‹ Histoire de Gustaf II AdolpheChapitre 27 sur 102 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Axel Oxensljerna.

Les Oxenstjerna ont la même origine que les Sparre: ils descendent par les femmes de la race royale d'Érik, et remontent par les hommes au douzième siècle. L'auteur de ces deux familles, Sixten Sixtensson de Tofta, vivait sous le règne de Kaut Ériksson. Ses deux descendants à la quatrième g génération, Laurent et Nils, furent la souche, le premier des Sparre, et le second des Oxenstjerna. Cette dernière maison devint nombreuse et puissante, et il n’en est point qui compte autant de sénateurs parmi ses membres. Elle à donné à la patrie des poëtes célèbres, des prélats puissants et des hommes d’État du mérite le plus éminent. Les noms d’Axel, de Bengt, de Johan Gabriel, de Jœns Bengtsson, rattachent à l'écusson des Oxenstjerna le souvenir de tout ce que la Suède a possédé de grand, d’énergique et de beau.

L'orgueil et une ambition fougueuse avaient placé larchevêque Jœns Bengtsson et ses parents dans un état d’hosülité continuelle avec Charles Knutsson et les Sture; durant toute la période de l'union de Calmar, cette famille fut en général dévouée au Danemarck. Sa trahison envers la patrie reçut un châtiment; malgré sa puissance, elle succomba durant cette guerre et fut même sur le point de s’éteindre. Du temps de l’administrateur Swante Sture, il ne restait plus qu'un Oxenstjerna, Krister Bengtsson de Mœrby. Sa pre- , mière femme ne lui donna point d’héritiers; mais il eut avec la seconde, Anna Schestedt, douze enfants qui moururent immédiatement après leur naissance. Tout espoir de conserver la famille Oxenstjerna semblait donc détruit.

La superstition de cette époque donna naissance et une

teinte de vérité à la tradition suivante : on soutint que le démon emporlait les enfants deKrister Bengtsson, la première nuit après leur naissance, avant qu'on ait eu letemps de les baptiser. Vers la fin de la treizième grossesse de madame Anna, elle reçut un avertissement en songe qui lui annonçait un fils et ordonnait de le baptiser aussitôt après sa naissance et de lui donner le nom de Gabriel; non-seulement ce fils vivrait alors, mais 1l serait la souche d’une grande et puissante descendance. Anna fit part de son rêve à Krister Bengtsson, et, ayant mis un fils au monde peu de jours après, il fut appelé Gabriel, quoique personne de la famille n'eût porté ce nom. La nuit suivante, on entendit venir le démon : il traversait l’air avec bruit et sifflement. La porte s’ouvrit, et une voix qui décelait la méchanceté cria : « Te nommes-tu Gabriel? te nommes-tu Gabriel? » L’une des femmes présentes répondit : « Oui, il s’appelle Gabriel au nom du Seigneur Jésus. » Alors la porte se ferma avec tant de violence, que tout le bâtiment en fut ébranlé, et lé plafond du vestibule tomba. Le démon disparut, jamais on ne le revit; mais l'enfant grandit au milieu des prières et des cantiques chantés par les femmes pieuses qui le gardæent; et, s’il pleurait lorsqu'elles venaient à s’assoupir, des anges paraissaient sous la forme de petits alfes et endormaient l'enfant en chantant.

Peu de temps après, Krister Bengtsson fut décapité à Stockholm, lors du massacre effectué dans cette ville par Christian le Tyran, roi de Danemarck. Mais le jeune Gabriel, qui était le favori des anges et des hommes depuis sa naissance, grandit en piété et en science et devint habile dans les exercices chevaleresques. Sous le règne de Gustaf Wasa il fut sénateur, et baron sous celui d'Érik XIV: c’est le premier Suédois qui ait porté ce titre. Gabriel Oxenstjerna donna au roi Érik des preuves d’une fidélité inébranlable,

en cherchant à le détourner de ses projets de mariage extravagants, des persécutions qu'ilexerçait contre les Stures, etc. Il évita de prendre une part active dans les luttes qui suivirent la déposition de ce monarque infortuné, ce qui ne l’empêcha point d’être élevé à la dignité de grand maréchal par Jean IIL, aussitôt l’avénement de ce prince au trône. Gabriel Oxenstjerna, réalisant la prédiction faite au moment de sa naissance, parvint à un âge très-avancé, entouré -de l'estime et de la considération générales. Il eut de sa femme Beata Trolle, six fils et cinq filles qui parvinrent tous à la vieillesse et contractèrent, du vivant de leurs parents, des alliances avec les plus illustres familles de la Suède. Ses fils devinrent des hommes fort considérés. La dernière année de sa vie, Gabriel Oxenstjerna invita ses enfants à venir célébrer les fêtes de Noël avec lui à Mærby; ils formèrent une réunion nombreuse. Tous ses enfants, ses gendres, ses bellesfilles et ses petits-enfants, au nombre de cinquante individus, formèrent une ronde dans la grande salle du château; les enfants trop jeunes pour marcher prirent part à cette ronde sur les bras de leurs nourrices; alors les deux vieillards y entrèrent et commencèrent la danse, qui fut continuée ensuite par toute l’assemblée. Cette ronde resta dans le souvenir de ceux qui en avaient été les acteurs, et il eu fut question pendant longtemps dans tout le royaume, sous le nom de la ronde de Mæœrby.

