‹ Histoire de Gracchus Babeuf et du babouvisme d'après de nombreux documents inéditsChapitre 32 sur 59 · MM · texte numérisé non relu

MM

Et pourtaot Buonarotti^ qui a été i'historiea de laçons* piration, a dit dans son livre :

ti La dénonciation était vraie; dans son ensemblej U » conspiration avait été réelle^ et les principaux accusés » n'en nièrent l'existence que par un pieux mensonge » dont ils ne se promettaient aucun succès, et dont ils » rougissaient dans leur cœur. »

Beffroy de Reigny (i)>qui a dû connaître Babeuf,et qui, dans tous les cas, était son compatriote, a porté sur lui ce sévère jugement :

« Babeuf, dit-il, fut l'image de l'âne dans la fable des animaux malades de la peste.

€ La conspiration dont on le fit passer pour être le chef, n'était pourtant rien moins qu'une plaisanterie.

» Ce qui paraîtra toujours singulier, c*est l'audace des complices d'un homme sacrifié à l'empire des circonstances, et l'acharnement avec lequel ils poursuivent Jusqu'à la mémoire de celui dont la mort a expié leur crtmb. On entend dire à tous les anciens amis de Babeuf quHl mé" ritait bien son sort. Et c'est précisément pour les avoir aidés dans leurs complots, qu'il fut victime I Au reste, cela n'est pas étonnant, puisque j'ai vu des hommes échap* pés à la misère par la générosité d'un Gouvernant, jeter 4es premiers la pierre à ce Gouvernant après sa disgrâce, lorsqu*ii les avait placés et tirés de l'indigence.

» On a fait trop d'honneur à Babeuf, qui n'était que l'écho d'une faction, de former un nouveau mot avec son nom. On s'est presque toujours trompé sur les véritables chefs des conspirations.

» L^sBabouvistes, puisque Babouvistes y a, ne sont pas encore anéantis. Les succès du parti contraire com* mencent pourtant à les décourager un peu. »

Entre ces opinions si diverses, nous déclarons, après

(\)DictionnaireAnéologique, parle Cousin Jacques» Pafis, Oh VIÏI, tome I, p. 2x8,

Il ■ Il I r 't

avoir lu et comparé toutes les pièces du procès et tous les papiers de Babeuf^ que nous ne noyons, pas qu'iPy aît'eiî conspira tîottf âaask sens réel du mot, c^est-à^dsr» qu'il ait existé une organisation assez puissante pour mnTerser k Directoire^ ou mémo pour tenter, af^ee quelque chance de succès, soâ renrersement.

A cet égard^ nous croyons fermement à la véracité des déclarations de Babeut.

Entre rai%raiatiou si précise de Buonaroifti, les termes du jugement et la défense de Babeuf^ intéressé néeessia*' rement à se- justifier^ il y a place pour une opinion; semuse.; et cette opinion est qu>n présence des^dengèrSj très^ réels^ que faisaient courir à la République les iasurree^ tions des royalifeftes^ Babeuf dut réunit tau» sesf efforts^ pour combattre ces derniers^ et que, jugeant que le mo<»' ment arriverait oti il faudrait agir et descendre dans ta nie, il eot^ à certaines heures^ le délire patriotique, et jeta sur te papier q4]elques idéesy sans doute exagérées , ainsi;^ qu'ille reconnut^ mais qui^ après tout^ répondaient alors' parfaitenient aux nécessités du moment.

Trahi par le Directoire, dont les tendances réaction^* naires n'étaient. u& mystère pour personne, le • Peuple Bravait plua çn. réalité q^'4' cpmpt^r sur lui*mémè> $*il voulait sauves la Républi<iue ; c'e^.oe qiji'iivaient compris Babeuf et ses. pastisans; tuais- la qualité même' de Ia plu** part d'entre eux^ leur fige, le^f mi^èrç^ ét^î^ot autant), d?ohstacles.à ce qu'ils fu^^ent sjui.visr^.et sana Bafbiuf, leur çbef, leur tribuA^o^ l^ur Secrétaires comme, on vou4raj aul d'entre eux n'eut étééççut4.*

Ity eut certaitiement^ dans rësprir public, unniouve^ment favorable à Babeuf; mais ce mouvement, trèd Umké|^ iuiait été îînpuissant â faire:épUyfe une. insumotion- quelconque. On ne soulève pas tout un peuple avec des pro* (êts rédigés eh un jour de fièvre, et restés jusqu'alors enfslhîsiaU'pliia profeoidide^ casiers d^ùO'Cahîner ds ti^ivàiL

Aussij Babeuf eut-Il raison de dife que. tout ct.C^ntiJiQH^

(4oa )

dont le Directoire avait voulu épouvanter les masses, n'était qu'un rêve philosophique.

