CHAPITRE XXVIII
Gustaf-Adolphe et ses contemporains en Suède.
La maison des Sture touchait à sa fin. Swante, le seul descendant vivant des administrateurs du royaume, Swante Sture et Sten Sture le Jeune, petit-fils, par les femmes, du célèbre Klas Kristersson Horn, était un homme nul sous tous les rapports. Avec lui s’éteignit la branche màle de la race, autrefois si célèbre, des Sture.
Les Brahe descendent d’Anders de Mohammar, sénateur sous le règne d'Érik X. Les terres patrimoniales de cette maison sont Rydboholm, Finnsta, Terna, etc.; elle a pour armoirie deux ailes d’aigle, d'où lui vient le surnom de la race des Ailes d’Aigle. Le nom de Brahe ne fut adopté par elle qu’en 1440 ; le sénateur Pehr Magnusson le prit, c'était celui de l’aïieul de sa mère, le sénateur danois Pehr Brahe. Une famille de ce nom a fleuri de temps immémorial en Danemarck, mais elle a d’autres armoiries. La maison suédoise de Brahe a toujours joui d’une haute considération. Birger Pehrsson de Finnsta était sénateur et sénéchal de l'Upplande, dans le commencement du quatorzième siècle; on lui doit les améliorations importantes qui furent introduites dans les lois à cette époque. Lorsque le roi Birger Magnusson se fut attiré la haine générale, Birger Pehrsson et Matts Kettilmundsson enlevèrent la couronne de sa tête indigne. Vingt ans après, cette même couronne fut offerte au fils de Birger, à Israël Birgersson Brahe, vénéré par sa Justice et sa vertu : Brigitte, sœur de ce dernier, fixa par sa piété, son abnégation et son courage, l’auréole de la sainteté sur son AO Joak#m Brahe périt dans le massacre de Stockholm. Son fils, connu sous le nom du vieux comte Pehr, eut plu
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sieurs fils, dont le troisième, Magnus, embrassa le parti du duc Charles, depuis Charles IX; il fut nommé capitaine général en 1662, et grand chancelier de justice en 1611. C'était un seigneur instruit, habile et juste; 1l fut souvent employé et avec succès dans les affaires importantes du royaume. Nous avons déjà parlé de sa fille Ebba Brahe. Il n'eut point de fils, et sa maison fut continuée par son frère puiné, Abraham Brabe.
Ce dernier était épris d'Elsa Gyllenstjerna; les parents, de part et d'autre, avaient consenti à leur union, mais la noce fut différée d'année en année. Les temps étaient mauvais, peu propres aux fêtes Joyeuses, d'autant plus que les deux familles avaient des membres dans les fers et dans l'exil. Elsa étant la fille du fonctionnaire le plus élevé de Suède (1), et Abraham le descendant de la seconde maison suédoise ayant le titre de comte, suivant l'usage de cette époque, un mariage entre personnes si haut placées devait être célébré avec une solennité et une pompe qui exigeaient des préparatifs dispendieux. Les futurs époux finirent par trouver que cette attente était beaucoup trop prolongée. En 1599, après la prise de Calmar par le duc Charles, Abraham Brahe obtint la permission de faire une visite à sa famille. Il apprit en roufe qu'Elsa venait de quitter Fogelwick, où elle demeurait, pour aller chez sa tante, à Tyresjæ, et qu’elle avait fort peu d'avance sur lui. D’après ce renseignement, Abraham fit tant de diligence, qu'il atteignit le traineau où Elsa se trouvait seule et conduite par un domestique. Brahe, sans perdre de temps, changea de place avec ce dernier, en disant « qu’il se chargeait de conduire sa fiancée. » Lorsqu'on arriva au chemin de Ty-
(1) Nils Gyllenstjerna, son père, était grand chancelief de justice. (Fran.)
