‹ Histoire de Gustaf II AdolpheChapitre 21 sur 102 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

La mort de Nils Stjernskæld,

Nils Stjernskæld, que son abnégation de lui-même près de Dunamunde avait rendu célèbre, fut si grièvement blessé au siége d'Iwanogrod, que pendant plusieurs années il ne put se passer de béquilles. Cet accident ne l’empêcha point de prendre une part très-active, comme feld-maréchal, à la guerre contre le Danemarck. Il chassa l'ennemi des retranchements de Ryssby, en novembre 1611, accompagna Gustaf-Adolphe lors de son invasion en Scanie, durant l'hiver de 1612, défendit immédiatement après la Smolande, et conduisit des troupes, cètte même année, dans la Gothie occidentale. Il devint sénateur, puis gouverneur de Jœænkæping, fut envoyé en Hollande pour faire des enrôlements, et enfin nommé commandant de la Livonie. Les échecs dont il fut

redevable à la perfidie de Farensbach, les fatigues de la

UISTOIRE DE GUSTAF-ADOLPIHE. 93

overre, les incommodités causées par ses anciennes blessures, finirent par le fatiguer de la vie des camps, Stjernskæœld était d'un caractère naturellement emporté, et regardait Gustaf-Adolphe comme un adolescent à peine majeur, à l'égard duquel il n'était point nécessaire de mesurer ses paroles ni ses actions. Il lui écrivit donc très-laconiquement pour demander sa retraite, se proposant, dans tous les cas, sa requête agréée ou non, d'abandonner l'armée. Gustaf- Adolphe répondit avec unegravité tout à fait inattendue pour Stjernskæld : « Nous ne sommes pas médiocrement surpris de votre lettre inconsidérée. Apprenez que si vous avez le malheur de quitter l'armée sans notre autorisation, nous vous ferons rendre un compte sévère de votre conduite. Nous ne sommes pas disposé à souffrir des paroles de cette espèce, et encore moins des actions en harmonie avec elles, de la part de nos serviteurs, surtout lorsque nous n'avons donné aucun ordre contraire aux devoirs de la charge pour laquelle vous recevez un traitement annuel. Nous n avons pas besoin de généraux seulement pour passer des revues à cheval; #mais ils doivent être prêts, si la nécessité l'exige, à défendre la patrie avec nous, et en outre à obéir ponctuellement à nos ordres, s'ils ne veulentencourir notre disgrâce. » Dans le premier moment de sa colère, Stjernskæld voulut quitter le service ; mais, reconnaissant bientôt son tort, 1l demanda et obtint le pardon du roi.

Le courage intrépide de Stjernskæld, la jovialité de son humeur, le faisaient du reste aimer de Gustaf-Adolphe; on raconte à ce sujet l’anecdote suivante. Dans les premières années du règne de ce prince, la reine douairière Christine donna une fête à l’occasion d’un événement heureux; le roi et Styernskœld y assistèrent ainsi que le duc Jules-Henri de Saxe-Lauenbourg. Les désordres de ce dernier avaient inspiré . à Gustaf-Adolphe un mécontentement égal à la bienveillance