Parmi les enfants qui y figurèrent sur les bras de leur nourrice, se trouvait un garçon à peine âgé d'une année. II avait des cheveux blonds, des yeux bleus et animés, et devint le célèbre Axel Oxenstjerna. Son père était Gustaf Gabrielsson, sénateur et conseiller de cabinet; sa mère, Barbro, fille d’Axel Bjelke, était tante paternelle de la reine Gunnila. Axel Oxenstjerna naquit à Fônœ, dans l'Upplande, le 16 juin 1583. Il fut élevé avec ses frères dans la maison

de ses parents, et reçut une éducation excellente. Son précepteur était Isaac Rothovius, Smolandais pauvre, qui, à force de travail dans les écoles, les gymnases et les académies, mourut enfin évêque d'Abo. L’instruction donnée aux fils de Gustaf Gabrielsson fut sérieuse, très-forte surtout dans les langues anciennes et la théologie, sujets d'étude favoris de celte époque; ils y firent de grands progrès, et plus particulièrement Axel; il était l’ainé et doué de facultés intellectuelles fort remarquables. Il perdit son père en 1597, et madame Barbro résolut d'envoyer ses fils en pays étrangers, afin qu’ils ne se trouvassent pas mêlés aux dissensions civiles qu’elle prévoyait et dont la patrie fut en effet troublée pendant bien des années. Ces jeunes gens partirent donc en 1598, sous la garde: de Rothovius, pour l'Allemagne, où ils visitèrent les universités les plus célèbres, et spécialement celles de Rostok, d'Téna, de Wittemberg. Dans cette dernière ville, Axel Oxenstjerna soutint quatre thèses de théologie; 1l fit preuve d’une science et d’une profondeur de vues extraordinaires. Beaucoup de personnes pensèrent qu'il se destinait à la carrière ecclésiastique, car il possédait les connaissances les plus solides dans cette partie. Il savait le latin à fond, et, quoique grand orateur dans sa langue maternelle, il s’exprimait avec plus d'énergie et d'élégance encore en latin. L'usage de fa langue française commençait à s’introduire dans la diplomatie; Axel Oxenstjerna ne pouvait se faire à la préférence qu’on lui accordait sur la langue des Romains antiques. Il savait l'allemand, le français, l’histoire, la politique, et était habile dans tous les exercices chevaleresques.

En 1602, Charles IX ordonna, sous des peines sévères, à tous les Suédois qui étaient en pays étrangers de rentrer immédiatement dans leur patrie; les frères Oxenstjerna revinrent donc en 1603. Dès leur première présentation à

Charles IX, Axel plut infiniment au roi, qui le nomma peu de temps après gentilhomme ordinaire de sa maison. La faveur d’Axel augmenta encore durant l'exercice de ses fonctions. En 1606, le roi confia à ce jeune homme, âgé seulement de vnrgt-trois ans, une mission dans le Mecklembourg; ce fut son premier pas dans la carrière politique. Il s'acquitta si parfaitement de cette mission, que le roi lui en donna d’autres auprès des cours d'Allemagne, et. le nomma sénateur pendant son absence; 1l n'avait alors que vingt-six ans. Quatorze de ses ancêtres avaient été revêtus, de père en fils, et sans interruption de cette haute dignité; Axel fut le quinzième sénateur de sa famille et le plus illustre. Les nombreuses missions dont il s’acquitta à la satisfaction du roi augmentèrent de plus en plus la confiance de ce prince en lui, et Axel n'avait que vingt-huit ans quand Charles IX le désigna comme l’un des tuteurs de Gustaf-Adolphe.

En 1608, Axel Oxenstjerna avait épousé Anna Bôôt de Tidœn, née en 1579. Cette union fut extrêmement heureuse.

Axel Oxenstjerna était un père de famille bon et tendre, et-+

sa femme une personne de grand mérite; plusieurs enfants de la: plus belle espérance augmentaient leur félicité. Une foule de lettres prouvent la vivacité de J'attachement d’Axel Oxenstjerna pour sa famille; mais des occupations innombrabies le laissaient FSnen un instant et jamais une Journée entière paisible au milieu d’elle. Sa fille chérie Christine se maria en 1628 avec Gustaf Horn; les affaires de l'État empêchèrent Oxenstjerna d'assister à la noce. La lettre qu'il écrivit à sa fille à cette occasion fait connaître sa manière de penser et celle de l’époque :

« Ma fille bien-aimée ! que le Dieu toutpuissant vous garde et vous bénisse, toi et ton époux chéri. Je n'ai pas besoin de te dire combien j'aurais éprouvé de satisfaction si j'avais pu

assister à ton mariage; mais la situation de la patrie ne l’a point permis. Vous connaissez tous mon cœur paternel, et je demande chaque jour à Dieu que ma bénédiction remplisse votre maison; ma prière, Je n’en doute pas, sera exaucée. Ma chère fille, marche devant ton époux avec amour et humilité. Que sa famille soit la tienne. N'abuse pas de sa bonté, s’il en a pour toi; évite tout ce qui paraîtra lui déplaire; car ton bonheur dépend, après Dieu, de la bienverllance de ton époux. En te conduisant comme je t'y invite, Je sais avec certitude que ton mari te témoignera, en retour, le respect et l'amour que tu auras mérités, et Dieu bénira votre union en y répandant la joie et le bonheur; je le lui demande fidèlement tous les jours.» Sa prière fut exaucée; la félicité de son gendre et de sa fille augmenta celle de leurs parents. Mais ici comme partout le malheur survint; s’il se montra tard, il frappa aussi un cœur peu ordinaire. La peste de 1629 enleva à Oxenstjerna son fils ainé, âgé de vingt ans, celui de ses enfants peut-être qui Jui donnait les plus belles espérances. « Il est facile à chacun, “écrivait Oxenstjerna, de se représenter mon chagrin; mais je crois qu'il vaut mieux demander de suite des consolations à Dieu et à la raison qu’au temps, qui finit par adoucir toutes les dguleurs, même les plus poignantes (4). » Deux ans après, Christine Oxenstjerna, étant venue voir son mari en Allemagne, fut attaquée par la peste et mourut dans les bras de son époux. « Mon cher fils, écrivit Oxenstjerna à ce dernier, je ne vous parlerai pas de mon affliction ni de celle de ma femme, elle augmenterait la vôtre, déjà assez grande sans ce surcroît; je sais combien était heureuse votre union avec ma fille trépassée. Assurément je cher-

