‹ Histoire de Gustaf II AdolpheChapitre 26 sur 102 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Gustaf-Adolphe.

Ce prince avait bonne mine, une taille élevée; il était bien fait, mais il engraissa trop pendant les dernières années de sa vie; les chevaux les plus forts pouvaient seuls le porter pour une course un peu longue. Du reste, 1l était bien portant et vigoureux, actif et endurci aux fatigues. Le seul défaut physique dont 1l fût affligé était une vue basse. Sa tournure était noble, pleine de charme, son corps droit, et son menton un peu avancé. Ses cheveux courts et relevés sur le front étaient, ainsi que ses moustaches et sa royale, d'un blond jaune, c’est pourquoi on l’appela souvent le roi d'or. Son front et son nez étaient fortement bombés ; ses yeux bleu clair exprimaient la franchise, et son visage conserva toujours les couleurs et la plénitude de la jeunesse. Son regard, ses traits et toute sa personne offraient la réunion bien rare d’une affabilité douce, d'une gravité et d'une majesté toutes royales.

Peu d'individus ont été doués d'aussi grandes facultés que Gustaf-Adolphe. Son coup d’œil était rapide et profond, il saisissait de suite tous les détails d’une affaire, et souvent mieux, malgré sa jeunesse, que les hommes d'État blanchis par la politique et le travail. Il avait en même temps le don d'exprimer ses pensées sans préparations, avec une clarté et un charme particulier, augmenté encore par la douceur de sa voix et de son geste; ces qualités le rendaient, comme orateur, presque supérieur à son aïeul Gustaf Wasa. «Il en a vaincu autant par la parole que par le slave, » disait-on.

Sa mémoire était forte ; elle conservait, lorsqu'il fut par-

enu à l’âge d'homme, aussi bien que dans sa jeunesse, les noms des five habitants de son royaume, de leurs lois, de toutes les sortes de sciences. Comme général, non-seulement 1l connaissait tous les chefs par leurs noms, mais encore les officiers des grades inférieurs. et même un grand nombre des soldats qui s'étaient distingués.

Une piété vive et sincère plis son cœur; elle se montrait dans ses paroles et dans ses actions. Il manquait rarement à la prière du soir, du matin, et jamais à l'office divin. Il lui était impossible de supporter les jurements, les discours légers et 1rrévérencieux sur les choses saintes. On le surprit souvent seul et lisant les saintes Écritures : « Je cherche, disait-il, à me fortifier, par la méditation de la sainte parole, contre les séducteurs pervers. Une personne de mon rang ne doit compte de ses actions qu’à Dieu, et

c'est précisément cette indépendance qui entraîne dans beaucoup de tentations, contre lesquelles nous ne pouvons Jamais être assez sur nos gardes. » Gustaf-Adolphe composa lui-même quelques-unes des prières que l’on récitait ‘en campagne, et le célèbre psaume de guerre : «Malgré le fracas et les cris, » etc., est de lui (1). Un historien de ce temps s'exprime ainsien parlant de Gustaf-Adolphe : « Ce prince

{1) Voici ce psaume :

1. « Malgré le fracas et les cris hostiles qui retentissent autour de toi, faible troupe, ne crains rien. Tes ennemis se réjouissent de ta perte ; mais leur joie n’aura pas de durée : ne laisse pas abattre ton courage.

2. « Ta cause est celle de Dieu, accomplis ta mission, remets-toi entre les mains du Seigneür, et tu ne redouteras aucun danger. On trouvera encore un Gédéon pour défendre avec énergie le peuple et la parole de Dieu.

3. « Nous espérons, par le nom de Jésus, que la violence et la ruse des impies produiront leur ruine et non pas la nôtre. Ils deviendront un objet de raillerie et de mépris. Dieu est avec nous, nous sommes avec lui : la victoire nous appartient. » (Tnan.)

commence toutes ses entreprises par la prière, c'est pourquoi 1l les termine par des actions de grâce. »

