CHAPITRE XXIV
Les combats près de Stum.
L'entêtement que Sigismond mettait à continuer la guerre se fondait particulièrement sur les secours qu'il espérait obtenir des puissances étrangères. Durant plusieurs années, l'Espagne et l’Autriche avaient promis de l'aider à reprendre la couronne de Suède; la première s'était chargée d’équiper une flotte dans ce but, et la seconde de fournir une armée auxiliaire de vingt mille hommes; mais jusque-là elles s’étaient bornées aux promesses, étant séparément occupées de leurs propres affaires. Vers ce temps, l'Autriche ayant forcé le roi de Danemarck à faire la paix, et la plupart des États allemands à se soumettre, une partie des troupes impériales
maintenant disponibles furent destinées à la lologne, pour aider Sigismond à chasser Gustaf-Adolphe.
Dès l’année 1590, les Polonais n’avaient pas vu sans méfiance l'étroite alliance de leur souverain avec l'Autriche: ils redoutaient déjà cette puissance voisine, et refusèrent aussi longtemps que possible de recevoir des auxiliaires envoyés par elle. Cependant la grande perte qu’ils avaient éprouvée à Gorzno les força enfin à donner leur consentement. Dix mille impériaux devaient entrer en Pologne, à condition qu'ils seraient sous les ordres de Sigismond; la couronne polonaise se chargeait de leur entretien et de leur solde, et l’on convint également que ces auxiliaires n’occuperaient jamais ni ville ni village, excepté Thorn, où ils pourraient se réfugier dans le cas d’une défaite.
Les Espagnols, et surtout l’habile général Spinola, ne tardèrent point à reconnaître le danger dont les hautes facultés de Gustaf-Adolphe menaçaient l’empereur; c’est pourquoi ils engagèrent ce dernier à envoyer vingt-cinq mille hommes en Pologne. Mais la cour d'Autriche, enorgueillie par ses nombreuses victoires, regardait avec mépris les Suédois et leur roi de neige; on appelait ainsi Gustaf-Adolphe. On pensa que dix mille hommes suffisaient pour le chasser de la Prusse.
Wallenstein, de son côté, désirait la paix, afin de prendre tranquillement possession du duché de Mécklembourg qu’on venait de lui donner; il voulait donc retenir Gustaf-Adolphe en Prusse aussi longtemps que possible. Dans ce but il équipa avec beaucoup de bonne volonté les tronpes demandées, et en donna le commandement à Arnheim, son ami. (Allez en Prusse, lui écrivit-il, et chassez le roi de neige; si vous ne réussissez pas, faites-lui mes compliments, en lui annonçant ma prochaine arrivée. » Cependant Arnheim, ne trouvant pas cette commission facile à remplir, aurait voulu
s'en dispenser; mais il n’osa manquer à l’ordre ‘précis de Wallenstein, et traîna l'expédition en longueur, dans espoir qu'une trêve ou un changement quelconque le délivrerait d'une mission aussi délicate. L'empereur et Wallenstein le pressaient en lui écrivant lettre sur lettre, de sorte que vers le milieu de mai 1629, il fut obligé de commencer cette campagne si redoutée. I] passa la Poméranie en Pomérellie, et se réunit à Graudenz avec Koniecpolsky. Gustaf-Adolphe fit demander à Wallenstein pourquoi l’empereur envoyait des troupes contre lui, puisqu'il n'avait rien fait pour le mériter. Wallenstein répondit froidement : « L'empereur a plus de troupes qu'il ne lui en faut; il a donc licencié quelques : régiments, en leur permettant d'entrer au service de son ami le roi de Pologne; il n’a plus d'ordres à leur donner. »
Aussitôt après le combat de Gorzno, Oxenstjerna conclut une trêve avec les Polonais jusqu’au 1*juin 1629. Huit jours avant qu'elle fût expirée, Gustaf-Adelphe était arrivé à Elbingen avec des renforts. Son dessein était de porter cette année le théâtre de la guerre en Allemagne, et de se borner à la défensive en Prusse; c’est pourquoi il n'avait pas amené un nombre considérable de troupes. La première nouvelle qu'il apprit en entrant dans Klbingen fut celle de l'approche des troupes auxiliaires impériales. Toute la journée du lendemain de son arrivée il la passa enfermé avec Oxenstjerna, et à la suite de ces délibérations il prit les mesures suivantes : les régiments de Torstensson, de Ruthwen et quelques autres troupes furent placés près de Dirschau, une autre division fut établie à Montauerspitz, et le corps d'armée principal, sous les ordres de Herman Wrangel, près de Marienbourg; ces trois divisions étaient dans des camps bien fortifiés, qui communiquaient ensemble par des ponts. Moyennant ces dispositions, les Suédois dominaient la Vistule, ils pouvaient faciliter leurs approvisionnements, entra-
ver ceux de l'ennemi, et se prêter un secours mutuel quand ils le voulaient. En même temps des ordres furent envoyés à plusieurs régiments qui étaient en Livonie, pour hâter leur arrivée.