(1) Archives de Faïikenberg. Axel Oxenstjerna à Gabriel Oxenstjerna. Elbingen, 25 septembre 1629.

cherai à me soumettre avec humilité à la volonté de Dieu ; il donne et reprend, que son nom soit béni! Je ne doute pas que vous ne supportiez comme un homme, avec raison et patience, le malheur que Pieu vous envoie ;-mais je prie ce même Dieu, tous les jours et fidèlement, de donner à ma femme, qui joint un cœur maternel à la faiblesse de l’âge, la force et l'énergie nécessaires pour ne point succomber sous le poids d’un si grand malheur. Je ne plains pas celle qui est morte, elle est enlevée à la perversité et à la misère de ce monde, que nous sommes obligés d’endurer jusqu’au moment où Dieu nous permettra de la rejoindre dans la béatitude éternelle (1).

La taille d'Oxenstjerna était un peu au-dessus de la moyenne; sa physionomie, son esprit et ses mœurs avaient toute la gravité suédoise; c’est le plus grand politique, le plus grand administrateur que la Suède et peut-être l’Europe ont produit. Une perspicacité extraordinaire, un calme inébranlable, présidaient à toutes ses déterminations, qu'il exécutait avec énergie et persévérance; rien n’était remis au lendemain, encore moins oublié, et cette activité qui embrassait tout ne se lassait jamais. Ses facultés, sous ce rapport, touchent au merveilleux. Dans toutes les affaires importantes, négociations, enquêtes, diètes, guerres, on trouve l'influence de son activité, de sa volonté, de sa loyauté. Il n’est pas une seule branche de l'administration suédoise qui ne soit redevable à Axel Oxenstjerna de quelques améliorations, et cependant son temps élait exclusivement consacré aux relations extérieures. Lorsque Gustaf-Adolphe retournait en Suède, il laissait Oxenstjerna en Prusse pour le remplacer comme général et comme administrateur; malgré ce sur-

(4) Archives de Falkenberg. Axel Oxenstjerna à Gustaf Horn. Elbingen, 18 août 1651.

croit d'occupations, il n’en continuait pas moins à remplir les devoirs que lui imposait en Suède sa charge de grand chancelier. Comme principal conseiller du roi, il prenait en outre une part presque immédiate aux affaires importantes. Tous les deux ou trois jours il écrivait au rot, et de sa main, de longues lettres sur la situation du pays, les mouvements militaires, les négociations, joignant au sujet principal des dissertations historiques et politiques, des comptes sur les revenus de l'État et ses ressources pour continuer les expéditions militaires, etc., ce qui ne Pempêchat pas d'entretenir une correspondance fort étendue avec d’autres personnes. La postérité est stupéfaite de l'immense quantité de mémoîres qui lui restent écrits de la main d’Oxenstjerna (1), surtout quand on se rappelle combien son temps était pris par les occupations journalières courantes. Une activité aussi vaste aurait été impossible sans la sévère gravité d'Oxenstjerna, sans l’ordre exact auquel 1l soumettait les autres et lui-même, servant ainsi d'exemple à ses contemporains et à la postérité. Une santé, une humeur égales allégeaient pour lui le fardeau du travail et du souci. « Avec mes vêtements, disait-il, je dépouille mes inquiétudes. » Trois fois seulement en sa vie le chagrin avait eu le pouvoir de chasser le sommeil de ses yeux : à la première nouvelle de la mort de Gustaf-Adolphe, lors de la défaite de Nœrdlingen, et de la résolution prise par Christine d'abdiquer la couronne; mais ce fut pour une nuit seulement. Sa confiance en la Providence ne tardait point à gamener l'espoir pendant le jour et le calme pendant la nuit.

Telles étaient l'habileté extraordinaire d’Oxenstjerna et sa capacité pour le travail. Les principes qui le faisaient agir

(1) Archives du royaume. Sept forts volumes in-folio de lettres et de minutes écrites par Axel Oxenstjerna, de 1626 à 1632. Voyez également les archives de Ridderstolpe et de Falkenberg.

u’étaient pas moins admirables; il prenait pour base de toutes ses actions la justice, la sincérité, l'honneur, et cela dans un temps où l’égoisme et la dissimulation de tr étaient généralement ARR comme Île plus haut degré de la politique. Digne successeur des Sture, de Gustaf Wasa, de Gustaf-Adolphe, Oxenstjerna suivait cette maxime : « Le gouvernement suédois a toujours pris et prendra toujours, avec l’aide de Dieu, la justice et une administration chrétienne pour guides. »

Son commerce aimable le faisait aimer avec dévouement : Une probité, une justice que rien ne pouvait ébranler, lui méritèrent l’estime de tous, et jamais l'ombre la plus légère n’a souillé sa vie privée.