La vie entière du roi fut le reflet de cette piété pure et fervente. Depuis son égarement avec Marguerite Cabeliau, on n’a jamais eu le moindre désordre à lui reprocher. L'amour de la table, du jeu, l’oisiveté, étaient pour lui des choses entièrement inconnues. Ses facultés extraordinaires l’élevaient au-dessus de son entourage et le rendaient inaccessible à l'envie, à la jalousie. La dissimulation ne lui était pas nécessaire, puisqu'il n'avait rien à cacher, et, ne commettant sciemment aucune injustice, il n'était pas méfiant. « Je puis, disait-1l, dormir la tête appuyée sur les genoux de chacun de mes sujets. » Gustaf-Adolphe était avide de la gloire seulement, et la cherchait dans le triomphe de la vérité et dans la prospérité de la patrie. Il se montra surtout aimable dans ses rapports avec ses plus proches parents. Sa mère, la reine douairière Christine, avait anéanti les plus douces espérances de sa jeunesse; elle avait cherché à irriter contre lui Charles-Philippe, son jeune frère, et avait été en plusieurs circonstances la cause d'événements dangereux pour le royaume et désagréables pour le roi. Gustaf-Adolphe ne s'en conduisit pas moins envers elle avec la déférence filiale la plus profonde et la plus respectueuse, cédant à tous ses caprices quand ils ne compromettaient pas la prospérité de la patrie ou ses devoirs de roi. Il se fit des amis sûrs de ces deux rivaux les ducs Jean et Charles-Philippe, en les traitant toujours avec une amitié fraternelle des plus franches. Il fut fidèle à sa femme, et chercha autant que possible à dérober au public la connaissance des défauts de Marie-Éléonore. Sa conduite envers sa sœur la comtesse palatine Catherine, et envers son ami Axel Oxenstjerna, est un brillant exemple de ce que l'amour fraternel et une amitié inébranlable peuvent produire de plus beau. |

Modèle d’une vie pure et sans tache, il ne pouvait endurer autour de lui des personnes de mœurs suspectes. Il repoussait avec mépris les commérages, les médisances; le jeu, l'ivrognerie, le Libertinage, étaient bannis. Quelques jeunes seigneurs qui avaient commencé à se livrer au désordre furent à l'instant chassés de la cour; les autres se tinrent pour avertis. Le château royal de Suède n'était pas seulement l’une des résidences, de la gloire militaire, de l’in-. struction, du bon goût, mais aussi de la piété, de la justice et de la pureté des mœurs ; si sa splendeur frappait les Suédois d’admiration, ils FETE en même temps une vénération et un amour ardents pour tout ce que ses murs renfermaient de noble et de respectable. L'exemple donné de haut répandait son influence sur tout le royaume. Gustaf Wasa, Gustaf-Adolphe et les trois Charles, animés des mêmes sentiments, furent sous ce rapport les véritables pères de la patrie. Par leur manière de gouverner et par leur exemple, ils firent l'éducation des peuples confiés à leurs soins, et leur donnèrent l'habitude de l'énergie, de la gravité, de la vertu et de la loyauté, seules bases solides du nt réel des États comme de celui des particuliers.

Gustaf-Adolphe aimait la grandeur quand elle était une suite des qualités et des exploits personnels ; il ne faisait aucun cas de celle qui résultait d’une magnificence et d’une splendeur frivoles. Il avait une extrême simplicité dans sa manière de vivre et dans ses vêtements, en campagne comme dans son palais; mais, lors des solennités publiques, 1l se montrait avec la pompe et la majesté que son rang exigeait:

Le roi détestait l’oisiveté et l'amour des plaisirs; le travail lé trouvait infatigable. Dans son enfance, on le voyait souvent assis, un livre à la main, jusque fort avant dans la nuit. [l renonça de bonne heure à la chasse, aux parties de plaisir et autres distractions de ce genre, pour consacrer ses jour-

nées presque exclusivement aux affaires de l’État. 11 voulait que les fonctionnaires fissent comme lui, et reprenait sévèrement, en personne, ceux chez lesquels il remarquait de la négligence. Ses paroles étaient énergiques comme son époque: [l menaçait les baillis de « perdre la tête ou d’avoir la corde au cou » ; on reconnaissait là le fils de Charles IX. Un officier avait été chargé de quelques travaux de fortifications, mais il apportait de la négligence et de la lenteur dans son travail. Le roi en manifestason mécontentement, et l'officier dit, pour s’excuser, «que la terre, fortement gelée, avait empêché la hbêche d'agir. » Le roi répliqua : « La terre est toujours gelée pour les cochons paresseux, » vieille expression en usage chez les paysans suédois, et dont son père, ses oncles et son aïeul avaient coutume de se servir en pareille circonstance.