C'est à ces proportions, en effets que l'historien deyra désormais ramener la prétendue conspiration de l'an V.

Il n*y a donc pas eu de conspiration républicaine contre le Directoire, mais précautions prises par les Démocrates^ dirigés par Babeuf, pour sauver la République des embûches des royalistes.

Les craintes de Babeuf n*étaient^ tout le prouve, que trop fondées.

Niais tandis que du lieu de son exil, Joseph de Maistre^: oracle des royalistes^ prophétisait le retour des Bourbons, un soldat de fortune^ l'ogre de Corse, comme on l'appellera bientôt, s'emparait du pouvoir, et, faisant table rase de son passé, chassait à la, fois les républicains et les royalistes qu'il avait successivement servis, et qui^ reniant à leur tour leur origine, se réunissaient dans une pensée commune pour l'élever sur un pavois aux i^cclamations d'un peuple emier^ qui, en pei;i de temps^ ne se souvint plus de la monarchie, de la république et de tout ce qui levait pu exister auparavant.

L'Empire était fait ; le Babouvisme expirait.

Bien que nous ayons d^jà consacré de longues pages aux débats du pro<:ès (i) de Babeuf et de se^ co-accusés, nous considérons comme un devoir d'y revenir ici^ pour le résumer en quelque sorte^

Dêsqu'tlfut interrogé/ 'Babeuf déclara que le procès qu'en lui intentait était un procès âe papiers^ un pr^ ces fait à la liberté de la presse, à une- ^ocfrme qui s'appuyait de XlaUtorité de Rousseau, de Mably et de LycuTgue. ...

. Ace^ Vioillftrtiréponditq^e^quelqu'inseQséêuque. soit

.(i)iGcnjt qaillqfoiocsawitfnt ét6iais^ par>U OoUva^nement à la^s' position du greffier de la Haute-Cour; Qt 'Babeuf prétend que cette jCtome-séfvtfà^coi'fomîlre'lesJtirés.- ^•-' ' ^' '^'

cette doctrine, ce n'est pas elle qu'il poursuivrait, mais ceux de ses apôtres^ qui, € dans leur fanatisme sangui-

> naire^ méditaient de la faire tbiomprbr par lb meurtrb^

» PAR LB PILLAGE, LB RBNVBRSBMBNT DB TOUTBS LBS LOIS, LB > BOULBVBRSBMBNT DB L*ORORB SOCIAL.

« Non,— concluait-il, — nous ne rencontrerons point » dans ces atroces projets, les Mably, les Rousseau ; nous » n'y rencontrerons que des fous furieux (i) dont il fau- » dra bien demander vengeance au nom de la Société et » des lois qu^il voulaient détruire. »

Lorsqu'on lit aujourd'hui ces déclarations autoritaires des hommes qui avaient fait la Révolution française et qui se figuraient que leur œuvre était achevée, on ne sait trop que penser de ces prétendus libéraux et de leur respect pour les lois et les institutions.

C'étaient bien à eux, en effet, à reprocher à Babeuf d'avoir institué un Comité insurrecteur et un Directoire secret de salut public^ eux qui n'auraient été rien sans la Révolution qui en fit des personnages.

Aussi, avec quel soin l'accusateur Vieillart, s'efforcet*il d'établir une différence entre les insurrections aux« quelles lui et les siens ont pris part, et celle que voulait faire Babeuf:

< Un pouvoir insurrecteur ! Ah I qui peut ne pas fris-

> sonner a ce mot dont on a si cruellement abusé 1 Sans » doute, elle est /^^i/fme et elle est sainte (2) l'insurrection » lorsque, comme on la vit en 1789, c'est le peuple en-* » tier, lorsque c'est ^universalité des citoyens qui la fait, » lorsqu'elle est le produit d'un mouvement libre et

(l) Cette épîthète fut de nos jours lancée par Thiers contre Gam* betta, qui luttait en désespéré, mais inutilement, contre les Prus« Biens, nos envahisseurs

Rappelons à ce propos, que le mot dit par Gambetta : « JMrai les chercher jusque dans leurs repaires »^ avait été employé par Fréron dans l'arrête du 17 nivôse an II, qui ordonnait la destruction de la TiUe de Marseille.