OxenstJerna était aristocrate dans l’acception la plus haute et la plus noble de ce mot. Entièrement pénétré des idées de son époque, 1l ne Jui vint jamais à la pensée de douter des droits de la noblesse à posséder exclusivement les grandes charges, à manier les revenus et le gouvernement du royaume. Il considérait les familles nobles, chacune dans leurs provinces, comme les tuteurs naturels de la multitude roturière, et souvent ignorante, qui l’entourait. Mais à côté de ces droits il plaçait des devoirs non moins élevés. Il demandait d'abord, et avant tout, de la supériorité dans les sciences, de Pinstruction, se plaignait hautement de l'éducation donnée aux nobles, quise bornait le plus souvent «aux écoles de danse et d'équitation, à la vie de cour. Leur jeunesse peut, en vérité, être mieux employée, » ajoutait-il (4). Il ne pouvait Soufrrir l’orgueil de la naissance sans mérite

personnel, et disait dans cette circonstance : « Melius est

clarum fieri, quam nasci (2) » Il était également mécontent

(4) Archives de Falkenberg. Axel Oxenstjerna à Gabriel Oxenstjerna. Sans date. re:

(2) La gloire acquise est préférable à la gloire d'héritage,

de la mauvaise habitude contractée par la noblesse, et qui lui faisait rechercher seulement les places les plus brillantes, les plus commodes et les mieux rétribuées, laissant à la roture les emplois pénibles, mais souvent plus importants. La noblesse, dans son opinion, ne devait pas redouter un peu de peine et quelques sacrifices, quand il s'agissait de la patrie; c'était à elle de donner l'exemple. Lorsqu il était question de nouveaux impôts, Oxenstjerna soutenait qu'il fallait ménager le peuple, déjà fortement chargé; «car, disait-1l, lors même que les paysans pourraient et seraient obligés de participer encore davantage aux charges imposées par les besoins du royaume, on peut craindre cependant que leur ignorance, en les rendant séditieux, n’occasionne des troubles à leur propre détrimént et à celui de l’État. C'est pourquoi il faut user de ménagements à leur égard ; et les personnes sensées doivent les exhorter à la patience, les éclairer sur les besoins du royaume et de l’époque. La noblesse, au contraire, bien au fait des circonstances où le pays se trouve, et surtout la haute noblesse du royaume, doit être disposée à tous les sacrifices. »

Plusieurs faits, dont il faut conserver le souvenir à la oloire immortelle d'Oxenstjerna, ont prouvé qu’il ne se bornait point à des mots arlistement réunis. En 1626, après ses premières conquêtes en Prusse, Gustaf-Adolphe espérait qu ‘une campagne encore, conduite avec énergie, assurerait à la Suède une paix durable; mais une question importante restait à résoudre : c'était de savoir où trouver les moyens de faire les armements nécessaires. Oxenstjerna écrivit alors à son frère : « Dieu a béni notre entreprise; les avantages que nous avons remportés ont mis l'ennemi tellement dans l'embarras, qu'il finira par mendier la paix, à moins que notre négligence ne vienne gâter nos affaires. Il faut ie: des secours en approvisionnements de bonne qualité, en hommes,

en Suédois surtout, car 1l y a peu à compter sur les étrangers. Mais, tu le sais comme moi, la demande de nouvelles levées donnera lieu à beaucoup de fraudes secrètes. La noblesse devrait donc, pour cette fois seulement, renoncer à ses droits et à ses priviléges, et pérmettre une levée d’hommes sur ses propres paysans, au dedans comme au dehors de la lieue de franchise; tout prétexte serait ôté de la sorte à ceux qui voudraient se soustraire à cette obligation. La couronne en retirerait un bénéfice incalculable, et la perte éprouvée par la noblesse serait fort minime, Cette renonciation volontaire et temporaire deviendrait une leçon pour Pavenir. Si donc, au lieu de discourir et de quereller sur des choses sans importance, vous saisissez avec énergie Sa Majesté sous les bras pour la soutenir, vous prouverez à -chacun que le bien général est votre premier droit, votre premier privilége; et, avec l’aide de Dieu, la patrie vous sera redevable d’une bonne et prompte fin de cette guerre. Alors nous pourrons tous nous asseoir en paix, avec sécurité et entourés de notre famille, sous nos chênes et nos tilleuls, comme autrefois les enfants d'Israël sous leurs figuiers (1). » Le conseil généreux d’Oxenstjerna fut suivi, et c'est seulement grâce à cette condescendance de la noblesse qu'il fut possible à Gustaf-Adolphe de faire avec tant de succès les campagnes suivantes.

Cependant les joyeuses espérances d'Oxenstjerna relativement à la paix s’évanouirent de plus en plus; les dangers augmentèrent, et une année après 11 commença à prévoir, non sans surprise et sans douleur, la lutte hasardeuse qui allait avoir lieu avec l’empereur et les catholiques. Voie comment 1l exprime ses craintes et ses espérances à ce su-

(4) ‘Archives de Falkenberg. Axel Gxenstjerna à Gabriel LEE Tigerhof, en Prusse, 26 ÉGsbre 1626.