Supérieur à toute faiblesse, à tout intérêt personnel, Gustaf-Adolphe n'avait aucune raison de redouter la justice. Lorsqu'il s'agissait de biens en litige, 1} paraissait lui-même comme partie devant les tribunaux, exigeait des magistrats que, sans égard pour sa personne, ils le jugeassent suivant les règles ordinaires, et les louait de leur conduite quand ils prononçaient un arrêt conforme aux lois, fût-il même désavantageux pour lui.

Gustaf-Adolphe aimait l'instruction et la lecture. Le cours de son éducation fut interrompu par son avénement au trône, et par sa participation aux affaires, du vivant même de son père. Cependant, dans les moments de loisir que l'administration du royaume lui laissait, 1l faisait venir son ancien précepteur J. Skytte, et avait recours à ses leçons. Xénophon, Sénèque, et surtout HugoGrotius, étaient ses auteurs favoris. Il aimait aussi à s'occuper de l'histoire, qu'il appelait le « guide de la vie. » De toutes les sciences, c'est la métaphysique qu’il aimait le moins, par suite peut-être

des discours des philosophes de l’école de Skytte. Gustaf- Adolphe se distingua aussi comme écrivain; ses vers, s'ils ne sont pas des chefs-d'œuvre, portent au moins l'empreinte de sentiments purs et élevés. Dans son tableau du règne de Charles IX, il est au contraire, sous le rapport de |’ esprit et “dans l'exposition du sujet, historien remarquable. Gustaf- Adolphe est, sans comparaison, le plus grand orateur de son temps. ;

Le roi était extrêmement affable et bienveillant ; quelques personnes l'en blâmaient, celles surtout qui ignoraient la faculté qu'il possédait de se livrer à l'intimité sans rien perdre de la majesté royale. Gustaf-Adolphe parlait volontiers et avec bonté, non-seulement aux individus les plus rapprochés de sa personne, mais encore au reste de ses sujets, quel que fût leur rang. On le voyait s’entretenir longuement, avec des fonctionnaires expérimentés, sur les attributions de leurs places dans les provinces; avec des bourgeois considérés, des paysans, des cultivateurs, recueillant ainsi des renseignements précis sur l’état du pays, et donnant des conseils, des encouragements utiles. Il se montrait surtout plein de bonté pour les invalides. Plusieurs de ces + vieux soldats furent placés comme trabans au château, et le roi passait rarement devant eux sans leur adresser une parole affectueuse. Le plus âgé de ces militaires était un vieillard à cheveux blancs ; il avait pris part dans sa jeunesse aux guerres de Gustaf Wasa contre les Russes. Le roi lui témoignait une prédilection toute particulière, s’asseyait souvent près de lui pour parler des anciens jours, du roi Gœæsta (1) et de ses coutumes.

L’humeur emportée de Gustaf-Adolphe, et les vivacités qu’elle produisait, donnèrent lieu plusieurs fois à des

(4) Diminutif populaire du nom de Gustaf. (Tran)

scènes fàcheuses. Il n’était pas rare, surtout dans sa première jeunesse, de le voir s’oublier en paroles et même jusqu’à frapper; il lui était difficile et presque impossible de maîtriser l'explosion de ses sentiments : les années et l'expérience finirent cependant par lui enseigner l’art de se contenir, Souvent une rougeur furtive ou un froncement de sourcils trahissaient seuls son émotion intérieure. Gustaf- Adolphe avouait cette faiblesse : « Mes amis, disait-1l, doivent ‘avoir de l’indulgence pour ma vivacité comme j'en ai pour leurs défauts; l’un est lent, un autre a le goût du vin, un troisième est intéressé, » etc. Mais en revanche il s’apaisait promptement, et cherchait avec ardeur, avec générosité, -à réparer le mal causé par sa vivacité. Jamais 1l n'eut de rancune. On raconte à ce sujet le trait suivant : un colonel écossais, nommé Seaton, commit pendant une revue une faute dont le roi se crut obligé de le reprendre. Seaton chercha à s’excuser, et l'entretien prit un ton si animé, que | le roi finit par donner un soufflet au colonel en présence de toute la ligne. Seaton ne pouvait demander la réparation de cet outrage, mais 1l donna à l'instant sa démission, et se « hâta le soir même de passer la frontière danoise pour entrer au service du Danemarck. Le roi ne tarda point à se repentir de sa vivacité; 1l monta à cheval, se fit suivre par deux domestiques, et courut après Seaton. Il le rencontra sur la limite de la frontière danoise : « Monsieur le colonel, lui dit-il, j'ai été injuste à votre égard, et je vous ai offensé. J'en suis fâché, car je vous regarde comme un homme d'honneur, c’est pourquoi je viens vous offrir une réparation. Ici, sur la frontière étrangère, Gustaf-Adolphe et Seaton sont égaux. Voici deux pistolets et deux épées, choisissez et vengez-vous si vous le pouvez. » — Seaton se jeta aux pieds du roi et le supplia de lui permettre de vivre et de mourir à son service. Gustaf-Adolphe le serra dans ses

bras, et ils retournèrent au camp, où le roi dit, en présence de plusieurs personnes, la réparation qu'il avait offerte à Seaton.

