CHAPITRE XI La prise de Riga
En l’année 1621, la Pologne était engagée dans une guerre fort sérieuse avec les Turcs; Gustaf-Adolphe en prit OCCasion d’ espérer que Sigismond serait plus disposé à à la ptux: mais ce prince ne rt point renoncer à ses prétentions, et cherchait uniquement, en prolongeant les trêves, à gagner du temps pour attendre la fin de son différend avec la Turquie. Cette conduite n'était avantageuse ni pour la Suède ni pour Gustaf-Adolphe; aussi ce prince prit-il la résolution
de ne plus accorder de répit et d’attaquer l'ennemi avec
toutes ses forces, tandis qu'il était occupé d'un autre côté. Cette détermination ne fut pas sans inconvénients. Les Tures étaient encore regardés dans ce temps comme les ennemis de la chrétienté; attaquer un souverain pendant qu'il les ‘combattait, c'était exciter contre soi un soulèvement général; une alliance avec les Turcs ou avec le démon, c'était une seule et même chose. Gustaf-Adolphe ne se isa point
arrêter par ces considérations. Il adressa aux souverains et D
aux peuples de l’Europe des manifestes dans lesquels 1 donnait la preuve évidente de n'avoir négligé aucun moyen de conciliation, tandis que Sigismond s'était opiniâtré à continuer la guerre. Mais Gustaf-Adolphe ne put éviter les plus amères censures.
Au mois de juillet 1621, Gustaf-Adolphe réumit des forces considérables à Elfsnabben, avec le dessein de les “ire pas$er en Livonie. Des vents contraires s’opposèrent longtemps à leur départ, et le roi profita de ce loisir pour écrire tout entier de sa main, son code militaire, si remarquable par la sagesse, par l'habileté de son auteur dans cette parue, par l'amour de l'ordre et de la régularité qu'on y rencontre à chaque ligne. Les deux reines ainsi que l’électrice de Brandebourg vinrent au camp. L'armée fut passée en revue en leur présence; on fit en même temps la lecture du code, et les troupes jurèrent de lobserver. C'est à compter de ce jour que l’on trouve chez les militaires suédois cette belle réunion du courage et de l'humanité, qui les a fait sortir des rangs du soldat ordinaire. Enfin le vent devint favorable, les deux reines retournèrent à Stockholm, et la flotte fut conduite à Sandhamn Le 24 juin, par un temps admirable et toutes ses voiles gonflées par le vent, elle sillonna la mer. La flotte se composait de cent cinquante-huit vaisseaux, grands et moyens.
Dès le lendemain une tempête survint; elle dispersa les navires, qui errèrent pendant plusieurs jours sur la Baltique. Le vaisseau qui portaitle roi et le duc Charles-Philippe fut jeté, avec plusieurs autres, sur la côte de Pernau, où le roi et son frère débarquèrent. Le reste de la flotte se ent à Runæ, sous les ordres de l’amiral Gyllenhjelm. Plusieurs jours après, arriva la nouvelle du débarquement de Gustaf- Adolphe à Pernau, puis toute la flotte se rendit directement devant Riga.
Cette importante ville de commerce est située sur la Duna, à un mille environ de son embouchure. Elle faisait partie de l'antique ligue hanséatique, et, sous plusieurs rapports, on pouvait la considérer comme une ville impériale libre, mais sous la protection de la Pologne. C’est pourquoi, en apprenant la nouvelle des armements de Gustaf-Adolphe, elle avait demandé des renforts à Sigismond. Ce prince, occupé par sa guerre avec la Turquie, ne put envoyer que trois cents hommes à Riga; elle n’en prit pas moins la résolution de résister énergiquement ; sa richesse et sa population en faisaient un ennemi redoutable. Son seul accès par mer était l'embouchure de la Duna. Pour engager les Suédois à ne pas prendre cette voie, on établit un vaste camp simulé près de l'embouchure du fleuve; mais les fortifications de la ville étant très-faibles, et la garnison insuffisante pour les défendre, les habitants de Riga n’envoyèrent pas de canons dans le camp. Lorsque, le 31 juillet, vers midi, la flotte suédoise approcha de Riga, Gyllenhjelm vit le camp qui paraissait bien fortifié : les drapeaux voltigeaient et les fusils brillaient sur les remparts; des coups de feu fréquents, de la fumée faisaient présumer qu'une armée formidable y était enfermée. Gyllenhjelm n’osa point entrer dans le fleuve, et mit sa flotte à l'ancre dans la rade. Mais une tempête venant du nord-ouest commença durant l'après-midi et dura quatre jours; sa violenee fut telle que plusieurs vaisseaux, enlevés de dessus leurs ancres, furent jetés à la côte: d’autres se virent contraints de couper,leurs mâts: tous éprouvèrent des avaries considérables. Les chevaux qui étaient à bord furent mis hors de service par la force du roulis. La tempête se calma enfin le 4 août, et Gyllenhjelm, dans la crainte d'en éprouver une seconde, résolut de pénétrer dans la Duna, n'importe à quel prix. L'ordre de la marche fut fixé à l'instant, les vaisseaux se rangèrent à la file avec leurs ca-
