‹ Histoire de Gracchus Babeuf et du babouvisme d'après de nombreux documents inéditsChapitre 29 sur 59 · UN DS NOS PLUS GRANDS PLAISIRS · texte numérisé non relu

UN DS NOS PLUS GRANDS PLAISIRS

« 11 nous DéL4sAB| il ûoas récr^b, il est notr^e dbss8rt après nos frugals repas.

« Somm^^nous harassés de fatiguey il contribue à notre satisfaction.

a Son prix excessif nous oblige d'en modérer l'usage. Il faut nous ménager pour n'en user que 10 sots par semaine. Ceux qui sont passablement à Jeur aise en usent pour 20 sols.

a Q.uel PLAISIR le Roy nous feroit sll vouloit nous accorder la liberté de ce délassement innocent ! »

- Necker, affolé pal les événements et le besoin da numéraire, recourut, àcette époque, à toutes les sources de revenus^ et, nécessairement^ n'oublia pas l'impôt sur le tabac.

Aussi, à cet égard, dîsait-il dans son Mémoire à PAs* semèlée Nation^e (i) (29 mai 1790) :

€ Le produit de la Ferme de tabac a diminué ; mais

la taitle réelle et à la taille personnelle ^ mais pour la nature des Imp:$sitIons dans le Hainaut, le Cambràais, la Flandre et l'Artois, les tôles de supplément ponr les t^rivUégiés se rédaironl au phi» mo* dique objet. »

aYec uûe volonté bien positive de soutenir cette perception, le revenu qu'on en pourrait tirer surpasséiait de (quelques millions le prix du baiL »

Ce grand ministre vit bientôt ses espérances déçues ; et lui, quij en patriote zélé, rêvait Pétabiissemenc dPun équilibre parfait et durable entre les revenus et les dépensas Jixes 9 devait en présence de Pinsnbordination générale qui régnait dans le royaume, et dont il était justement effrayé, laisser à ses successeurs, le soin de combler par d'autres moyens» le déficit béant du trésor» qui, jusqu'à ce jour, n'a pas été rempli, malgré l'étévation croissante de la consommation du tabac et des alcools.

Il y avait mieux à faire qu'à flatter une des plus dégoûtantes passions de l'humanité.

On pouvait invoquer les services rendus par la noblesse et le clergé, montrer leur influence s'étendant dans la province aux intérêts les plus divers ; mais, à cet égard, l'opinion publique était divisée ; et si on se souvenait du bien si largement accompli, on se souvenait aussi du mal, trop de fois protégé par ceux qui auraient dû l'anéantir.

On savait que, depuis des siècles, l'argent des malheureux campagnards servait à engraisser ce qu'on appellera plus tard la ménagerie royale.

On savait qu'au palais de Versailles, étincelan t de do* rures, on n'avait nulle pitié du pauvre peuple en gue^nilles.

Aussi, laissa*t-on faire ceux qui, les premiers, osèrent miner le trône et TauteK

L'accumulation du mal était jugée telle, qu'on crut à une protection divine ; et nul, si ce n'est les intéressés, ne se Teva pour dire à là révolution menaçante \ c'est impossible/

L'impossible était alors le possible.

On commençait, enfin, à comprenJre, que « c'est le ' peuple qui compose le fond des Nations, et qui, parla

réomon de ses forces, par soa trmtail et son indostnt, est rappui et le noarricier de k royaaté. » (r).

Le temps était passé ob l'on pouvait dire avec CharroQi qae le yulgaire est de « basse, serville et mécanique condition » ; que son jugement et sa sagesse reposent sur « trois dez et Tayenture » ; que « yilement esclaye on insolent sans mesure, » on devait le traiter en « beste sauvage et lui monstrer le baston. d

Le bâton avait changé de mains ; et c'était^ cette fois, le vulgaire qui demandait des comptes à ses anciens traitants.

L'affaiblissement du Pouvoir exécutif, s'exerçant graduellement avait, suivant le mot de Necker (2), £Eivorisé les systèmes républicains.

Cest que depuis plusieurs sièdes^tout Targent, péaiblemeot amassé des campagnes, s'en allait vers les villes ; c'est que la centralisation à outrance, qui dominait et qui domine encore nos administrations, faisait tout affluer vers les centres, et qu'ainsi, en toutes choses, il y avait pléthore en haut, anémie en bas.

Biéjà, Richelieu avait dit : « La faiblesse de notre siècle est telle que les premiers de l'État ne sont que d'illustres brigands : au lieu d'être guidé par la justice, on est d'ordinaire emporté par la faveur. »

' Nous avons vu ensuite l'or de nos campagnes servir à l'édification des châteaux et des hôtels de tout ce qui, de loin ou de près, touchait au trône ; nous avons vu Hortense Mancini apporter au duc de la Meiileraie^ son mari, une dot de trente millions, et Colbert, — pour ne citer que deux illustres * mourir, comblé des faveurs du roi, laissant à ses enfaints, déjà richement dotés, une fortune de plus de cinquante millions.