(a) Babeuf répondit à ces mou. — Voir Débats^ tome U» p. l^u

^mSm

» spontané, d'une volonté réellemait générale ; alors » vouloir s'y Opposer est une entreprise à la fois insensée » et criminelle. Mais que de certaines classes de citoyens, » que des fractions du peuple s'agitent, se soulèvent^ » veuillent renverser le gouvernement établi^ ce n'est pas » \k une insurrection, c'est uâe révolte criminelle, c'est » ua attentat contne la sûreté intérieure de TEtat ; les » instigateurs et les. chefs ne peuvent être considérés que » cottime des factieux que les codes criminels de toutes » les nations ont toujours frappés de peines capitales. » Sn d'autre termes et sans déguisem^nti il n'y avait, suivant VieiU^rt, de révolution justifiable que celle qui i^ussjt.

Le Comité insurrecteur de l'an IVj dont Babeuf était l'organisateur, s'était rendu redoutable à tout; il avait des agents partout et Babeuf convenait lui-même^ après son arrestation, dans une lettre au Directoire, qu'il traitait ce de puissance à puissance, que les captureurs n'avaient 9 saiai que quelques fragments de la grande correspon- ]» dancedela vaste secte sans-culottide dont il était le )» centre, et qui formait un parti capable de balancer ce* » lui du gouvernement. »

De son côté, l'accusateur public effrayé des révélations que cet immense procès produisait, avouait, presque ^fTaré, que <c sans approfondir tous les secours sur lesquels :^ les conjurés pouvaient compter au moment d'une insur- )» rection, ^ ce moment où les hommes ambitieux et per- 3» vers arment l'homme qui n'a rien contre celui qui pos- » sède, l'ignorance contre les talents, le vice contre la > vertu, les seuls moyens connus et justifiés par les pièces », saisies n'étaient que trop suffisants pour autoriser les 9 conjurés à croire qu'ils pouvaient réussir. »

Il est fort probable que la conspiration des Babouvistes, qui paraissaient avoir prévu tout, avait pour but ie renversement de l'état de choses établi, au moyen, d'ex* pédients. violents; mais ce n'était qu'un projet révisable k

merci, qui peut être serait longtemps resté à Tétat d'étude métaphysique, comme les cerveaux révolutionnaires en créent Unt,et qui probablement aurait échoué piteusement si elle avait eu un peu plus de durée. L'œil vigilant de la police^ ou plutôt les dénonciations intéressées de Tua des conjurés, précipitèrent les événements de telle sorte que rien ne put être résolu ni tenté, et on vit bien que, malgré le mot de Danton, l'audace n'était point suffisante pour déterminer les crises d'une révolution»

Ces Démagogues fougueux^ comme les qualifiait Tac* cusateur national, n'avaient pu rien mettre en œuvre, et ils venaient échouer, eux, les hardis réformateurs que tout un peuple devait acclamer, sur les bans réservés aux vulgaires assassins.

Le Manifeste des Egaux et les autres publications inspirées par Babeuf, devaient seules subsister, pour témoigner à la postérité des efforts d'un homme en faveur d'un sort meilleur et de ce qu'il appelait vaporeusement le bonheur commun.

Les moyens mis en œuvre pour assurer le succès de la conjuration, n'étaient certainement point excusables ; aussi Babeuf périra«t-il pour n'avoir puétayer son redoutable problème que sur la violence, compagne inséparable des .plus grands excès.

Il semble, toutefois, à eo juger par les dépositions même de Babeuf (i)^ qu'on lui fit jouer, en ceci, un rôle supérieur à ce qu'il était réellement ; que beaucoup d'écrits qu'on lui attribuent n'étaient pas de lui ; et qu'en somme ce que voulait surtout le Directoire, c'était l'anéantissement du redoutable Tribun du Peuple, qui allait partout, même aux armées, porter les revendications d'une multitude affamée.

Babeuf disait donc vrai quand il déclarait que son procès « tenait essentiellement au plan de la contre-révolu-

(i) Voir, notamment : Débats du procès, tome I, p. 284 à 287,

mi

tion)> vers laquelle on marchait à grands pas; mais il s'égarait, lui et les siens^ en protestant contre les instructions et procédures faites en violation, prétendait-il^ du princii>e éternel et sacré que nul ne peut être juge et partie dans sa propre cause.

