POINT PARTICULIER DE LEUR SYSTÈME
> Outre que je ne croîs pas avec eux que les produc- » tions du sol français aient jamais été en proportion in- » férieure aux besoins de tous ses habitants^ c*est que je » suis encore, sur le chapitre de l'extermination, homme »à préjugés.
> Il n'est pas donné à tous d'être à la hauteur de Maxi- » milien Robespierre.
> Je crois que dans le cas même où il serait bien re- > connu que les moyens en. subsistances d'une Nation ne » seraient point en mesure suffisante pour remplir l'appé- » tit de tous ses membres^ les simples lois de la nature
> COMMANDENT^ AU LIEU DE LA DEPOPULATION, LA PRIYATIûM » PARTIELLE DE CHACUN DE SES MEMBRES POUR SATISFAIRE, » PAR ÉGALITÉ^ DANS LA PROPORTION USUELLE^ LES DESOINS » DE TOUS. »
On ne saurait vraiment parler un plus noble langage; et il y a loin de ce langage aux infamies dont les accusateurs de l'an V ont voulu charger la mémoire de Babeuf.
On sait, du reste^ qu*en certaines provinces, la répression ti'avait pu être aussi terrible qu'à cause de la terreur produite par raspect de la guillotine, de TindifFérence de la partie de la population non suspectée, et de la lâcheté* évidente de l'autre partie.
Babeuf, lui*même^ l'a dit dans ses écrits contre Carrier :
a La nature ou l'éducation peuvent donner au monde des hommes- fléaux, des monstres malfaisants comme Carrier, Lebon et Coliot, mais, dans la Société, ils ne peuvent point exercer leurs ravages destructeurs, que ceux qui se mêlent de la régir n*y consentent. >
C'est la justification du mot de Joseph Lebon, lors de son procès :
«Je n'ai rencontré dans le Pas-de-Calais que deshypo-
> crites et des lâches ; si je suis un si grand criminel » qu'on le dit* comment donc ne s'est-il pas trouvé un
> homme pour me tuer d'un coup de pistolet? J'étais près-
> que toujours seul. »
Nous venons de révéler le for intérieur de Babeuf; nous l'avons montré bon, humain, généreux à Texcès, en présence d^une insurrection formidable qui mettait réellement en péril le Gouvernement républicain.
A deux ans de distance, il apparaît dans l'histoire, sous des couleurs plus sombres, ou, au moins^ intentionnellement assombries.
Par les journaux à sa solde^ la réaction royaliste l'accable des plus noirs épithètes^ ainsi que tous ceux qui, sous le nom de Patriotes ou de Démocrates^ proclamaient toujours la doctrine du Bonheur commun.
Le Courrier républicain disait notamment :
< Tant qu'il existera un seul Patriote en France^ il
> n'y aura ni repos^ ni sûreté... Ce sont des serpents qu'il
> faut écraser au plustôt, des bétes fauves qu'il faut exter-
> miner. »
Le Courrier des Journaux (n? 228) s'exprimait ainsi : « On disait en Vendémiaire que les conspirateurs
> n'avaient pas le droit d'invoquer une Constitution qu'ils
> voulaient anéantir; pourquoi ceux de Floréal seraient-
> ils plus admis à la protection de ces formes qu'ils mé-
> connaissent... Ce n'est point avec des formes constitu- »tionnellesqueCicéron battit et anéantit les associés de » Catilina^ et Pompée ceux de Spartacus... Ce n'est ja—
> mais avec des formes constitutionnelles qu'on soutient ^ les Empires ébranlés jusque dans leurs fondements. »
D'autres côtés on écrivait :
< Il n'y faut pas tant prendre garde pour des factieux
> {Dumolard) ;
< Il est si difficile pour le Gouvernement de punir lé-
i^rfl^^^^— ^—B ^— i^^— — ^— ■■■ I II -Xffr
» gaiement... ; profitez de cetteoccasioft » (T^î^tftfif^Mir, discours du 3 messidor ; )
.4c II faudrait trop de temps, si l'on voulait procéder con- » tre des conspirateurs dans les formes » {Le même).