132 HISTOIRE DE GUSTAl-ADOLPHE,

jet dans une lettre à son frère, datée d’Elbingen, 1° novembre 1627 : |

«Si le service de la patrie m'empêche de délibérer en Suède, selon ma coutume, sur les affaires publiques, je crois cependant nécessaire à notre confiance et à notre dévouement fraternel de te communiquer, avec plus de franchise et de détail, mon opinion sur la situation et sur les besoins de la patrie. |

« Cher frère! la guerre contre notre vieil ennemi polonais traîne à sa suite tous les embarras, fruits naturels de l'hostilité. Les levées d'hommes et d'argent sont pesantes pour la pauvreté de notre pays, et surtout pour la multitude ignorante qui n’en discerne point la nécessité’ De même il est pénible pour les gens de guerre de vivre éloignés de la patrie, de leurs amis, de leurs parents, qu’il leur arrive parfois de ne plus revoir dans ce monde; ils sont de plus journellement exposés à périr de besoin ou sous le glaive de l'ennemi. Moi-même J'ai plus d'inquiétudes que vous ne pouvez le supposer en Suède, ne sachant souvent pas la veille avec quoi je nourrirai l’armée le lendemain, et encore moins dans un mois. J ai peu d'assistance à attendre de Ja patrie, et ici le besoin, la misère et l'ennemi sont à nos portes. Chacun peut se figurer aussi combien il est agréable pour moi d’être séparé de ma femme, de mes enfants, et de voir toute ma fortune courir comme l’eau autour des pierres, de sorte que Je n'ai rien à espérer pour moi et les miens que des dettes et la pauvreté. Détourner tous ces maux par une bonne paix serait donc une circonstance favorable à mon intérêt particulier, et elle accomplirait mon vœu le plus ardent. Mais ce que notre position. peut avoir de fâächeux pour nous et les nôtres, même une ruine certaine, ne doit point nous arracher au service de la patrie. Nous devons, au contraire, serviteurs loyaux et amis

véritables de notre pays, être continwellement disposés à détourner tout ce qui peut lui nuire et le perdre, fût-ce au prix de notre existence et de tout ce qui nous est cher, afin d'offrir un bon exemple à nos concitoyens, et de laisser un nom honorable à nos descendants, ce qui, suivant moi, est la plus grande de toutes les récompenses de la terre. Nous devons nous résigner d'autant plus volontiers à ces sacrifices, qu'ils nous permettent d'espérer une issue favorable à cette guerre, et cela sous peu; je puis ’assurer qu'en parlant de la sorte Je ne prescris rien à Dieu, mais que Je raisonne seulement comme un homme et Lt la raison humaine. Si nous continuons la guerre avec énergie, et si Dieu nous accorde le succès comme par le passé, nous forcerons incontestablement l’ennemi à faire une paix utile et honorable pour notre patrie.

«Mais voici un autre événement qui augmente le courage de nos ennemis et abat presque entièrement le nôtre : c’est la puissante alliance conclue entre l’empereur, les rois d’Espagne, de Pologne et la Ligue catholique. Bes victoires inattendués des généraux impériaux auront bientôt subjugué le Danemarck et toute l'Allemagne. Sans aucun doute, le feu s'allumera chez nous dès qu’il aura fini de brûler en Danemarck. Je frémis quand je songe au danger dont cette alliance nous menace; je crois inutile d'entrer dans plus de développements à cet égard, car ce danger saute aux yeux, et plus de gens qu’il ne le faudrait en sont troublés. Je crois également qu'il ne s'en est point présenté de plus grand de notre temps ni du vivant de nos pères. Il pourrait se faire que nous, nos enfants et la patrie, nous finissions par tomber dans le double esclavage du corps et de l'esprit. Puisse la miséricorde de Dieu nous en préserver!

Mais 1] ne faut pas augmenter le mal par des gémissements et des craintes, comme on le pardonnerait à des fem-.

mes et non à des hommes, et encore moins à ceux qui sont à la tête du gouvernement; 1l ne faut pas nous désespérer, nous trainer avec langueur comme les Danois, ni courir chacun de notre côté ou par bandes, en nous accusant l'un l'autre. Nous sommes, je crois, dans un temps où 1l n’est guère permis au roi de parler de sa puissance, du pouvoir qu'il a de commander et d’ordonner; et le sénat aussi ne peut faire parade de sa considération. La noblesse et le clergé doivent renoncer, au sujet de leurs priviléges et de leurs droits, à leurs querelles avec la couronne et avec leurs compatriotes. Que les gens de guerre se contentent de leur solde, que la bourgeoisie et la multitude mettent de la bonne volonté à secourir l'État en hommes et en denrées ; en un mot, que personne ne s’exempte de ses charges. Tous ne doivent faire qu'un seul, contribuer chacun à sauver la patrie selon la portion de bien-être et de hberté dont 1l jouit; il ne faut point réfléchir à ce que peut avoir de pénible une augmentation d'impôts et une diminution de revenus, mais consentir de bonne volonté à sacrifier une partie pour sauver le reste. Si vous entrez dans la lice avec cette mâle énergie, je ne doute pas du succès, et j'espère que Dieu conservera à notre patrie son antique renommée, sa liberté, qu’il la rendra peut-être assez forte pour comprimer la maison d'Autriche. Mais, si chacun se met à l'abri, s’il ne songe qu’à son intérêt particulier, alors c'en est fait de la patrie, et les patriotes loyaux n'auront plus qu'à combattre avec désespoir jusqu’à la mort.