resJ®, Abraham eut l'air de ne pas s’en apercevoir et conünua à suivre la route de Stockholm. Le valet cria de toutes ses forces : « Monsieur le comte se trompe de chemin! » Mais Brahe répondit : « Suis-moi, je connais ma route, » et se dirigea avec la plus grand hâte vers Rydboholm. Les parents les plus voisius y furent appelés, après quoi on célébra le mariage sans autres préparatifs, et personne n’y trouva à redire (1). |
Le comte Abraham Brahe était un seigneur savant, trèshabile mathématicien (2), probe, laborieux et sobre; ses fils accrurent considérablement le renom dont il jouissait. Elsa lui donna beaucoup d'enfants; tous furent plus ou moins célèbres. Joakim, son plus jeune fils, mourut à vingttrois ans, il était déjà colonel et renommé pour sa valeur et sa capacité. Le second, Nils Brahe, fut le compagnon fidèle de Gustaf-Adolphe dans toutes ses campagnes, et jouit auprès des soldats, comme auprès du rot, d'une grande considération. Gustaf-Adolphe le regardait comme destiné à devenir le meilleur général de l’armée, après Lennart Torstensson. Il fut d’abord colonel des Upplandais, puis du régiment jaune (3). Mais l’ainé des trois fils d'Abraham Brahe fut le plus illustre; on l’appelait ordinairement le comte Pehr, pour le distinguer de son aïeul. Il avait une taille élevée, une physionomie ouverte, loyale; et le trait de la famille des Brahe, le menton fendu annonçait sa raison et sa pénétration, qualités qu'il avait héritées de son aïieul maternel; il avait en outre de l'honneur et l'amour du travail. Une éducation soignée avait développé en lui une instruction et une capacité peu ordinaires. Le comte
(1) Archives du royaume. Acta historica, 1597. Relation de Gyllenhjelm sur l'invasion de Sigismond en Suède.
(2) Archives de Brahe, fol. 84.
(3) Archives de Brahe, fol. 84,
Pehr possédait la confiance de Gustaf-Adolphe à un tel point, qu'on le regardait comme pouvant devenir par la suite un rival dangereux, même pour Axel Oxenstjerna. Ainsi que son frère Nils, il avait un goût prononcé pour la carrière militaire, mais la délicatesse de sa constitution ne lui permit pas de supporter longtemps la vie des camps; il passait pour l’homme le plus habile à manier sa langue maternelle et dans l’art d'exprimer ses pensées avec clarté en écrivant. C’est pourquoi le roi le renvoya de Wurtzbourg en Suède, pour y remplir un emploi de chancellerie, avec promesse de succéder à son oncle Magnus Brahe dans les fonctions de grand chancelier de justice.
Axel Lewenhaupt, si célèbre sous le règne précédent, mourut proscrit et laissa deux fils: Johan Casimir le suivit en Allemagne; Sten, le cadet, hérita de toute la fortune de son père, dépouillé de ses biens par un arrêt. Sten Lewenhaupt était excessivement violent, injuste, intéressé; et son nom, par suite de ses défauts, se trouva inscrit maintes. fois sur les registres des tribunaux de ce temps. Il s'emparaît indistinctement des biens de la couronne, de ses voisins et des paysans qui dépendaient de lui; 1l faisait incarcérer et maltraiter quiconque osait se plaindre. Lorsque son frère aîné obtint la permission de rentrer en Suède, 1l ne voulut pas lui rendre sa part d'héritage, et la loi fut obligée d’intervenir entre les deux frères. Il est peu d'individus parmi la noblesse suédoise qui se soient rendus célèbres comme le comte Sten Lewenhaupt par leur méchanceté. Les paysans de ses domaines, ses parents, les fonctionnaires publics, ses voisins, des paroisses entières, portaient d’amères plaintes contre ce seigneur. Gustaf-Adolphe le fit averlir de prendre garde à lui et menaça de le punir; mais le pouvoir de la noblesse et l'abus qu'elle faisait de ses franchises l'empêchèrent pendant longtemps de mettre un
terme aux violences de Sten. A la fin pourtant, cette hommé entêlé plia sous la puissance croissante du roi; mais après la mort de ce prince il reprit ses anciennes habitudes. Axel Oxenstjerna et Pehr Brahe se réunirent pour mettre fin à ces excès déplorables, et Sten Lewenhaupt perdit son titre de comte. Son frère Johan Casimir ne valait guère mieux que lui; mais ces trois fils, Gustaf-Adolphe, Karl- Maurice et Ludwig Weirich, rendirent à leur maison la considération dont elle avait joui autrefois.
La famille De La Gardie était à cette époque dans tout son éclat. Pontus De La Gardie, son auteur, en Suède (1), vivait ainsi que le souvenir de ses hauts faits dans la mémoire de tous les Suédois. Son fils, lillustre Jacob De La Gardie, s'était couvert de gloire, et Johan, frère de ce dernier, mérita par sa capacité une place à la table du conseil. La Jalousie que cette maison étrangère ipspirait à la noblesse suédoise s’apaisa par des mariages. Jacob avait épousé Ebba : Brahe, et Johan s’allia d’abord aux Gxenstjerna, puis aux. Posse.