Au surplus, il ne se faisait pas illusion sur lesconsé« quences de la victoire ; et il savait très bien que chaque conjuré avait son dessein particulier et que dès le premier succès obtenu^ c'eut été parmi les chefs à savoir lequel eut fauché l'autre (i).

11 n'en continuait pas moins fatalement» progressivement^ en homme de plus en plus convaincu, le rêve commencé^ en 1785, avec Dubois de Fosseux et P Académie d'Arras.

Quand^ ne connaissant le procès des Babouvistes que parce qu'en ont dit la plupart des historiens, on est tout à coup en présence de la totalité des documents qui ont servi de base à l'instruction, la plume tombe des miins, et narrateur impartial on s'écrie : Quoi ! c'est là le fameux procès de Pan V...!

On y cherche en {vain un motif sérieux pour condamner à mort deux des conjurés.

Puis, on retourne involontairement à cette page de Rousseau :

« Pour découvrir les meilleures règles de Société qui » conviennent aux Nations^ il faudrait une intelligence » supérieure qui vît toutes les passions des hommes et » qui n*en éprouvât aucune^ qui n'eut aucun rapport avec » notre nature et qui la connût à fond, dont le bonheur » fut indépendant de nous, et qui pourtant voulût bien » s'occuper du nôtre; enfin, qui, dans le progrès des » temps, se ménageant une gloire éloignée, pût travail- » 1er dans un siècle et jouir dans un autre. Il faudrait > des Dieux pour donner des lois aux hommes, (a) »

mmm»

(x) Débats, tome II, p. 95.

f \,%)ÇontfXitjo€îaU page 59.

Cicéron s'adressant à Atticus avait dit longtemps auparavant :

« Qu'est-ce qui forme le bon parti ? Seront-ce les gens D de commerce et de la campagne? A moins que nous » n'imaginions qu'ils sont opposés à la monarchie^ eux à > qui tous les gouvernements sont égaux, dés lors qu'ils » sont tranquilles,.^,. Ne comptons donc que sur le peu» y> pie travaillant. »

C*est bien sur quoi Babeuf comptait» et non sur les hommes au pouvoir^ toujours prêts, comme nous l'avons dit déjà^ à voguer de réaction en réaction.

Le temps» du reste, n'était plus propice à l'éclosion du Babouvisme. Le Directoire sentait le besoin de se débar* rasser d'un certain nombre de Démocrates, et l'Empiré, avec ses guerres, allait bientôt étouffer les idées de perfectibilité sociale semées par Babeuf avec un désintéressement qui l'honorera toujours.

Les émigrés de l'ancien régime soutenus, non par Babeuf, mais par Bonaparte^ redevenaient plus puissants que jamais^ et allaient sous peu rej<ster aussi dans l'ombre, puis en exilj ceux qui, restés fidèles aux principes de la démocratie, ne savaient pas, suivant l'expression de Talleyrand, oc marcher sur du parquet. >

Barras» avec ses salons remplis de femmes, Bonaparte^ avec son prestige militaire, le Palais-Royal, avec sa galerie de bois et ses filles, régentaient le monde ancien et le monde nouveau.

Qu'importait le « bonheur commun »,à Tanti-idéologue Bonaparte, qui, volant de succès en succès, en arrivera bientôt à dire aux délégués de Venise (mai f 797), en.parlant de leurs inquisiteurs : « Il me faut leurs têtes, j»

Ce que vouUit Bonaparte, .c'était ranéanttssçm.ent à son profit de la Révolution et des Révolutionnaires.

Dès le mois de mai 1797, on pouvait ea efifjSt, cAQ^tater déjà, combien éuient grands les progrès çle. la fi^ti^n cpAUc-iévolutionn^ire. . - .:

On s'est demandé ce qui ëûn\t advenu de h conjuration des BabouvisteSj si elle avait abouti.

La question est difficile à résoudre.