(t) Œuvres dt ValetUin Jamerai^wah St-PéUnboufg, 17841 a vol. in-8.

(2) Dupomfoir exécutif dans tes grands Etats, Paris f 179a, a vol ln-8, U u, p. 366.

Lfes finances étaient devenues l'art de pressurer les peuples.

Plus tard^ un prêtre (i) osera dire devant la Cour assemblée :

€ Sire, mon devoir de ministre d'un Dieu de vérité, m'ordonne de vous dire que vos peuples sont maiheureui , que vous en êtes cause, et qu'on vous le laisse ignorer. »

Une autre fois (a) il jettera encore ce défi à la royauté :

« Si les peuples n'ont pas le droit de parler^ ils ont le droit de se taire^ et leur silence est la leçon des rois. »

Jusqu'à la fin du XVllI* siècle, cette apostrophe expressive de d'Aubigné^ retentit à la Cour, comme une menace:

< Vous laissez mendier la main qui tient les armes ! >

La situation était à peu près la même à la veille de la Révolution, au point que le marquis de Villette (3), dans ses Cahiers, inscrivait cette réforme :

< Demander que le Ministre des Finances soit l'homme » de la Nation, et non pas l'homme du Roi ; et qu'à sa

> retraite, ou à son renvoi, ses biens soient sous la main

> de la Justice, et mis en saisie réelle^ jusqu'à ce qu'il ait

> établi et purgé sa comptabilité; et comme on dit, obtenu

> son quitus.

> Depuis deux siècles^ on ne compte guère que trois

> Ministres qui soient dignes de &ire exception à cette

> rigueur. »

En Pan VII, un romancier dira encore, avec non moins de raison :

« Aristide, surnommé le juste, chargé de régir les » finances de la république d'Athènes, mourut si pauvre^

^(t) L'abbé Beau^is, de Cherbourg : Sermon prêché devant

(2) Tanégyrique de Louis XV.

(3)if(es CMttt. âenlis, 1789, in-S, — art, IX.

» que l'Etat fut obligé de faire les frais de ses funérailles; je » ne crains pas un pareil embarras pour ]ji républiquefran- » ^se. »

Cette anecdote (i) nous ramène au temps de Babeuf> et j unifie pleinement ses invectives violentes contre laRépublique des. Riches, dont il réclamait le renversement dans l'intérêt du plus grand nombre.

Pourtant, par-ci, par-là, quelques aspirations vers une plus juste répartition de la richesse publique, se faisait jour à travers Tégolsme des possesseurs.

Âiosif au Parlement de Dauphi né, ce principe (2) fut souvent admis dans les contestations entre particuliers et communautés : Vaut mi^tix qu'unjpartic ulier souffre que tout en général. >

Un arrêt de la Couf-Souveraine de Lorraine et Barrois, du 20 février 1699, (3) avait aussi ordonné « que les Aisez » seraient « imposez pour la substance des pauvres. »

11 faut ensuite arriverjusqu'à Turgot,dont Louis XVIa fait un si grand éloge^ et qu*un Prélat (4) a récemment calomnié dans une Chambre française^ pour avoir, enfin' la notion du Peuple.

Babeuf apparaît dans le même temps, et réclame pour touS) une pai:t plus équitable au banquet de la vie.

Les lenteurs apportées par l'ancienne monarchie à satis- &ire les aspirations du peuple, tenaient k diverses causes; d'abord à un besoin impérieux de maintenir un état de choses que l'on croyait favorable au prestige du trône ; ensuite à l'absence de tout contrôle, de toute liberté de presse.

(1) Juliette et Daîmor, par Ricard de St-Hillaire. Paris, an VII| tome II, page 1 76.

(1) Voir spécialement : Pîcddoyers de Maîstre Basset. Grenoble 1668, in-fol., 11-16.

(3) Recueil des arrêts de la Cour. Nancy, '7<7i in-4, p. 168.

(4) M. FftBPPBL : Je ne connais pas d'esprit plus faux et plus mil* faisant oue Turgot {Réclamations et mouvements divers.)

C'est Turgot qui a créé la question ouvrière...

La DéclaratioQ du Roi du aS mars 1764^ pottam € défense d'imprimer et débiter aucuns écrits, ouTrages

> concernant la Réforme ou administration des finances^

> etc. >^ avait en vue, en quelque sorte, Pamour du bien' public ; et malgré les sages Réflexions de l'abbé Morellet (Londres, 1775) et des économistes^ on se hasardait bien à en enfreindre les dispositions.

