CHAPITRE XVI
Combat de Mewe.
Sigismond continuant à rejeter les propositions d'accommodement les plus raisonnables, Gustaf-Adolphe fit au printemps suivant les préparatifs d’une nouvelle campagne. Afin d'être plus près des Polonais et de les forcer ainsi à prendre des idées plus raisonnables, il résolut cette fois de débarquer en Prusse. Une armée de quatorze mille hommes fut réunie à Elfsnabben; le roi en prit le commandement, avec Gustaf Horn, Johan Banér, Torstensson, Thurn et Teuffel sous ses ordres. La flotte mit à la voile le 22 juin et se trouva en vue de Pillau dès le 26. Cette ville, ainsi que toute la Prusse orientale, était un fief relevant de la Pologne; l’électeur de Brandebourg en était investi dans ce moment, et il avait promis à son beau-frère Gustaf-Adoiphe de ne lui opposer aucune résistance. Lorsque la flotte suédoise gouerna vers le portde Pillau, elle fut reçue à coups de canon, mais ils n'étaient chargés qu'à poudre. Gustaf-Adolphe débarqua le lendemain à Passerg, et en moins d’un mois Braunsberg, Frauenbourg, Tolkemit, Wormditten, Elbing,
Kristbourg, Marienbourg, Stum, Gutstadt, Mewe, Dirschau, Oliva, Pautzke étaient en son pouvoir, et il serrait Dantzick étroitement. Toutes ces villes avaient été obligées de payer des contributions de guerre, et la précieuse bibliothèque des Jésuites de Brauensberg fut envoyée à Upsal. Les soldats suédois étaient soumis à une disciplinesi sévère, que les habitants du pays réclamaient souvent leur protection contre les Polonais, leurs défenseurs naturels.
Les succès de Suédois étaient dus en partie à la négligence que Sigismond mettait dans ses préparatifs de défense; cependant les desseins de Gustaf-Adolphe sur la Prusse étaient connus depuis longtemps. Suivant son habitude, Sigismond avait différé ses armements d’un jour à l’autre; ses généraux se disputaient le commandement en chef, ses sujets se montraient peu disposés en faveur des impôts de guerre, et dans l'intervalle les Suédois prenaient ses villes et ses provinces. La nécessité força enfin les Polonais à renoncer à leurs discordes, et, dans le commencement de septembre, Sigismond et Uladislas marchèrent vers la Prusse à la tête de trente mille hommes. Conformément à une convention secrète, les habitants de Dantzick avaient retenu Gustaf-Adolphe par des propositions de paix auxquelles ils se proposaient de ne donner aucune suite, Lorsque Sigismond fut prêt, ils rompirent les négociations, et les Suédois se trouvèrent entre une ville puissante et les Polonais, bien supérieurs en nombre.
Sigismond se proposait d’assiéger Mewe, petite ville sur la Vistule. Sa garnison se composait de soixante bourgeois et de cent quarante soldats suédois. Gustaf-Adolphe regardait cette position comme fort importante, car elle dominait la Vistule. Afin d'éviter même l'apparence de craindre les Polonais, et des renforts lui étant arrivés depuis peu, Gustaf- Adolphe partit de Dirschau le 11 septembre, et marcha avec toute son armée vers Mewe. Les habitants des rives de la Vis-
tule, pour se garantir des dommages que ses débordements peuvent causer, ont construit des digues élevées à quelque distance du rivage; Gustaf-Adolphe prit ses mesures pour avoir durant sa marche ces digues constamment à sa droite et le fleuve à sa gauche; il se trouvait ainsi à l'abri d’une attaque. Excepté quelques Cosaques, on ne vit pas un ennemi. Le roi établit son camp non loin de Falkenau, entre le fleuve et la digue; ensuite 1l s’approcha, avec deux mille fantassins et mille cavaliers, de la position des Polonais, afin de la reconnaître. Il les trouva bien fortfiés sur plusieurs croupes de montagnes escarpées au nord-ouest de la ville. Entre ces hauteurs et le fleuve était une plaine de peu d'étendue et un petit bois de chênes et de noisetiers. Pour examiner celte position de plus près, le roi avait ordonné à quelques soldats de pénétrer dans le bois; il en résulta une escarmouche très-vive entre eux et les Polonais. Sigismond était sur le sommet le plus élevé dela montagne, d’où sa vue dominait toute la contrée; il envoyait donc successivement des secours aux Polonais. Les Suédois, presque vaincus par le nombre, étaient sur le point de fuir quand le rot arriva à la tête de quelques troupes, et les ranima par ses paroles el par son exemple; mais, ayant suffisamment examiné la position, il retourna vers le corps d'armée principal, et Herman Wrangel repoussa les Polonais qui le poursuivaient. Thurn et Patrik Ruthwen arrivèrent de Pillau avec deux régiments, et le roi, après avoir reçu ce renfort considérable, reprit sa marche le long de la Vistule, et s'arrêta enfin à deux mille pas des retranchements polonais. Après avoir employé encore une journée à fortifier son camp et à reconnitre celui de l'ennemi, il résolut de donner l'assaut à ce dernier. L'attaque eut lieu sur plusieurs points. Thurn, avec Nils Brahe et Hepburn sous ses ordres, commandait l'aile droite, et l'Écossais Musting l'aile gauche. Le roi, ayant été
