CHAPITRE XXIII
Combat de Gorzno.
En quittant la Prusse, Gustaf-Adolphe avait laissé, comme de coutume, le commandement supérieur à Axel Oxenstjerna. Koniecpolsky s'était éloigné de son côté, et fait remplacer par Stanislas Potocki. Celui-ci commença le siége de Strasburg: il espérait une prompte réussite, la garnison manquant de tout. L'’undes commandants, Thurn, avait succombé à l'épidémie régnante, et Teuffel avait été appelé à Elbing. Leur successeur, le major Wildenstein, se défendit cependant avec énergie, mais 1l expédia message sur message vers Axel Oxenstjerna pour demander du secours. Le grand chancelier lui envoya huit mille hommes, sous les ordres du feld-maréchal Herman Wrangel. Cette troupe se mit en marche le 25 janvier, en passant par Dollstad, Salfeldt, Osterrode, puis en suivant la rive méridionale du Dribentz, afin de trouver plus facilement des vivres dans la Michelavie, qui avait été moins pillée que Île reste. Cette marche des Suédois fut si rapide et si inattendue, qu'il fut impossible à l'ennemi de réunir ses forces pour l'empêcher; dès Osterrode il avait essayé d’inquiéter les Suédois par de petites attaques, mais il était presque toujours battu. Quand Potocki fut enfin parvenu à rassembler un nombre assez considérable de troupes, 1l s'établit près du village de Gorzno, à
deux mulles de Strasburg. Il se trouvait là un endroit fort difficile à passer pour le Suédois, séparés de Gorzno et de StraSburg par la Printzel, rivière qui vient de la Pologne et se Jette nn le Dribentz, un peu au-dessous de St Di Cette rivière, quoique l’une des moins considérables de la contrée, est très-rapide, très-profonde, gèle rarement, et de plus ses deux rives sont bordées de marais très-étendus. A Gorzno, ses bras forment une petite île; deux ponts offrent le seul moyen de la traverser : en cet endroit la rive est haute, habitée et couverte de bois, de sorte que les Polonais, doublement protégés, avaient une excellente occasion pour empêcherles Suédois de passer. [ls avaient rompu lepremier pont et placé des soldats sur le second, dans les maisons et dans les taillis. Les Suédois arrivèrent le 1° février dans l’après-midi; Wrangel trouva que le passage était difficile, et envoya à la découverte pour en chercher un autre; mais ce fut inutilement, à cause des marais et de la rivière qui n'était pas gelée. Mais ici, comme dans toute cette campagne, une ardeur belliqueuse extraordinaire se manifesta chez l’armée suédoise. Oxenstjerna avait donné l’ordre de combattre, si c'était nécessaire, pour délivrer Strasburg; Wrangel se décida donc à faire une tentative pour passer le fleuve. Axel Lilje et ses Bothniens orientaux rétablirent pendant la nuit le pont qui avait été rompu, et le lendemain, de bonne heure, 2 février, les Suédois tentèrent le passage. Teuffel était au centre, Axel Lilje et Ramsay aux deux ailes. Les pièces de campagne et la mousqueterie suédoise commencèrent l'atiaque; les Polonais y répondirent du bois et du village; mais Torsque les Suédois pénétrèrent plus avant, les Polonais abandonnèrent cette position avantageuse et se retirèrent vers leur corps d'armée principal; les Suédois purent donc traverser le fleuve sans empêchement; avec artillerie et bagages. De l’autre côté du bois était une grande plaine où Potocki
avait rangé son armée en bataille. On lui conseillait d’attaquer les Suédois près de la rivière, avant qu'ils eussenteu le temps de rétablir l’ordre nécessairement troublé par le passage qu'ils venaient d'effectuer; mais Potocki répondit: « qu'une escarmouche de cette espèce serait peu utile et peu glorieuse. Il préférait attendre que toute l’armée ennemie eût traversé la rivière, afin de la détruire d’un seul coup, sans lui laisser:le loisir de se ranger en bataille. »