On a vu quelles difficultés rencontra Babeuf lorsqu'il voulut répandre à Arras une brochure sur la Constitution militaire.

Lorsqu'enfin, la liberté de parler et d'écrire (ut solen* nellement proclamée» il surgit de toutes parts des cahiers de doléances qui révélaient des besoins immenses; elles n'étaient que la confirmation de la touchante supplique (r) que le Parlement de Paris avait adressée au Roi, le 24 juillet 1 787 :

€ Les suppre^ions» les réformes, les économies sollici- » tées tant de fois par vos Parlements, demandées par les

> Notables, promises à leur juste persévérance» sont » attendues tous les jours par le malheureux Cultivateur,

> dont les larmes arrosent le champ qui contribue à tant

> de dépenses inutiles avant de fournir la subsistance à » celui qui Ta ensemencé; elles sont attendues par le

> Journalier, plus malheureux encore, qui n*aque ses bras » pour sa famille et pour lui» et qui» privé de l'étroit né- » cessaire» prend sur sa pauvreté même pour fournir aux

> besoins de l'Etat. >

Après ces plaintes nombreuses, réitérées» incessantes» qu'y a-t-il donc à s'étonner que Babeuf, repoussa par la Noblesse et le Ckrgé» se soit fait le porte- voix du Peuple,

(0 Remontrances du Parlenunt de Paris, arrêtées le 24 )uUlet 1787. Broch. iQ-8.

L^auteur d*un autre opuscule {Le Passai lé Frisent et V Avenir. Paris^ 1790, br. in-8), a dit avec vérité:

t On ne peut se dissimuler que c'est aux Parlemens, et surtout à celui de Paris» que la France est redevable de cette Révolution; sans leur courage nous gémirions aujourd'hui sous le despotisme le plus affreux. »

Mki

dont il était issui et dont il connaissait particulièrement les souffrances ?

Son action dût même être d'autant plus ardente, qu'il avait plus à se peindre du dédain affecté des deux autres Ordres, qui^ en l'écartant de leurs arènes littéraires^ alors qu'il ne pensait sans doute qu'à devenir un citoyen estimé, avaient semblé lui dire : — Tu es pauvre, malheureux ; reste pauvre, malheureux, et ne songes pas à sortir de ta condition par l'étude et le travail 1

Dans tous les cas, Babeuf sera prêt au combat quand sonnera le glas funèbre de la monarchie des Capétiens.

Quelques écrivains ont reproché à Babeuf d'avoir^ à certaines heures^ regretté en quelque sorte le passé, et dit qu'on était mieux sous un Roi que sous la République des Riches.

L accusation s'était déjà servi de cet argument et en avait fait même une des bases de son formidable réquisitoire^ afin de mieux égarer le public et les Jurés sur les tendances^ essentiellement républicaines, de la conjuration de Babeuf.

Cet argument n'a pu tromper que ceux qui veulent être trompés.

En comparant \e passé au. présent, dans un moment de profond écœurement, Babeuf ne fit que constater, en his* torien impartial, une situation d'autant plus regrettable que la vente des biens du Clergé et de la Noblesse, avait comblé, et bien au delà^ le déficit de 35 millions constaté dès 1789.

Mais cette constatation était la condamnation des hommes du jour, repus, soudoyés, vendus^ et de qui il n'y avait plus à attendre aucune mesure favorable au peuple.

Qui de nous, au cours de sa carrière de publiciste^ n a pas éprouvé de semblables indignations ?

Pour apprécier la justesse de l'observation de Babeuf, il suffit de comparer la situation des hommes qu'il atta«* ^uait avec ce qu'elle fût plus tard.

Encore un peu de temps, et tous ces sans^culottes seront chamarrés^ quand l'heure de l'ingratitude aura sonné^ et Hs deviendront tous, à tour de rôle, comtes ou barons de l'Empire; et Ton verra même le défenseur de Babeuf, Réal, créé successivement Conseiller d*Etatj Comte et Préfet de police.

C'était à croire que la Nation française ne produisait plus que des traîtres et des lâches,