«Pour faire un armement proportionné à la grandeur du danger, j'insiste sur la nécessité de mettre la flotte dans un état parfait, de percevoir sérieusement tous les impôts, quel que soit leur nom, et sur tous les habitants de la Suède, sans égard aux franchises et aux priviléges. Cette ressource ne me paraît pas suffisante; mais, les impôts or-

dinaires pesant déjà principalement sur ja multitude, s'ils étaient augmentés, elle pourrait, dans son impatience et dans son ignorance, se précipiter ainsi que nous dans l’abime. IL faut donc la dispenser de participer à cette nouvelle charge. Nous, au contraire, qui nous trouvons les plus intéressés à la prospérité de la patrie, nous devons l’assister selon nos moyens. La noblesse, le clergé, la bourgeoisie, les propriélaires de mines, les chefs militaires et les baillis, tous ceux, en un mot, qui se mettent à couvert sous les franchises de la noblesse, devront laisser inscrire leur for: tune en meubles et en immeubles, et donner le centième, le cinquantième ou le trentième pour le service de la patie. De la sorte, on réunira une somme considérable, et la patrie sera secourue. Je le prévois, ce sacrifice paraîtra rude à plusieurs ; mais il vaut mieux le faire en temps opportux que de perdre tout plus tard, et de voir nos femmes, nos enfants, errer avec le bâton de mendiant, comme cela a lieu malheureusement pour nos coreligionnaires en Allemagne. Îls payent ainsi la mauvaise volonté avec laquelle ils sont venus au secours de leur pays. Felix quem faciunt aliena pericula cautum !

« Voilà, mon frère, ce qui n’est venu cette fois à l’esprit; Je ne m'oppose pas à ce que tu communiques ma lettre au conseil, aux autres sénateurs. Je te prie fraternellement de faire, comme ton devoir et ton amour pour la patrie te le commandent, ce que tu pourras en ceci Que toi, que les autres membres du sénat, que nos parents, nos amis et tous les Suédois loyaux s’empressent d'alléger le fardeau porté par Sa Majesté; qu'ils éclairent le, peuple, afin de prévenir ainsi le mécontentement auquel ces charges inévitables pourraient donner lieu. Oui, que le Dieu tontpuissant vous accorde à tous l’esprit d'union, de concorde, de bonne volonté, un cœur courageux, de hons ct salutaires

conseils, et j'espère que nous nous réjouirons ensemble un jour des résolutions énergiques prises par nous, et de leur heureuse issue (1). »

Il nous reste à parler d’un trait encore du portrait d’Axel Oxenstjerna, le plus beau peut-être, ses rapports avec le roi. Gustaf-Adolphe, en montant sur le trône, avait à ses côtés deux hommes remarquables : Skytte, son ci-devant gouverneur, et son tuteur Axel Oxenstjerna; tous deux différaient d'opinion, mais ils n’en étaient pas moins propres, par leur instruction et leur capacité, à gagner la confiance du jeune roi. La conformité d'humeur et de vue attacha Gustaf-Adolphe à Oxenstjerna ; et l’on trouve dès lors les traces de l’amitié intime, de la confiance inébranlable qui unit ces deux * grands hommes, de la résolution qu'ils prirent de n’épargner ni leurs forces ni leur vie, quand il s'agissait du bienêtre de la patrie. Gustaf-Adolphe avait dix-sept ans lorsqu'il monta sur le trône, et son conseiller vingthuit. Dans le commencement, on apercevait d'une manière presque 1imperceptible, chez Oxenstjerna, la supériorité de l’âge et de l'expérience ; elle disparut peu à peu à mesure que les grandes facultés de Gustaf-Adolphe se développèrent. Dans un âge plus mür, il y eut chez Oxenstjerna un dévouement ardent pour le roi, un respect profond pour sa haute capacité; mais ils ne l’empêchèrent pas d'exprimer son opinion avec franchise, car 1l avait constamment pour but le bonheur de la patrie; aussi le roi l’écoutait-il toujours volontiers. Quoique de part et d'autre on gardât avec soin l’apparence des rapports qui doivent exister entre un roi et son sujet, cependant l'intimité perçait quelquefois. Durant la guerre de Prusse, le roi, un peu impatienté par les obser-

(1) Archives du royaume. Quelques lettres originales du grand chancelier Axel Oxenstjerna, et des copies sous le n° 50. ‘Axel Oxenstjerna : à Gabriel Oxenstjerna. PIMRÈEN le 1° novembre 4627. |

valions d'Oxenstjerna, s’écria : « Si ma chaleur ne donnait pas de la vie à votre glace, tout serait engourdi et arrêté. » Oxenstjerna répondit sans s'émoüvoir : « Si ma glace ne tempérait point le feu de Votre Majesté, elle serait déjà consumée, » Le roi se mit à rire, et tous deux continuèrent leur travail. [ls passaient souvent des journées entières enfermés ensemble pour délibérer. Ces conférences et une correspondance des plus actives firent bientôt connaître au public l'amitié intime qui régnait entre Gustaf-Adolphe et Oxenstjerna. La considération de ce dernier s’en accrut, mais personne ne put jamais lui reprocher d’avoir fait un mauvais usage de l'attachement du monarque pour lui. L'histoire n'offre pas un exemple de la réunion de deux hommes comme Gustaf-Adolphe et Oxenstjerna; ce sera une gloire éternelle pour la Suède d’avoir produit ces deux héros. L’honneur et la prospérité de leur patrie furent toujours le but de leurs communs efforts; l'élévation, la noblesse de ce but, ainsi que la confiance accordée et méritée à un si haut point, étaient le lien qui unissait leurs âmes. Rien de plus touchant que les lettres et les exhortations que ce grand roi et ce grand ministre s’adressaient mutuellement. Tous deux ne se dissimulaient point le fardeau gouvernemental qui pesait sur eux. « Je vous prie, écrivait le roi en. 1629, d'avoir bon et ferme courage, de ne pas vous laisser abattre par toutes les contrariétés de ces temps difficiles. Songez que la gloire augmente à proportion des difficultés, non-seulement parmi nos contemporains, mais encore dans la postérité; que la liberté de la patrie et la véritable manière d’adorer Dieu sont deux choses pour lesquelles on doit supporter avec joie les soucis, les chagrins, les fatigues, les malheurs, ,-et même la mort. »