Gustaf-Adolphe est l’un des plus grands généraux connus ; il sera question plus tard des nombreuses améliorations qu'il a faites dans l’art militaire. Il à donné des preuves incontestables de sa bravoure, et plusieurs l’ont même blâmé, en l’accusant de confondre les devoirs du soldat et ceux du général. Mais Gustaf-Adolphe était dans la ferme persuasion qu’un chef ne peut exiger de ses soldats plus de courage qu'il n’en montre lui-même. La crainte était un sentiment qu’il ne connut jamais. Lorsqu'on le suppliait de ménager sa personne, 1} répondait en riant, et ajoutait avec gravité : « La confiance en Dieu est la meilleure précaution. » On ne peut énumérer tous les dangers auxquels il a été exposé pendant ses campagnes : neuf cicatrices, sans compter la blessure qu'il reçut le jour de sa mort, en sont des preuves évidentes. Il fut trois fois en danger de périr sur mer, puis à Wittsjæ, à Demmin, à Brôviken, où son cheval périt, et le roi eut bien de la peine à sauver sa vie dans cette circonstance. On voulait un Jour le dissuader de descendre dans les mines de Fahlun, « Comment! dit-il, vous voudriez empêcher un roi de visiter le trésor le plus précieux de son royaume! »

Peu d'hommes ont joui d’une aussi haute considération que Gustaf-Adolphe; ses ennemis eux-mêmes lui rendaient justice. « C’est le plus grand roi du monde, » disait le pape. Les catholiques parlaient avec admiration de ses vertus et de sa discipline, de sa justice, de sa moralité, de son zèle et de sa piété réelle, quoiqu'il fût un hérétique. C'est à peine s'ils publièrent un pamphlet contre ce prince, leur ennemi juré. Son nom et sa renommée pénétrèrent Jusque dans les parties les plus reculées de l’Europe. La Turquie rechercha

son amitié, les Tartares [ui envoyèrent des ambassadeurs pour le féliciter de ses succès, et le grand-duc de Russie ne savait comment lui exprimer son dévouement et som admiration. Ainsi pensaient des étrangers et des ennemis. Gustaf-Adolphe était adoré des siens; beaucoup d’Anglais et encore plus. d'Écossais servaient dans l’armée suédoise : ils étaient animés de la haine la plus vive pour la domination papale, et d’un amour délirant pour les doctrines protestantes. Gustaf- Adolphe était à leurs yeux un second Judas Machabée, le: hon du Nord, l'agneau innocent qui sacrifiait sa vie pour le salut du monde. Peu de temps avant la bataille de Lutzen, la plupart des régiments écossais avaient été laissés en. Souabe, de sorte qu'ils ne se trouvèrent point à ce combat. Rien n’est plus touchant à lire que le récit de leur douleur, de leurs gémissements, lorsqu'ils apprirent la mort de Gustaf-Adolphe, et du regret qu’ils éprouvèrent de n'avoir point été avec lui dans ce moment. Les protestants d’Allemagne, délivrés de l'esclavage temporel et spirituel par: Gustaf-Adolphe, l’adoraient encore davantage peut-être; son souvenir s’est conservé parmi eux pendant des siècles, et toujours accompagné de bénédictions. Les Suédois l’aimaient, le respectaient, comme l'un de leurs plus grands. rois, et qu'on ne pouvait comparer qu'à son illustre aïeul. Axel Oxenstjerna, surtout, le plaçait bien haut. « Jamais, écrivait-1l, la Suède n’a eu un plus grand monarque. Le grand, le père de ses peuples, sont des titres que Gustaf- Adolphe à mérités avec justice. Pour le moment, il n’y a pas dans le monde entier, et il n’y à point eu, depuis plusieurs siècles, un homme qu’on puisse lui comparer; je doute que l'avenir produise son pareil. ».

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