M. Ed. Drumont, dans la Liberté du 12 janvier i883, formule la même appréciation :

« Le luxe insolent — . dit-il, — qu*affichaient les parvenus passés tout à coup de l'extrême indigence à la plus magnifique situation financière, contrastant avec leur manque absolu d*éducation, ne faisait qu'exaspérer la misère de tous. Tous les hôtels et tous les châteaux des environs de Paris étaient en possession d'hommes qu'on avait vus besogneux et faméliques sept ou huit ans avant. Ecoutez les Concourt qui, sous ce titre : La Société fran^ çaise sous le Directoire^ ont écrit un livre qui n'est point seulement une merveilleuse évocation artistique,* mais aussi un ouvrage d'une érudition presque trop minutieuse : « Promenez-vous aujourd'hui par la grande ville ; à tout hôtel à cour d'honneur, à frontoa sculpté, demandez le nom du propriétaire : un nom de conventionnel, de ministre, de directeur vous sera jeté. Sortez par toutes les portes de la grande ville ; à ces châteaux clôturés d'une lieue de verdure, demandez le nom du propriétaire : un nom de directeur, de ministre, de conventionnel vous sera jeté. Oui, ce que l'architecture a de merveilles; oui, ce que la nature a de magnificences : le palais et ses splendeurs, la terre et ses richesses, la fotét et ses ombres, c'a été les- jetons de cette Académie de sang — la Convention. » Quoi d'étonnant, après cela, à ce que les théories de Babbuf parussent légitimes aux yeux de

tous ces MALHEUREUX qu'oU AVAIT LEURRÉS DE SI BELLES

PROMESSES EN 1789 et qui se trouvaient plongés dans un

pvn^MMM^i^^B I ^^i^i^B^»»

dénument mille fois plus cruel qu'avaot la Révolution I « La Religion n'était plut là pour consoler ces déshérités et leur apporter des paroles d'espérance. »

Babeuf, et c'est ce qui milite en sa faveur, ne réclama jamais de mesures violentes ou vexatoires avant Tépoque de la conjuration de Tan V; nous le voyons, au contraire, à ses débuis, gémir sur le sort réservé à la Monarchie, sympathiser avec toutes les douleurs^ désirer qu*un accommodement s opère entre les divers Ordres. Ce n'est que quand il est convaincu que la lutte entre le passé et l'avenir est inévitable^ et qu'il faut la désirer dans rintérét de la Nation, qu'il y prend part avec la fougue entraînante de son tempérament d'athlète; mais, encore, n'est-ce pas lui qui dira : Hors la loi I On le trouve, toujours du côté des victimes, lorsqu'il s'agit de combattre et de détruire les égorgeurs. Aussi, fut-il hostile à Carrier et à Robespierre.

Si, plus tard, Babeuf se montra favorable aux idéesdece dernier, c'est qu'il avait reconnu que les vrais républi- . cains n'étaient pas du côté des Thermidoriens, et qu'avant tout il voulait le succès de la République.

Qu'on nous permette d'ajouter, pour les plus scrupuleux, qu'il n'y a pas un mot d'irréligion dans ses écrits, et que s'il eut à se plaindre de quelques moines, il respecta toujours le culte catholique et la morale évangélique.

C'4^ dans son livre contre Carrier qu'il faut aller chercber le vrai Bat^uf : il s'y montre 14 patriote éclairé^ ain^ant ardemment le peuple, mais protestant,aunom même de la République, contre les excès sanguinaires dont on Je souillait sans cesse, et contre nos soldats qu'on gorgeait de piUage.

Il s'y flédare, avec véhémence, contre les vicc^-rois départepientaux ou Proconsuls que la Convention avait dé- Jégués partout pour répandre la Terreur; et il affirme, avec qi^elque raison que c'est la guerre de la Vendée, oii on n'aurait dû envoyer que des Commûssaires civils, et

qui fat accueillie sans ezamenjàla faveur dea troubles et des alarmes, qui créa à la République ses plus sérieuses difficultés, et lança^ contre elle^ dès ce jour^ tout ce qui restait en France d'hommes énergiques appartenant à l'ancien régime.

Il nous représente les habitants de la Vendée, comme des hommes agrestes^ simples, bons^ humains^ très rap« proches de la nature, et par conséquent propres à bien recevoir le dogme de la liberté.

Dès lors, si la religion du républicanisme leur eut été portée et présentée cpmme elle devait l'être^ il aurait été facile de faire tomber de devant les yeux de ces peuplades égarées^ le bandeau qui les offusquait. »

Mais il ne pouvait admettre que le dessein qu'on avait eu sur ces malheureuses contrées^ fut d'opérer leur conversion^ quand, dit-il^ on y prêche h foi démocratique, comme jadis on prêcha celle du Christ au Mexique.

C'était toujours l'atrocité et il repoussait l'atrocité.

De tnéme qu'autrefois on disait à ceux qui n'avaient jamais entendu parler de Jésus le Galiléen : Crois en Dieu^ ou je ie tue^ on disait à des peuples ignorants, la cocarde nationale d'une main et le fer de l'autre : Crois aux trois couleurs^ ou je te poignarde.

Rien n'est donc changé, disait tristement Babeuf : ce sdnt toujours les mêmes masques, les mêmes moyens; le pnddu cadre reste le même.

r aurail voulu — et c*est en quoi il a droit à Testime deslibéraux, --« utie République généreuse, ouverte a

Page 1