ pour en faciliter la recommandation*
4<> Le s^ Audiffred se charge de fournir les avances des frais de la première édition, et si en dedans un an de ce jour, il ne parvenait à les retirer sur le débit du livrc^ le s^* Babeuf lui ferait alors le remboursement de ce qui resterait pour remplir la moitié de ces mêmes frais, avec l'intérêt du restant.
5» Les deux soussignés s engagent à ne jamais plaider, sous aucun prétexte, relativement à l'objet du présent traité. S'il s'élevait quelque di£Sculté àc cet égard, ils arrêtent de le (aire résoudre par .deux arbitres, dont un choisi par chacun d'eux, et qu'au cas où ces arbitres ne pourraient pas s*iaccorder, il en soit, par ces derniers, nommé un troisième pour les départager.
6® Celui des deux collaborateurs survivant conservera la manutention du débit de Pouvrage, et de tous autres moyens de tirer parti des dépendances de l'entreprise, sauf à faire compte de la moitié des produits aux héritiers du prédécédé, qui seront aussi tenus d'entrer en même proportion dans les frais.
Fait double à Paris, ce vingt-un septembre mil sept cent quatre- vingt neuf.
Babbue. * Aprouve Lecriture cydessus.