L'auteur anonyme derartick^^ouvtjr^e^, du diction* naire de Larousse^ exprime, à cet égard, l'opinion suivante:

% Cequeces nouveaux constituants eussent fait, ce qu'îb eussent établi^ il serait sans doute oiseux dé le rechercher; mais nous croyons que ce serait une erreur d'imaginer un avortement complet. Les hommes de ce temps avaient une virtualité^ une énergie créatrice fqui suppléait à Tinsuffisance de leurs moyens scientifiques.* Tout ce qu'il y avait dans leur système de contraire aux conditions de vie des sociétés humaineS)jaurait été naturellement éliminé par la force des choses ; tout ce qu'il pouvait y avoir de pratique aurait été appliqué. L'équilibre se serait établi. De nouvelles idées auraient surgi, de nouveaux horizons se seraient dévoilés,et la Révolution^rajeunie, comme Eson, par un sang nouveau^ se serait élancée peut- être à de plus larges destinées.

« Mais Babeuf et ses adhérents n'en gardent pas moins» dans l'histoire de ce temps, une physionomie dont on ne peut mécontiattre la grandeur, et leur tentative est un épisode qui mérite de fixer l'attention des économistes» , aussi bien que des historiens. Leur fièvre d'améliorations sociales, leurs aspirations égalitaires, leur Instinct profond du besoin de nouvelles doctrines pour ranimer la Révolution, épuisée d'idées, leur partialité farouche pour les ftibles et les misérables, l'énergie de leurs convictions, la fmndfé indomptable de leur caractère, l'audace même de leurs projets, cette foi imperturbable avec laquelle ils se préparaient à porter le poids d'une telle révolution^ tout cela donne à ces sectaires énergiques et dévoués une physionomie]f saisissante, qui contraste singulièremeat avec la génération éiiervée, affadée et singulièrement dépravée dti^OifieclOiite. Ge sont les derniers représentants de la race héroïque de 9), des Romains de l'an II, quiiraltcat

ai ■ ■ ■■ ■ ■iii<

J^éoonomie politique œilkairement tt surtout r^volutioa-' nairement et joigoenc auK idées les plus subversives ua sens profond de Tordre et toutes les facultés viriles de l'organisatioa. »

Dans tous les cas^qu'onen soit ton vaincu, Babeuf et cer« tains de ses adhérents auraient tenu dignement leur place dans les Conseils de la République, si la République avait utilisé leurs talents, ou plutôt si la République de nom qui existait alors, n'avait lâchecnent mis tout en œuvre pour étouffer les derniers échos de la Révolution,

Tout démontre, en effet, que Tunique désir du Directoire fut d'anéantir le Tribun du Peuple et son redouta-* ble rédacteur.

Pascal disait : Je crois à des martyrs qui se font égor-*

Avec les défenseurs de Babeuf,nous croyons à des « R^ publicains qui bravent les fers, la pauvreté, la douleur, les Supplices et la mort pour le salut du Peuple. »

La conspiration de Babeuf avait pour objet, on Ta vu, le retour à la Constitution de 1793, œuvre de Robespierre, et par suite l'abrogation de la Constitution de Tan III, oeuvre d*hommes, qui, certainement, préparaient te ^appel de la monarchie.

On assurait que le nombre des affiliés était de 2,000, d'autres disent 17,000; en réalité, les affiliés, prêts à un coup' de main, étaient peu nombreux. Nous en avons la preuve irréfutable dans les acquittements du procès. On conviendra que le chiffre des condamnations aurait àii être beaucoup plus élevé, si réellement les affiliés eussent été une armée : les malheureux étaient à peine une légion !...

Quoiqu'il en soit, dès la première séance, on put deviner, à l'attitude de tous, que la lutte atteindrait les dernières limites de la violence.

L^attaque for, de la part des accusateurs nationaur^ fort habile et fort passionnée.

■tMM

Mais, bientôt^ Babeuf jeta aux accusateurs, d^une voit stridente, ces mots audacieux qui peignent l'homme : « Le Tribunal ne nous en imposera pas ! » « Nous interromprerons la Haute-Cour toutes les fois » qu'elle mentira, qu'elle calomniera et fera des scélbra-

> TESSES. »

Ses premiers discours soulevèrent l'admiration del'autoire et firent répandre des larmes.

Toujours sur la brèche, Babeuf lutta contre tous et s*e£rorça de repousser les accusations sans cesse portées contre lui et ses affiliés.

Le Président lui demandant si, en réalité, il avait été formé un Comité insurrecteur, Babeuf répondit : Non.

On lui objecta : que signifie donc alors la pièce intitulé : Création d*un Directoire insurrecteur ? — C'est

UN RÈVK PHILANTROPIQUB.

Toute la morale du procès tient dans ces quatre mots.