nons chargés, et des soldats avaient été placés dans des barques découvertes pour recevoir l'ennemi. Tout ayant été disposé de la sorte, l'amiral dirigea droit sur l'embouchure du fleuve. Lorsque les habitants de Riga s’aperçurent de son dessein, ils agitèrent les drapeaux du camp et lirèrent coup sur coup; mais Gyllenhjelm ayant continué sa course sans se laisser effrayer, et les Suédois commençant à débarquer, les Polonais mirent le feu au camp, et, sans avoir fait la moindre résistance, se hâtèrent de rentrer dans Riga, dont les faubourgs furent brûlés le même soir. Gyllenhjelm fit débarquer toutes ses troupes sans perdre de temps; quelques jours après, Gustaf-Adolphe arriva, accompagné de Jacob De La Gardie et d’une partie des troupes finlandaises. La ville fut alors cernée de tous côtés. Un camp retranché, sous les oxdres de De La Gardie, fut établi près de Muhlgraben. Sur la montagne de sable, au nord-est. de la ville, se trouvait le corps d'armée principal, commandé par le roi en personne. Herman Wrangel et Patrik Ruthewen s'étaient placés à Pest. le long du rivage. De l’autre côté du fleuve, dans la batterie dite de Kobron, se trouvait Herman Fleming. L’amiral Gyllenhjelm et le vice-amiral Klas Fleming barraient le fleuve et empêchaient les vivres de pénétrer dans la ville. Les forces de Gustaf-Adolphe, autour de Riga, se montaient à vingt mille hommes environ. |
. La garnison proprement dite, enfermée dans cette ville, se composait seulement de trois cents hommes ; mais la bourgeoisie élait nombreuse, brave, :très-zélée pour la liberté de la ville et le commerce qui en dépendait. C’est pourquoi, lorsque Gustaf-Adolphe la somma, le 12 août, de se rendre, il reçut une réponse fière et négative. La Pologne venait tout récemment de promettre à Riga des secours prompts et énergiques.
. Les Suédois commencèrent donc leur feu le 44aoûl: il
fut très-vif, surtout contre la porte de Jacob et celle des Sables. Ils lançaient quelquefois mille boulets par jour dans la ville. Les épaïsses murailles de Riga furent enfin entamées et leurs tours renversées. Après plusieurs tentatives sans importance, le roi résolut de donner l'assaut à la ville dans la nuit du 29 au 30 août; mais il fut repoussé avec perte. Les habitants de Riga firent preuve d'un courage et d’une persévérance remarquables.
Cette résistance opiniâtre inquiéta Gustaf-Adolphe: le bruit courait en outre que Radziwill, à la tête d’un renfort de troupes polonaises, approchait. L'on apprit que la Russie était mécontente au sujet de la démarcation des frontières ; la crainte d’une nouvelle guerre empêchait donc de retirer les troupes laissées de ce côté. Pour mettre le comble à ses soucis, on écrivit de Suède à Gustaf-Adolphe, que la reine était malade par suite du chagrin que son absence lui causait, qu’elle ne pouvait goûter aucun repos. Gustaf-Adolphe pra sa belle-mère, qui était sur le point de retourner en Allemagne, de prolonger, son séjour en Suède, et l’on parvint ainsi à calmer Marie-Éléonore. Dans le même temps, Herman Fleming arriva en courrier de la frontière orientale, et annonça la fin du différend avec les Russes ; il n’y avait plus de craintes à avoir de ce côté. « Vous m’apportez d'excellentes nouvelles! » s’écria le roi lorsque Fleming eut terminé son rapport, et il l’invita à choisir un ou deux domaines à sa convenance, pour en jouir lui et ses descendants. Quelques jours après, Radziwill arriva avec les renforts promis par Sigismond, et les habitants de Riga virent avec une joie .inexprimable les étendards polonais flotter sur la rive méridionale du fleuve. Mais Radziwill amenait seulement une troupe de cavaliers peu nombreuse. N’osant point se risquer en plaine, il établit son camp sur quelques hauteurs boi- sées, à l’est de la batterie de Kobron, et, après avoir tenté
plusieurs fois inutilement de faire entrer sa troupe dans la ville, il se hâta de rebrousser chemin, crainte d’être attaqué.