indisposé pendant la nuit, ne se proposait pas de prendre une part active au combat; 1l se tenait avec Pehr Brahe dans le bois de chênes. Les Suédois attaquèrent le camp avec une valeur et une habileté remarquables. Pour se mettre à l'abri des canons polonais, ils traversèrent d’abord le bois, puis ils marchèrent tellement rapprochés de la montagne, que tous les boulets leur passaient par-dessus la tête, Mais le plus difficile restait à faire, 1l fallait gravir des hauteurs trèsescarpées et occupées par l’ennemi. Elles avaient heureuse: ment les flancs couverts de taillis : Gustaf-Adolphe avait compté qu'ils serviraient d’aide et de protection à ses soldats. Les Suédois, tenant le fusil d’une main et s’accrochant de l’autre aux arbustes et aux racines, atteignirent le sommet sans avoir été pour ainsi dire aperçus des Polonais. C'est à peu près de même et en suivant un sentier tournant, que Musting arriva avec sa troupe,.et presque sans résistance, sur Je plateau de la montagne; mais alors un combat terrible eut lieu dans cet endroit. Le prince Uladislas marcha bravement à la tête des Polonais. Gustaf-Adolphe ne put rester inactif lorsque les coups de feu, se succédant rapidement, annoncèrent une lutte plus vive; 1l courut de ce côté et se jeta au milieu de la mêlée. Il se trouva un moment cerné par l’ennemi : un cavalier s’en aperçut; pour ne point faire reconnaître le roi, 1l eut la présence d'esprit de crier à quelquesuns de ses camarades : « Venez m'aider à dégager mon frère que l'ennemi environne là-bas! » Les cavaliers se dirigèrent du côté indiqué, et le roi fut sauvé. Peu d'instants après, Gustaf-Adolphe vit que ce même cavalier avait été fait prisonnier; il emmena promptement les personnes qui se trouvaient le plus près de lui et courut au secours du cavalier, qu'il délivra, puis il eria à cet homme : « Maintenant, camarade, nous sommes quittes! » A droite, Nils Brahe et Hepburn avaient aussi atteint le plateau; des forces supérieures
se jetèrent entre eux, et Hepburn fut à l'instant blessé dangereusement au genou; mais Nils Brahe soutint cette vive attaque avec le plus grand courage jusqu'au moment où sa troupe se fut retranchée en cet endroit, où Thurn arriva peu d'instants après avec le corps d’armée principal.
La honte d’être chassés d'une position si avantageuse irrita les huzards et les heiduques polonais; ils se précipitèrent avec fureur contre l'aile droite des Suédois. Thurn fit reculer ses troupes vers un endroit moins dangereux; les huzards les suivirent en criant : « Ces chiens de Suédois n'osent pas attendre les coups des Polonais. » Mais Thurn fit prendre position à ses soldats sur le bord de la montagne, et reçut l'ennemi avec un feu tellement meurtrier, que les chevaux etles cavaliers tombaient les uns sur les autres; ceux qui avaient été épargnés reculèrent avec promptitude et terreur devant une pareille mitraille et devant les lignes de piques étincelantes. Dans le même moment la troupe de Musting commença à tirer sur les flancs de l'ennemi, de sorte que toute la montagne fut bientôt couverte de morts. Les hazards prirent la fuite malgré tout ce que Uladislas put faire pour les retenir. Cependant les Suédois atteignirent de tous côtés le sommet de la montagne et s’y fortifièrent. Les généraux polonais, désespérant de pouvoir les chasser de cette position, se retirèrent avec armes et bagages, et abandonnèrent leur camp. Les Polonais perdirent trois mille hommes dans ce combat, et les Suédois seulement cinq cents.
Gustaf-Adolphe entra ensuite dans Mewe, et remercia la bourgeoisie, la garnison et l’armée de la fidélité et de la bravoure qu'elles avaient montrées. On fit ensuite la prière du soir, et lorsqu'elle fut terminée, Johan Botwidi, premier prédicateur de la cour, félicita le roi de la victoire qu'il venait
de remporter. Gustaf-Adolphe savait que Botwidi avait été
témoin de la bataille sur une hauteur voisine; il lui répondit donc en souriant : «Je n’ai pas douté un moment du succès, en voyant Moïse prier pour nous sur la montagne. »
La hardiesse et l’habileté dont les Suédois avaient fait preuve dans cette circonstance inspirèrent beaucoup de terreur aux Polonais; ils se retirèrent en montrant des dispositions pacifiques. Des négociations furent entamées; mais Sigismond ayant demandé toute la Livonie et l’'Esthonie, de plus le droit pour un deses fils de succéder à Gustaf-Adolphe sur le trône de Suède, dans le cas où ce prince mourrait sans enfants mâles, et encore la faculté d’aller et de venir à son gré dans ce royaume, Gustaf-Adolphe rompit avec mépris les négociations. L'automne étant fortavancé, 1lmit ses troupes en quartiers d'hiver et retourna en Suède.
La nouvelle de ses victoires l’y avait précédé; elle lui prépara une entrée pour ainsi dire triomphale. Les drapeaux conquis furent exposés publiquement, et leur vue augmenta encore dans tous les cœurs l'amour des combats et l'orgueil national. La princesse Christine étant née dans ce moment, le parti du roi puisa encore plus de force et d'énergie dans cet événement. Les États furent assemblés : Gustaf-Adolphe leur exposa les avantages qu'il avait remportés en Pologne, ses propositions de paix etles prétentions de Sigismond. Ges dernières irritèrent tous les esprits, tant elles étaient ridicules, et les États accordèrent à l'unanimité les demandes du roi pour continuer la guerre. Afin d'ôter à Sigismond tout espoir relativement à la couronne de Suède, on décida que ja princesse Christine succéderait à son père, dans le cas où le roi mourrait sans enfants mâles.