Ce que ce procès résume d'efforts et de douleurs, le public ne s'en doute même pas; à peine quelques esprits éclairés ont-ils, à diverses époques, soulevé un coin des scènes lugubres qui se déroulèrent à Vendôme pendant huit mois ; et il semble que tacitement, il y ait eu entente pour taire le silence sur ce procès qui pèse toujours d'un poids si lourd dans les balances de la justice.

Il faut bien reconnaître que le rêve tenait une grande place dans les projets de Babeuf. Soit qu'il écrive à Dubois deFosseuxou qu'il rédige le T'ri^im, on croit l'entendre toujours répéter ce mot qu'il dit à Germain, dans la prison d'Arras :

Nous NE SOMMES PAS DE CE MONDE !

Le procès de Tan V est là pour le prouver surabondamment •

Tribun, d'une puissance inouïe la plume à la maio, il ne valait plus rien dès qu'il fallait discourir et improviser.

Aussi^ l'attaquant intentionnellement au déhut de U cuirasse^ le Président youlait*il que Babeuf répondit a sans écrit. »

a Je ne sais pas improviser; je ne répondrai que par écrite puisque j'en ai le droit y», disait Babeuf indigné; mais on lui répliquait : « Non^ non ; vous ne répondrez pas par écrit. »

Aces mots^ des murmures éclataient dans Tauditoire^ et Babeuf pouvait continuer^ pour un moo^nt encore^ sa vigoureuse défense.

Il était d*autant plus nécessaire qu'il en fut ainsi^ qu'on reprochait à Vieillart de se faire remettre chaque jour le travail des sténographes et de le modifier à sa manière.

De toutes façons, l'histoire du procès devait être tron* qqée.

Elle le fut, en eflet, au point d'obliger un rédacteur de journal, dévoué à Babeuf,à lui envoyer pendant les débats, la note ci-après :

« Le citoyen Babeuf prononça le 2 ventôse un discours

fort long; il parla fort vite, surtout vers la fin. Il était

presque impossible, attendu surtout la nécessité que la

traduction en fut faite le lendemain^qu'il ne s'y glissa beau*

coup de fautes, de phrases tronquées même. Un moyen

de réparer ces erreurs est de faire un errata qui pourra se

joindre à ce discours.

Igonel. »

Babeuf, en réponse, écrivit au dos de cette note : « Je suis satisfait du procédé de C. Igonel. Je crois que pour Thonneur de tous, et pour tout remettre à sa place, pour tout réparer, il conviendrait d'imprimer sa note et celle«ci à la suite de mon discours d'aujourd'hui dont je lui envoie copie. Un errata ne pourra point réparer l'immense quantité de fautes du discours du 2; ce remède pourra suffire pour les discours postérieurs dont je n*ai pas donné copie. J'en ferais donc faire une de celui-là, et je crois pouvoir prier le C. Igonel, dorénavant de suspendre l'envoi de ses traductions plutôt que de s'exposer à Içs

db!\ner încôrnsctes; un jour de retard sera sans doute aa tnoindre mal qu'une publication infidèle. Nous ferons tous DOS efforts pour lui donner les diverses parties de noi défenses et de nos justifications, le plus tôt qu'il nous sera ix)ssîble. 'r- 17 Ventôse 5. »

Quoiqu'il en soit des difficultés de tout genre, amoncelées autour de Babeuf, sa colossale défense restera comme un monument impérissable de puissance et de logique révolutionnaires. Rien ne le rebuta^ rien ne le fit reculer. Il combattit pied à pied, la presse, les corps constitués, les accusateurs nationaux, et à tous il fit de graves blessures, et quand certains croyaient l'avoir confondu par des épithètes sanglantes, c'était lui, qui se relevant, stigmatisait l'attaque et se substituait à l'accusation.

C'est que, croyant sincère, il résumait tout dans la notion du peuple, qui, pour lui, représentait tout, et devait être tout.

Par tempérament, Babeuf était révolutionnaire^ et l'on saitfComme Tadit M. Renanque« leseffervescences révolutionnaires viennent du tempérament»; mais chez lui, « la raison » n'était pas intervenue encore pour réglencette effervescence. Il était resté l'faomme exhubérant de la première heure, qui, se souciant peu des conventions sociales, allait toujours de l'avant, ne voyant qu'un but à atteindre, et n'écoutant que ce qu'il croyait étre^l'écho dés consciences françaises.