Nous cilerons encore comme un monument impérissablede l'amitié que ces deux grands hommes avaient l’un pour

l’autre deux lettres qu’ils s’écrivirent à une époque où Gustaf-Adolphe avait déjà commencé la guerre d'Allemagne, tandis qu'Oxenstjerna ét4it encore en Prusse. Le roi commençait à voir de plus près les difficultés de son entreprise; il s’y joignait un pressentiment de sa mort prochaine, des inquiétudes au sujet de sa famille et de la patrie; enfin, les soucis moins importants, et toutefois dévorants, sur les besoins journaliers. Gustaf-Adolphe, en décrétant une imposition payable en céréales, pensait qu'elle procurerait des vivres à son armée; mais il ne savait à qui confier l’exécution de cette mesure. Oxenstjerna, accablé de travaux, n'en proposa pas moins son assistance. Sa lettre trouva le roi dans l’embarras que nous venons d'indiquer. Depuis sa blessure de Dirschau, Gustaf-Adolphe n’écrivait plus qu'avec peine; cependant il traça de sa main la réponse suivante, preuve incontestable de l'union qui existait entre ces deux illustres amis. Cette lettre est datée de Golnow, le 4 décembre 1630 :

«Je vous salue avec toute la bienveillance dont le Dieu tout-puissant me rend capable. J'ai reçu votre avis relativement à l'impôt de guerre de l'année prochaine; il est une preuve de plus de votre fidélité envers moi et envers la patrie. Nos descendants, en voyant la marche suivie par les événements, loueront vos conseils et votre zèle pour en faciliter l'exécution. IL serait désirable, pour le bonheur de la patrie et de chacun de nous, qu'il y eût un plus grand nombre d'hommes capables de traiter les affaires avec votre Jugement et votre fidélité. Mais Dieu distribue ses dons avec inégalité : c'est pourquoi, et par suite du péché, il y a chez les hommes tant de sortes de défauts et d'erreurs. J'en découvre desi saillants parmi les fonctionnaires de l'État, qu'ils me plonseraient dans le désespoir, si Dieu ne venait pas miraculeusement à notre aide lorsque nous sommes sans ressources

aux yeux des hommes. Faites donc le bien, ne vous lassez pas de mon service mi de celui de la patrie, surtout à l'occasion de ces céréales. Je remets plus volontiers mon bonheur entre vos mains qu'entre celles de tout autre. Je ne songeais déjà plus à ce projet, non par ignorance du.bien qu'il pouvait produire, mais parce que je ne savais à qui en confier lexécution, dans la crainte de voir manger ma farine tandis qu'on me laisserait seulement la menue paille. Mais vous : m'avez réjoui en vous chargeant de cette besogne; vous m'aiderez à soutenir le fardeau que je porte maintenant. Si Dieu, souverain dispensateur, nous aide à passer cet hiver, j'espère que vos soins nous rendront l'été moins pénible. Puisse Dieu, à l’avenir comme par le passé, donner le succès à notre juste cause, pour la gloire de son nom, pour la paix de l’Église et pour notre bonheur éternel à tous!

«Je vous exposerais avec détail notre situation si les coups de Dirschau n'avaient point roidi ma main au point de la mettre presque dans l'impossibilité d'écrire. Apprenez cependant que, pour le moment, l'ennemi est faible à pied et à cheval; mais 1l n'en est pas de même de sa position, toute l'Allemagne étant sa proie. Je ne m’en occupe pas moins dans ce moment à réunir des troupes pour Jui faire bientôt une visite, si Dieu le permet!!!

€ Voilà vingt années maintenant que je gouverne mon royaume avec fatigue, mais en même temps, et Dieu en soit loué! avec beaucoup de gloire. J'ai toujours aimé, honoré ma patrie et ses fidèles habitants ; à cause d'eux, j'ai fait peu de cas des commodités de la vie, des richesses et même de : l'existence, ne cherchant dans ce monde qu’à remplir les devoirs que Dieu m’a imposés. Notre cause est bonne, juste: mais l'issue de la guerre est incertaine comme notre vie. Si la mort me frappe, les miens seront sous bien des rapports dignes de pitié : la mère est sans fixité, et ma fille est une

jeune vierge mineure; elles seront malheureuses si on les laisse agir de leur chef; elles seront malheureuses si d’autres les dominent. Je vous exhorte donc et vous prie au nom du Christ de ne point perdre courage si un pareil événement survenait. Je remets entre vos mains ma mémoire et le bonheur des miens. Agissez comme vous voudriez que Dieu agît à votre égard et à celui de votre famille, et comme je me conduirais envers celte dernière si la volonté de Dieu rendait mon intervention nécessaire. C’est l'amour paternel qui place ces lignes au bout de ma plume. Je vous considère comme un appui que Dieu m'a donné pour supporter bien des choses pémibles, et celle qui m’affecte le plus dans ce monde. Cependant je remets tout cela, ainsi que ma vie, mon âme et tout ce que Dieu m'a donné entre ses mains, en espérant avec confiance le mieux ici-bas, et après cette vie la joie et la félicité éternelles. Je vous souhaite également et de cœur tout cela en son temps. Comptez tant que je vivrai sur ma bienveillance et mon affection (1). € GUSTAVUS ADOLPHUS. »