On remarque dans la famille des Oxenstjerna, en outre d’Axel, son frère Gabriel, sénateur et enfin grand chancelier de justice. Ce seigneur était instruit, bien intentionné: la
(1) I était né à Russol, d’une famille française qui tirait son nom de la seigneurie de La Gardie, en Languedoc, à l’ouest et près de la ville de Castres. Robert De La Gardie et Anne l’Estandart, de qui cette famille est issue, vivaient en 1580. La branche française s’est éteinte en 1500; la branche suédoire existe encore. Pontus, dont il est question ici, cadet de famille, élait destiné à l’état ecclésiastique ; mais son penchant pour la guerre le fit entrer d’abord au service du Piémont, d’où il passa en Écosse avec les troupes françaises, et finit par prendre du service en Danemarck. Fait prisonnier par les Suédois, en 1565, il devint l’un des plus fidèles et des plus habiles conseillers du roi Jean IT. Sa faveur prit un tel accroissement, qu’en 1571 il fut créé baron, avec Ekholm pour dotation, et épousa, en 1580, Sophie Gyllenhjelm, fille naturelle de Jean TIT. (Tran)
juste et entière confiance que son frère avait en lui l’a fait respecter de ses contemporains et de la postérité. On distingue ensuite parmi leurs nombreux cousins Gabriel Bengtsson, qui devint comte, grand trésorier, grand amiral du royaume, et le frère de celui-e1, Bengt Oxenstjerna, célèbre par sa science, sa capacité, et surtout par ses voyages dans le midi de l’Europe et en Asie. On le désigne ordinairement sous le nom de Bengt le Voyageur.
On raconte que du temps de Knnt le Grand, les Danois ayant été mis en fuite dans une bataille, un guerrier nommé Tumme s’élança en avant, saisit une branche de chêne, la souleva en guise de bannière au-dessus de sa tête, en exhortant ses compatriotes à revenir sur leurs pas, à le suivre ainsi que son drapeau. Les Danois l’écoutèrent et furent vainqueurs. C'est à cette tradition que l'on rapporte l'origine des Banérs ; on prétend que Tumme en fut l’auteur, et qu'ils tirèrent leurs noms et leurs armoiries de sa bannière {. Mais le véritable auteur de cette famille, Isaac, vivait en Scanie vers 1320. Les Banérs s’établirent en Suède à l’époque de l’union de Calmar, et s’identifièrent bientôt tellement avec ce pays, que Kristian le Tyran jugea à propos de faire décapiter deux Banérs, sous prétexte qu'ils étaient trop dévoués à leur nouvelle patrie. La mort des deux frères Sten et Gustaf Banér, décapités pour crime politique sous le règne de Charles IX, commença à répandre sur ce nom un éclat encore augmenté par le fils du dernier. Sten Banér mourut sans héritiers ; Gustaf, au contraire, laissa beaucoup d'enfants, tous plus ou moins remarquables ; les plus célèbres d’entre eux furent Pehr, Axel et Johan. Il a déjà été question de Pehr Banér; son frère Axel était un seigneur loyal, franc, gai et d’une société agréable ; Gustaf-
(1) Banér signifie bannière en suédois. (Tran)
Adolphe l’aimait beaucoup ; 1l le fit d’abord grand écuyer, puis grand maître de sa maison. On remarqua que les deux favoris du roi se nommaient Axel, et qu’il avait su leur assigner à chacun une place convenable : Axel Banér à la table de cérémonie et à la chasse, et Axel Oxenstjerna dans la salle du conseil et dans les camps. Ce Banér avait épousé Ja fille d'Abraham Brahe; elle avait refusé Oke Tott et Bengt Oxensjerna, renommés tous deux, l’un par sa valeur et ses richesses, le second par ses voyages el son instruction. Axel Banér, dont la gaieté et l’aimable caractère étaient connus, fat plus heureux. Mais le plus illustre de tous les Banérs est le troisième frère Johan. Une physionomie vive, des yeux bruns étincelants, des manières et une parole décidées le firent remarquer dès son enfance. Dans une visite que Charles IX fit à Djursholm, ce jeune enfant lui plut infiniment, 1l le prit sur ses genoux et lui dit: «As-tu envie de voir la cour et d’entrer à mon service? » Johan répliqua à haule voix et avec intrépidité : « Que le diable te serve, toi qui as fait décapiter mon père! » À l'âge de huit ans il jouait auprès d’une fenêtre ouverte au troisième étage du château de Hærningsholm. Devant lui était la Baltique, sur laquelle des navires passaient et disparaissaient. « Ces vaisseaux, lui dit-on, se rendent en Allemagne! » C'était le pays où ses parents persécutés avaient trouvé un asile. Le petit garçon étendit son mouchoir de poche en dehors de la fenêtre. Il l'agita en disant que lui aussi irait en Allemagne ; mais, au milieu de son joyeux badinage, il tomba par la fenôtre. La femme chargée de le surveiller descendit rapidement et le trouva sauf et Joyeux, assis sur un amas de pierre. Il assura que Jan, le jardinier, l'avait reçu dans sa chute, et cet homme ne savait pas même que Johan était tombé. « Tu es destiné à de grandes choses, » dit Gustaf-Adolphe quand on lui raconta cette circonstance.