Ce qui faisait attribuer au Gouvernement, par Babeuf, cette autre déclaration : < Tubz-lez, ou nous serons obu- » Gés DELBSTUBRNOus-MÊicBS... Abrégez le plus que vous » pourrez ce procàs ; faites ce que vous voyez que nous ne » pouvons faire. Ces hommes sont nos ennemis; nous » avons besoin de votre secours pour les exterminer. Eh ! > bien^ nous attendons de vous du zôle^ tout le zèle né- 9 cessaire. Servez-nous comme nous le désirons être. Par- » tagez nos passions; nous vous donnerons tous les moyens » de force convenables^ toute la latitude que vous vou- » drez. Et l'argent aussi ne vous manquera pas... Frap- » pez qui nous vous dirons, et ne consultez pas d'autres » devoirs !... »
C'était, en effet, autre chose qu'un simple délits qu'un crime méme^ que cette conspiration; ou plutôt, ce n'était m'uncrime^ ni un délit: c'était la revendication d'une fraction de la société contre l'autre fraction^ et elle s'appuyait sur des considérations telles et sur un tel but & atteindre, qii*il fallait que l'une ou Taulre disparut.
Ce fut,-comme toujours, la fraction déshéritée qui suc* comba.
La fraction riche, avec ses pouvoirs publics^ ses tribunaux, ses armées, sa police, eut vite raison d*une poi. gnée d'hommes qui, pour conspirer, n'avaient que quelques milliers d'adhérents, dissiminés partout^ un journal, une plume, redoutable et redoutée, mais peu d'argent et peu d*inBuence, au-delà de certaines individualités.
Cette fois encore, le bonheur commun, le bonheur gi" niral, entrevu par quelques-uns 'au profit de tous, restait à l'état de rêve philosophique : la baïonnette tuait Tidées
La Société, désorganisée, ne voulait pas d'organisation; tel on avait été pendant des siècles; tel on devait rester,
Ufkut bien le dire, rien n'est plus vague^ plus red<^table aussi, que le programme d'organisation, rêvé de siècle eu siècle, par de&hommes supérieurs. L'immense envergure de leurs vues nuit peut-être à la réalisation de leurs idées. Habituées à ramper sur le sol natal^ày chercherleur pâture, dans un rayon circonscrit d'avance par la fatalité, les populations pauvres, s'habituent difficilement aux idées des réformateurs ; elles en sont même efirayées. Aussi est-ce un rêve de compter sur elles absolument. Le moindre choc les abat; la lassitude qui suit les premiers revers, les anéantit sans rémission; de sorte que les efforts surhumains qu'il y aurait à faire pour vaincre les résistances qui s'offrent de toutes parts au réformateur, ne sont jamais assez étendus, assez considérables, pour atteindre le but désiré, espéré, mais toujours rêvé. On trouve des hommes, des groupes, prêts à tout sacrifier, . voués d'avance aux holocaustes, on ne trouve jamais, une Dation entière. C'est qu'une nation, écrasée par son propre poids, ne se lève jamais au seul appel d*un réformateur. Le temps, avec ses caprices, ses anéantissements, ses relèvements, est, tout le démontre, le seul remède efficace aux grandes douleurs, aux grands enfantements.
L*bomme ne détruit pas l'homme, il aide à le faire reyîvre.
Babeuf fut-il un conspirateur dans le sens matériel du mot?
Y eut-il une Conspiration ?
Telles sont les questions qui se présentent à l'esprit de l'historien, à l'origine même du procès de Floréal.
Babeui et ses co-accusés prétendent qu'il a existé seulement une Société de Démocrates, dont le but était de ramener Tesprit public vers les principes républicains, et de combattre vigoureusement les manœuvres d\i royalisme, au profit du gouvernement établi.
Le jugement qui condamne Babeuf à la peine de mortj Ta disculpé de toute accusation de conspiration*