Plusieurs écrivains ont formulé un jugement sur Babeuf et sur sa doctrine, — que l'on confond trop souvent, nous le répétons, avec celle des fiabouvistes ou Démocrates exaltés du temps.

Buonarotti, notamment, a dit :

« Cet homme extraordinaire, doué de grands talents, ami inflexible de la justice, fut constamment désintéressé et pauvre ; bon époux, père tendre, il était chéri de sa famille; le courage avec lequel il attaqua devant ses juges, les puissants qui demandaient sa tête, et la tran-

quiUité avec laquelle il envisagea la mort glorieuse que lui infligea l'aristocratie^ rehaussent l'éclat dts vertus e^ des travaux patriotiques de cet illustre martyr de l'Egalité. >

Sous le voile de l'anonyme, Buonarotti a encore parlé de Babeuf en ces termes, dans YEnçydopédie Nourelle (parP. Leroux et J. Reynaud. Paris, GosseUn^ 1840, tome II, pages 325-33o).

€ Nul n'a plus violemment insisté sur le renouvellement absolu du système social, et nul non plus n'a tenu moins de compte du temps nécessaire pour opérer dansL le sentiment et dans les habitudes des hommes de tpls changements* Il s'est donné lui et les siens comme la dernière expression du parti démocratique ; et sa position» au milieu des variétéi de cet immense parti est facile à.

fixer, et se différencie elle-même de toutes les autrei»

Il est de ceux, — ^les plus enthousiastes ^, qui, sentant les. barrières abattues devant eux> voulurent s'élancer d'ua bood jusqu'à l'extrémité de la carrière, et par la seule vir** tualité de leurs lois rénovatrices, anéantir le mal et ra« mener Tâge d'or... C'est à cette école fameuse que Babeuf se rapporte. Il en fut un des logiciens les plus inflexibles, et par sa fermeté, sa hardiesse et sa fin courageuse sous la hache contre-révolutionnaire, il a mérité d^y pren«« dre place dans les premiers rangs. »

La Biographie Didot s'exprime ainsi :

% Babeuf n'est pas un personnage historique ordinaire. U mérite une place à part pour deux raisons : la première c'est que, le seul peut-être des acteura de k première révolution, il assigna à cette profonde démarcation entre les temps anciens et modernes un sens moins politique que social; — la seconde est, qu*à la différence de tous les> utopistes, les anabaptistes exceptés, il tenta, en raison même du milieu' oti il se trouvait jeté, de réaliser par la idrce les tkéocies édoses dana sa pensée. ;►.

Le biographe de Mons (i} pease qu'il est « très douteux que Babeuf ait été vraiment fanatique des opinions qu'il professait. » Selon lui, « il est plus vraisemblable qu*UQe imagination déréglée^ qui le faisait tomber dans de perpétuelles contradictions, des prétentions fort supérieures à Ses talents, et l'espoir insensé de devenir en quelque sorte le chef d'une secte politique^ ont été les seuls mobiles de ses démarches et les causes de la fin tragique à laquelle il paraissait s*attendre depuis longtemps^ et qu'il ne cessait de provoquer. »

Larousse dans son Dictionnaire, résume ainsi la question :

« Les idées de Babeuf et de ses adhérents, qu'on peut rejeter et combattre^ mais dont il est impossible de méconnaître la portée, marquaient, par*leur apparition^ une phase nouvelle dans le drame de la Révolution.

C'était une sorte de communisme élémentaire, oti manquaient la science sociale et Tintelligence politique, mais non la profondeur^ la hardiesse. Le but des sectaires était d'établir le bonheur commun, la République des égaux, par la socialisation de la propriété et la communauté des biens. >

Enfin, M. Ad. Franck, membre de l'Institut, dans son livre sur /e Communisme (Paris, 1849, in-i8), honore Babeuf des longues considérations qui suivent :

« Mably a la gloire, si c'en est une,d'avoir complété au XVIII* siècle la théorie du communisme, de lui avoir donné sa forme la plus précise et la plus logique; mais deux choses restaient encore à faire : à donner à la théorie le caractère impératif de la loi ou à la rédiger en forme de code, puis à la traduire en action. Ces deux tâches ont été entreprises avec une foi digne d'une meilleure cause, la première par Morelly, la seconde par Babeuf.