Oxenstjerna répondit :

« J'offre à Votre Majesté, tant que je vivrai, mes humbles el fidèles services. J'ai reçu et lu avec le respect convenable la lettre autographe de Votre Majesté, en date du 4 du mois passé ; je ne puis me rassasierde cette lecture, etje presse cette lettre contre mes lèvres toutes les fois qu’elle se trouve entre mes mains. En voyant Votre Majesté, au moment où elle se - rappelle la brièveté de la vie, exprimer sa confiance en mon humble personne, m'exhorter au courage si un malheur arrivait, me recommander ce qu'elle a de plus cher, et cela avec des paroles propres à émouvoir, non-seulement moi ser-

(1) Archives de Palmskœæld. Acta ad historiam regis Gustavi-Adolphi, L IV. Gustaf-Adolphe à Axel Oxenstjerna. Golnow, 4 décembre 1630.

viteur fidèle, mais encore les pierres les plus dures : en voyant Votre Majesté descendre de son rang élevé pour me promettre de prendre soin de ma famille, en pareille circonstance, J'éprouve des sentiments qu’il m'est impossible d’exprimer. Je vois en ceci la vive sollicitude de Votre Majesté, qui la porte à se servir de tous les instruments, même des plus petits, pour assurer la prospérité future de la patrie et le bonheur d’une femme et d’une héritière chéries. Mais, puisque Votre Majesté me confie des objets aussi précieux, je ne dois pas lui cacher ce qui occupe le plus souvent et le plus péniblement mon esprit. J'ai toujours été soutenu, dans toutes les difficultés particulières et publiques que j'ai rencontrées, par l'espoir qu'avec du travail et de l'application nous obtiendrons une issue heureuse à nos travaux; j'ai toujours pensé aussi que la patrie se tirera de plus grands dangers encore, tant que Votre Majesté conservera la santé et la vie. Mais, quand je songe que Votre Majesté est sujette comme tous les hommes aux accidents dont personne n’est exempt, et quand je réfléchis à la situation intérieure et extérieure de la patrie, je sens ma faiblesse, je frémis et supplie le ciel de ne point permettre que je voie ce jour néfaste. Toute ma force et mon espérance sont en la miséricorde de Dieu, le protecteur miraculeux de la patrie et de la maison royale. Dans la confiance qu’il nous continuera la même faveur, Je désire de tout mon cœur et je demande à Dieu avec ardeur de m'accorder la félicité de travailler toute ma vie pour le service de Votre Majesté, sous ses ordres, et j'aurai l'espoir d'amener à bonne fin toutes ses entreprises, malgré les difficultés et les dangers dont elles paraissent hérissées. Mais si, par suite de nos péchés, Dieu, pour nous châtier tous, et moi en particulier, nous faisait voir le moment où … Votre Majesté sera atteinte par la mort, elle sait, et moi encore mieux, que le peu de capacité et de considération que Je

possède sont les fruits de la bienveillance de Votre Majesté à mon égard. J'ignore ce que je pourrais faire dans cette circonstance et ne m'estime point trop haut; cependant Je promets sans orgueil, avec respect el fidélité, soit dans le cas dela mort de Votre Majesté, ce dont Dieu nous préserve longtemps, soit pendant sa vie, de faire tout ce qui sera en mon pouvoir; d’endurer, de souffrir pour Votre Majesté et son auguste famille tout ce que mes forces me permettront; de sacrifier ma vie, celle des miens et tout ce que les hommes ont de plus cher dans ce monde, afin que Je puisse rendre compte de ma conduite, non-seulement à mes contemporains et à la postérité qu'il est souvent facile de tromper, mais encore au Juge de l’univers. J'inspirerai ces sentiments à mes descendants, el leur ordonnerai de s'y conformer, s'ils veulent que ma bénédiction repose sur eux. En terminant, je prie Dieu avec ardeur qu'il ne permette point aux choses d’en venir là, mais d'accorder à Votre Majesté la santé, une longue vie, les forces nécessaires pour conduire ses guerres à bonne fin, pour travailler ensuite pendant de longues années à la prospérité et au bonheur de la patrie, et qu'après une vieillesse heureuse son trône soit occupé par ses descendants tant que le monde subsistera. Je me recommande, moi et les miens, à la bienveillance de Votre Majesté, dont je serai toute ma vie le trèshumble, le très-fidèle et tres-obéissant serviteur,

& ÂXEL ÜXENSTIERNA.

« Elbingen, le 17 janvier 1631 (1). »

(1) Archives du royaume. Quelques lettres et copies de lettres du grand chancelier Axel Oxenstjerna. Axel Oxeustjerna à Gustaf-Adolphe. Elbingen, 15 janvier 1631. C’est l'original, écrit de la main d’Axel Uxenstjerna ; en existe plusieurs copies, ainsi que des deux lettres mentionnées ci-

essus.

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