Vers le milieu de juin, le roi s’avancça avec de la cavalerie du côté de Marienwerder. Koniecpolsky et Arnheim, qui surveillaient les mouvements des Suédois, résolurent de les” surprendre. Gustaf-Adolphe devina leur intention et commença à se retirer vers Honigsfelt et Stum. Il y avait dans la forêt qui sestrouvait entre ces deux villes un passage fort difficile, et dont les généraux polonais connaissaient l’importance. Gustaf-Adolphe envoya le rhingrave et deux régiments de cavalerie pour occuper cet endroit; mais Konïecpolsky l'avait prévenu en marchant toute la nuit, de sorte que les Croates commençaient déjà à s’y retrancher quand ‘le rhingrave se présenta. L’infanterie le suivit de près, et s'arrêta non loin du passage, mais la cavalerie fut envoyée en avant. Les ordres que le rhingrave avait reçus de Gustaf- Adolphe portaient de ne pas attaquer les Polonais s’ils étaient maitres du passage; mais la vue de l'ennemi lui fit tout oublier; il se précipita en avant. Koniecpolsky fit un mouvement en arrière et l’attira ainsi dans une embuscade. Le combat fut très-vif, mais court; deux cents Suédois furent sabrés, cinq drapeaux tombèrent au pouvoir de l'ennemi, le rhingrave et ce qui restait de sa troupe eurent une peine extrême à se faire Jour à travers les Polonais, qui les enveloppaient.
Gustaf-Adolphe arriva dans ce moment avec le reste de sa . cavalerie. Les cavaliers polonais et allemands s'étaient également réunis en‘nombre supérieur; aussi brülaient-ils du désir d'attaquer. Arnheim voulait attendre l'infanterie; mais Koniecpolsky, qui comptait principalement sur sa cavalerie, donna l’ordre de commencer le combat. Il fut d'une extrême
violence. Les Suédois étaient moins nombreux, moins exercés, et plus mal montés que l’ennemi; mais leur courage était sans égal, et l’issue de cette rencontre ne fut pas longtemps douteuse. Les chefs eux-mêmes se précipitèrent dans la mêlée; Koniecpolsky, fait prisonnier, fut délivré. Gustaf- Adolphe courut encore plus de dangers. Dans l’ardeur du combat, il se trouva seul au milieu d’un groupe de Croates qui ne le connaissaient pas, et le firent prisonnier. Un cavalier suédois s’en aperçut, et lui tendit à la dérobée un pistolet, en disant : « Tiens, camarade. » Le roi saisit le pistolet, envoya une halle à l’un des Croates, frappa le second au visage avec la crosse, et, grâce à l'assistance du cavalier suédois, il se dégagea, mais seulement pour un instant. Un cavalier ennemi l'ayant pris par son baudrier, l’entraïnait, et le roi n’eut d'autre ressource que.de passer le baudrier pardessus sa tête; ce mouvement fit tomber son chapeau, mais Gustaf-Adolphe échappa à ce danger. Un moment après, un troisième Croate le saisit par la main droite, et se disposait à le frapper mortellement, lorsque Érik Soop survint et tua le Croate d'un coup de pistolet. Ce colonel était accompagné deses cavaliers de la Gothie occidentale, ils servirent d’escorte au roi pour retourner vers l’armée. La nuit empêcha de décider à qui appartenait la victoire; mais Gustaf-Adolphe jugea à propos de profiter des ténèbres pour se retirer dans les murs de Marienbourg. Il apportait dix-neuf drapeaux ennemis et en avait perdu onze, dix canons, et le champ de bataille où l'ennemi resta. « Jamais, dit Gustaf-Adolphe, je ne me suis trouvé dans un bain plus chaud que celui-là; cependant je suis bien aise d’avoir eu l’occasion de faire connaissance avec les troupes impériales. »
Après celte rencontre, Gustaf-Adolphe fit venir plusieurs régiments, ce qui ne l’empêcha point de rester tranquille dans ses retranchements, et de se borner à défendre sa posi-
tion près de Marienbourg, de Montauerspitz et de Dirschau. Mais, sur la nouvelle de l'avantage remporté à Stum par les Polonais, Sigismond se hâta d'arriver au camp avec ses deux fils et des renforts considérables, pensant que le moment était venu de chasser son ennemi redouté. [Il envoya, tantôt Koniecpolsky, tantôt Arnheim, attaquer Marienbourg ou Montauerspitz, mais ils furent toujours repoussés avec de grandes pertes. Ces escarmouches, plus ou moins importantes, furent répétées pendant assez longtemps, et finirent par avoir lieu presque tous les jours, mais au désavantage des Polonais, qui perdirent de cette manière plus de quatre mille hommes. Arnheim, mécontent dès le début de cette campagne, donna sa démission. Les Polonais, le soupçonnant d'être le partisan secret de la maison de Brandebourg, hâtèrent son éloignement. Il fut remplacé par le duc Jules- Henri de Saxe-Lauenbourg; mais les affaires empirèrent sons son commandement, et le trouble, la discorde, se mirent entre les Polonais et les Allemands. Cette masse d’hommes agglomérés sur un seul point occasionna la disette, des maladies, et produisit enfin la peste. Sigismond et ses fils partirent; l’armée se dispersa à mesure que la peste étendait ses ravages : ils furent affreux; des villages et des camps régimentaires en furent dépeuplés.
Les Suédois, bien approvisionnés, bien logés dans les villes, souffrirent beaucoup moins des épidémies régnantes. Cette campagne, dont les commencements avaient eu pour eux une apparence si menaçante, se termina par la dispersion complète de l'armée polonaise et impériale. C’est à la peste que les Suédois durent leurs plus grandes pertes.