qu'il portait à Stjernskæld. Le général prit part aux danses, malgré ses jambes raidies par les balles et les coups de sabre. Le duc de Saxe ne cessait de tourner en ridicule le vieux guerrier mutilé, et finit par placer son pied de manière à le faire tomber. Gustaf-Adolphe, debout près de lui, ayant remarqué cette intention, donna au même moment un soufflet si énergique à Jules-Henri, que le sang lui jaillit par le nez. Un duel de nuit entre le roi et le duc s’ensuivit ; mais on n'a d'autres détails à ce sujet, sinon qu'Axel Oxenstjerna réussit enfin à opérer une réconciliation. Jules-Henri retourna de suite chez lui, et quelques historiens croient que ce soufflet coûta plus tard la vie à Gustaf-Adolphe. Styernskæld suivit le roi dans ses campagnes de Poméramie, et eut souvent, comme vice-amiral, le commandement sur mer. Lorsque le roi retourna en Suède, dans l’automne de 1627, Stjernskæld reçut l’ordre de rester, avec une partie de la flotte, devant Dantzick, et de bloquer ce port. Il remplit sa mission, mais elle le fit beaucoup souffrir sous le rapport de la pénurie des vivres et des tempêtes d’automne continuelles et violentes dont il fut assailli. Dans le courant de novembre, il renvoya l’un après l’autre en Suède ses plus faibles navires, et ne conserva à la fin que six vaisseaux de ligne. Dans l'intervalle, les habitants de Dantzick avaient équipé une flotte de dix vaisseaux, dont le commandement fut confié à Arendt Dukman, qui était un Danois brave et très-habile marin. Le 18 novembre, il fit sortir cette flotte de l'embouchure de la Vistule, et ne trouva devant lui que deux des vaisseaux suédois, le Chasseur, commandé par Stjernskæld en personne; et le Soleil ; les quatre autres vaisseaux étaient plus loin, près de Hella; le, vent contraire et la bonace les empêchèrent de venir au secours du Chasseur et du Soleil. Les Suédois, ayant de meilleurs canons, se défendirent avec énergie tant que le

combat eut lieu à distance : les Polonais firent ‘cette remarque, s'approchèrent, serrèrent quatre navires autour de chaque vaisseau suédois. Alors eut lieu un combat meurtrier : c'était une lutte de vie ou de mort entre Dukman et Stjernskæld. Celui-ci reçut deux coups de mousquet, l’un au cou et le second dans le dos; mais 1l n’en continua pas moins àse défendre contre l’ennemi, qui pénétrait de toutes parts sur le Chasseur. Le Soleil allait être pris, quand son commandant, voyant l'impossibilité de résister davantage, . mit le feu à la sainte-barbe et se fit sauter ainsi que les ennemis dont son bord était couvert. Tout étant perdu, Stjernskæld ordonna à sôn valet de mettre également le feu aux poudres. «Ces Philistins mourront avec moi, » dit-il comme autrefois Samson. Le valet courut, avec une mèche allumée, pour exécuter cet ordre, mais il eut en route la tête emportée par un boulet de canon. Un autre boulet emporta le bras droit de Stjernskæld, et renversa l'amiral sans connaissance sur le pont, après quoi l’ennemi s'empara du vaisseau. Peu d’instants après, Stjernskœld rendit le dernier soupir; mais il ne mourut pas sans vengeance : le vaillant Dukman avait aussi succombé, et avec lui quatre cents hommes: Les équipages des vaisseaux suédois ne se montaient pas à mille hommes. Le Chasseur fut conduit en triomphe à Dantzick. Le corps de Stjernskæld, après avoir été déposé dans la cathédrale, avec tous les honneurs dus à son grade, fut ensuite rendu aux Suédois et inhumé dans l’église de Giiberga en Sudermanie (1).

Nils Stjernskœld eut de sa femme, Madeleine Stackelberg, quatre fils. Les trois premiers furent tués, jeunes encore, au service de la patrie. Klas Stjernskæld, le dernier de ces

(1) Archives du royaume. Lettre du grand chancelier Axel Oxenstjerna, 4614-1645. Axel Oxenstjerna au sénat de Dantzick. Elbingen, 26 novembre et 2 décembre 1627. Réponse du sénat. Dantzick, 10 décembre 1627.

quatre frères, fut élevé à la dignité de baron, en considération des services de ses ancêtres. Les armoiries qu'il prit à cette occasion rappellent les exploits de son père. Dans l’un des champs on voit le vaisseau le Chasseur enveloppé d'un nuage de fumée; dans le second et sur le casque, est le bras emporté de Stjernskœæld, tenant encore, à l'heure de la mort, le glaive qui combattit pour la couronne suédoise.

Page 1