Mais Wrangel avait tout prévu et donné à l’avance des ordres précis. Les Suédois étaient bien exercés et prompts dans leurs mouvements, en sorte qu'à l'instant où ils’ y attendait le moins, Potocki vit toute l’armée suédoise rangée en bataille et en meilleur ordre que lui. L’aile gauche était commandée par Ehrenreuter, le centre par le rhingrave, et l’aile droite par Teuffel. La réserve, avec Paudis, Liljehæk et Paul, était en marche. Tous les Suédois, officiers et soldats, étaient animés de la plus grande ardeur, et le feu commença bientôt, d'abord avec les canons, puis avec les fusils; on restait cependant de part et d’autre à une certaine distance. Wrangel, voyant que l'ennemi se disposait à livrer une bataille dans les règles, se proposait d'attendre la réserve; mais l'impétuosité de Teuffel ne lui permit pas d'effectuer ce dessein. Il y avait près de là un village dont la possession parut importante à Teuffel; il ordonna à quelques mousquetaires de s’en emparer. Les Polonais virent ce mouvement et en devinèrent le motif, ils envoyèrent de ce côté un escadron de nuzards pour s’y opposer. Ceux-ci furent accueillis par une violente décharge de mousqueterie; mais ayant été secourus, Teuffel et son infanterie commencèrent à se trouver fort pressés; les huzards polonais rompirent ses rangs plusieurs fois. Streuff et Hans Wrangel, qui étaient les plus rapprochés de Teuffel, coururent à son aide avec leur cavalerie : un combat très-vif s’engagea sur ce point. Les cavaliers al-
emands de l'armée polonaise ne tardèrent point à fuir; mais les huzards se défendirent vaillamment, et dans la vivacité de cette lutte, amis et ennemis furent bientôt confondus sans ordre. Tout le reste de l’armée regardait ce combat avec une anxiété silencieuse. Les huzards étaient l'élite des troupes polonaises; Teuffel et le régiment jaune commençaient déjà à jouir d’une grande renommée parmi les Suédois. Enfin on vit sortir de cette masse confuse les huzards qui fuyaient, 1]s n'avaient pu résister aux attaques réuuies de la cavalerie et de l'infanterie suédoises. La terreur se répandit alors dans le reste de l’armée polonaise, et sa cavalerie fit un mouvement pour se retirer. Il avait fallu les ‘ordres les plus positifs de Wrangel pour contenir jusque-là l’impatience du rhingrave; mais, lorsqu'il vit l'ennemi commencer sa retraite, 1l se mit à sa poursuite avec ses cavaliers, sans attendre l'ordre du général en chef. Il détermina ainsi la fuite de toutela cavalerie polonaise; l'infanterie, abandonnée, suivit en partie cet exemple, et le reste se rendit. La poursuite de la cavalerie ennemie se prolongea tout le long du champ de bataille. Les Polonais essayèrent plusieurs fois de se rallier, mais ils étaient aussitôt dispersés par les Suédois en bon ordre. Il en fut de même pendant deux milles, jusqu’à un bois qui terminait la plaine. Les Polonais laissèrent quinze cents morts sur le champ de bataille; cinq cents prisonniers, quatre canons et tous les bagages devinrent la proie des vainqueurs. La route de Strasburg était libre, et Wrangel établitson quartier général à Gorzno, dans la maison où Potocki avait eu le sien la nuit précédente.
Le jour suivant, Strasburg fut pourvue de vivres, et sa. garnison reçut des renforts. Wrangel marcha ensuite vers Thorn, afin de s'emparer par surprise de cette place importante; 1l fut sur le point de réussir, car la garnison était très-faible. Les faubourgs et les ouvrages extérieurs tombè-
104 HISTOIRE DE GCSTAF-ADOLPIIE.
rent de suite au pouvoir des Suédois. Mais Denhoff, colonel polonais, avait prévu cette attaque en apprenant la première nouvelle du combat de Gorzno, et s'était dirigé avec la plus grande hâte vers Thorn, où il arriva deux heures avant Îles Suédois. Wrangel ne tarda point à s’apercevoir que son coup de main était manqué ; la rapidité de sa marche l'avait empêché d'apporter les munitions nécessaires pour un siége. Ensuite ses chevaux étaient fatigués, et les cavaliers chargés de butin, impatients de retourner chez eux, commençaient déjà à s’éloigner secrètement de l’armée. Wrangel brüla les - faubourgs, dévasta les environs et retourna dans ses quartiers d'hiver. Il était de retour à Elbingen le 13 février ; son expédition n'avait duré que trois semaines.
Afin d'empêcher les Polonais de venir au secours de Potocki, Oxenstjerna avait chargé Johan Banér ct Érik Soop de donner des alertes btunlles aux troupes que l'ennemi avait dans là Pomérellie.