(1) Galgrie historique des Contetnpotains. Mons^ i8a7.

of Mocelly, dans son Code de la nature^ admettant, avec Rousseau et Mably, que tout est bien dans la nature de rbomme, que tous ses penchants sont bons, que tous ses mouvements le portent au bonheur et à Faoïour de ses semblables, mais qu'il a été .corrompu parles, ins-^ titutions de la société, comme si ces institutions n'étaient pas son œuvre, se propose le problême suivante résoqdre : Trouver une si tua tion» c'est à dire un ordre social oti il soit impossible que Thomme spit dépnrvé ou méchant...

€ Babeuf est Tbomoie d'action de cette école. C'est lui qui a tenté, à l'aide d'ui^e révolution sociale^ et par Fins* truroent de laviolence, d'en faire passer les principes dans la réalité.

4t 11 ne faut pas confondre les desseins de Babeuf avei^ ceux de Robespierre. Il y a entre ces deux personnages de notre révolution la même différence qu'entre Rousseau et Mably* Robespierre^ c'est Rousseau investi de la dicta* ture; cequejl'qn a pensé, l'autre a essayé de le faire. Or nous avons vu que Rousseau oe reconnaît pas la propriété pour un droit; il. en fait, comme Puflendorf et Montes* quieujune iQstjitution purement civile, à laquelle l'Etat peut .imposer les. limites qu'il juge convenables. Cette même idée, Robespierre essaya de la faire passer dans la constitution de 9 3, et on la reconnaîtra sans effort dan» son projet de déclaration des droits de Thomme , dont l'article 7 est ainsi cooçu : < La propriété est le droit qu'à chaque citoyen 4e jouir et de disposer de la portion de biens qui lui est^garantie par la loi.> Cette définition, r&<' poussée par. la Convention elle-oaéme et remplacée par une autre beaucoup* plus exacte, est en quelque sorte 4a' justification anticipée de l'article suivant : Art; 2. .c La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous ses ipembreS;, soit eu leur procurant du travail^ soit en assn^ rant les moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailter; » Avec cette disposition, qui n'est pas autre daose qxxc It droit ziu trayail, et à'Iaqnelle il faut encore ajouter l'impôt progressif^ très^-claijr^niejlt éwffkoi dmi

m I M II ■ ■ ■

l'article 1 3, il est évident que la propriété n'est qu^nn kune, qu'en principe elle est détruite; cependant, dan» le fait, elle eat conservée sous ta condition de ne pas faîie tort, à l'égalité : on n'exige pas qtie tous se nourrissent an même rfttelîer, mais que la ration de chacun soit exactement semblable à celle de son voisin. L*égalîfé, non de droite mais de fait, tel fut Tidéal de Robe^ierre, comme H a^pait été wtant lai celui de Rousseao ; Pégatité^ non poor elie^même, mais pour ta liberté dont elle lui sem^ Uaitétre la première, sinon la seule condition. Par an de ces vertiges trop communs à notre espèce^ et dont on trouve un autre exem|)le' dans les' bûcbers allumés aar nom de la charité^ le moyen lui fit oublier la fin^ et- pour fonder la liberté A établit le règne de ht terreur.

< Ce qua Robespierre entrevioyait dans Rt'^enir, on si on juge autrement (car la question n'est pas là), ce qui sairvait de prétexte à son atroce tyrannie, n'^itre pour vîen.daas le système de Babeuf. Le conspirateur du Di^ tectocve ne pensait pas à la Ë'berté, mais â l'égalité seule, et le; seul moyen powr lui de Tétablipi c^était la commu- MUtéu Aussi, Tordre social qull tenta de^ fonder par Fin* sxiFrection et la violence est'^il appelé htrépuklique desi égaux, La charte de cette république, q.ui nous a été conservée,, repose sur tes mêmes principes et nous présente la mfime organisation que l^Oùde de Id natnre^àt MoreDy. Cest l'égalité. poussée au point qu*il n'y a plus d'autres différences: entre> les hommes que celles de Tâge et du sese,; c'est la communauté- la plus absolue fondée ^ sur la apqliation d^abord et ensuite-sur la privation ; car tous les iass0iits.de ^activité humaine, Tamourde' soi, l'ambition^ k prévisyanœ, le dévouement de la famille y sont complètement étonfKs, et lés arts, (0<iuî font le channeerlt conaolatÎDh de^ la vie^ y sont l'objet d^ne sévère proscrip-

Page 1