Après la retraite de Radziwill, le feu des Suédois recommença avec une nouvelle énergie. Une prodigieuse quantité de bombes et de grenades furent Jetées dans la ville; mais les bourgeois, intrépides, les éteignaient de suite. Riga souffrait beaucoup: les tranchées des Suédois s'étaient tellement rapprochées, que les balles ennemies traversaient les murs des maisons et des églises. Gustaf-Adolphe fit sommer de nouveau la bourgeoisie de se rendre, et poussa les travaux du siége avec une grande activité. Malgré les escarmouches eontinuelles qui avaient lieu dans les tranchées les ouvrages des Suédois furent amenés Jusqu'au pied des remparts de la ville. Gustaf-Adolphe et Charles-Philippe y participaient souvent, et, la bêche à la main, ils donnaient aux soldats Pexemple de l’activité dans le travail comme celui du courage dans la bataille. Un boulet envoyé de la ville frappa un jour un Livonien si rapproché du roi, que les habits du monarque. furent tachés*par son sang; une autre fois, sa tente fut traversée par une balle, mais sans causer de dommage m1 forcer le roi à changer de place. Les soldats suivaient son exemple. Le régiment de Mansfeldt s’approcha de Ja ville et établit ses batteries sur les ouvrages extérieurs de la forteresse elle-même; d’autres traversaient pendant la nuit les fossés de la ville à la nage, fixaient aux pieux de Fautre bord de gros câbles sur lesquels on posait des ponts volants ; les soldats y passaient pour prendre pied dans les travaux de fortification extérieurs, en combattant continuellement. On se battait aussi sous terre, car les mineurs des deux partis se rencontraient souvent et avaient de sanglantes Juttes ensemble dans leurs passages ténébreux. Le 9 septembre, Gustaf-Adolphe résolut d'attaquer la porte des Sables.
Johan Banér devait conduire les hommes destinés à donner l'assaut, et avait avec lui deux Français, le père et le fils. nommés La Chapelle. L'attaque et la dE furent également vigoureuscs, les Suédois reculèrent plusieurs ex La Chapelle père excitait son fils à marcher bravement en avant; le jeune homme obéit et fut à l'instant criblé par l'épaisse pluie de balles qui tombait. Beaucoup d'officiers et de soldats furent tués en même temps. Gustaf Horn arriva avec des renforts, et le combat recommenca avec une nouvelle vivacité; Horn et Banér, quoique blessés, n’abandonuèrent point pour cela leurs soldats ; enfin ils parvinrent à chasser les bourgeois du rempart inférieur et à élever des batteries pour leur défense personnelle.
Les Suédois se crurent maintenant presque certains de prendre la ville. Riga était un archevêché qui avait Wenden pour suffragant. Gustaf-Adolphe et Oxenstjerna dinant un jour ensemble, ce dernier demanda la permission, en s'inchinant devant le roi, de boire à la santé du nouvel archevêque que Riga aurait sous peu. Gustaf-Adolphe comprit sa pensée et but à la santé du nouvel évêque de Wenden. fl donna en effet, après la prise de Riga, tout l'évêché de Weuden à Oxenstjerna.
Les habitants de Riga, au contraire, ne regardaient point leur cause comme entièrement perdue, dans l'espoir d'être secourus, ils demandèrent coup sur coup des armistices qui leur furent refusés. Gustaf-Adolphe dit une fois à cette occasiou que les Suédois étaient assez forts pour prendre la ville, lors même qu’elle recevrait un accroissement de garnison. Les bourgeois s’empressèrent alors de solliciter l’autorisation de faire entrer des troupes polonaises dans la ville, afin, dirent-ils, que le roi pût remporter une victoire plus brillante; mais Gustaf-Adofphe sourit et répliqua : « Qu'il ne voulait pas acquérir de la gloire à un tel prix,
sans nécessité, et comptait profiter des avantages qu'il avait remportés. » En même temps il fit tous les préparatifs nécessaires pour donner l'assaut à la ville. Il avait tracé de sa main un plan d'attaque détaillé, et les connaisseurs en fait d'art militaire admirent l'habileté, la prévoyance minutieuse qu'on y trouve. Le 12 septembre fut désigné pour l'assaut. Dès le matin, des bombes et des boulets furent lancés dans la ville, et l’attaque devait commencer à midi. Gustaf-Adolphe envoya pour la dernière fois un trompette dans la ville, afin de représenter aux bourgeois le danger de leur position, et les rendait responsable de tout le sang qui allait être versé, des horreurs qui seraient commises si la ville était prise de force. Ces paroles ne furent pas inutiles; les Polonais eux-mêmes démontrèrent linutilité d’une défense plus prolongée, et après quelques jours de négociations, Gustaf-Adolphe fit son entrée solennelle dans Riga, après quoi le roi retourna à Stockholm, où Gustaf | Horn et Johan Banér furent armés chevaliers en récompense de la valeur qu’ils avaient montrée. Toute la Courlande fut inondée cette année-là.
* La prise de Riga fut le premier fait d'armes remar éusblé qui attira l'attention de l’Europe sur Gustaf-Adolphe. Les richesses de cette ville, sa défense, l’habileté et la persévévance du roi avaient excité intérêt général au plus haut degré.