Johan Banér fut, pendant toute sa croissance, turbulent et rude. Il évitait volontiers la société des femmes, s’occupait faiblement de ses études et y renonça de bonne heure; mais il donna des preuves incontestables d'intelligence, d'activité, et d’un courage que rien ne pouvait dompter. À quinze ans, il entra au service avec le grade de cornette, et fit ses premières armes au siége de Pleskow ; depuis lors il prit part sans interruption aux campagnes de Livonie et de Prusse, dans lesquelles il ne cessa de se distinguer et de mériter la confiance du roi. Il devint capitaine en 4620, colone} du régiment de la Gothie orientale en 1627, major général en 1628, sénateur et général en 1630. Ses exploits seront une riche source dans laquelle nous puiserons plus tard.
Les Horn d’'Ominne descendaient du célèbre Klas Kristersson ; ils étaient moins remarquables à cette époque que les Horn de Kanckas, et surtout les quatre fils de Karl Hendriksson, qui finirent par prendre place au conseil. La guerre et les négociations pour la paix entre la Suède et la Russie nous ont fait connaître Hendrik Horn, l’ainé de ces quatre frères, et Ewert. Klas veilla, comme sénéchal, sur la Carélie et l'Ingermanie, provinces conquises par le glaive d'Ewert et les négociations de Henrik. Gustaf Horn, le plus jeune, fut en même temps le plus illustre. Né en 1592, 1l avait grandi avec ses frères dans la demeure grave et paisible de son père, en Finlande. Ils eurent pour précepteur Forsius, homme savant, loyal, mais en même temps bizarre. Gustaf Horn acquit sous sa direction des connaissances étendues, et partit à dix-sept. ans pour, visiter les universités de Rostock, de Jena et de Tubingen. Il revint trois ans après et servit pendant deux années dans la campagne de Russie, sous les ordres de son frère. Puis il alla en Hollande, où il apprit la guerre sous Maurice d'Orange. Nommé gentilhomme du roi lors de son retour en Suède, il fit des pro-
grès croissans dans la confiance et dans l'amitié de Gustaf- Adolphe, qui l'appelait son bras droit.
Gustaf Horn était instruit, sage, prudent et vaillant ; bien inférieur pour la hardiesse et l'esprit à Johan Banér, il l'emportait sur lui sous le rapport de l'instruction et de la moralité. Gustaf-Adolphe lui confia les négociations relatives à son mariage et ses armées en Livonie et en Prusse. De 1626 à 1629 il défendit la Livonie contre Gosiewsky, avec bravoure et succès, et remporta la victoire en plusieurs occasions importantes. Ces campagnes de Gustaf Horn sont peu connues, car l'attention générale état fixée sur les mouvements importants de la grande armée, commandée par le roi en personne. Gustaf Horn était gendre d’Axel Oxenstjerna.
Hendrik Tott, qui avait épousé la fille d'Érik XIV, Sigrid Wasa, laissa un fils nommé Ôke, très-célèbre sous le règne de Gustaf-Adolphe. Violent, hardi, il se distingua dès le temps où 1l fréquentait l’université, en prenant une part des plus actives aux querelles qui eurent lieu entre Les disciples de Messenius et de Johan Rudbeck. Il porta la même disposition à la guerre, où il fit preuve d’un courage indomptable. Gustaf-Adolphe l'avait surnommé la charrue à neige ‘, et l'employait à éclairer l’armée. Oke Tott devint général de cavalerie et sénateur ; mais il excita souvent le mécontentement du roi par son orgueil et la difficulté qu'al avait à s'entendre avec les autres. Il n’était pas mieux noté chez les femmes, et essuya plusieurs refus avant d’avoir le bonheur d'obtenir Christine, la plus jeune des filles d’Abraham Brahe.
Herman Wrangel, naturalisé en Suède sous le règne de ‘Charles IX, après s'être distingué d’une manière éclatante à la guerre, devint sénateur et feld-maréchal. Il avait, sous le
(1) Machine ayant cette forme = , avec laquelle on ouvre les routes comblées par la neige. (Tran)
rapport du caractère, beaucoup de ressemblance avec Oke Tott, ce qui donnait lieu entre eux à des scènes extrêmement fâcheuses. Pendant la guerre de Prusse, ils en vinrent au point de se provoquer en duel. Gustaf-Adolphe avait défendu sous peine de mort tous les exploits de ce genre; il ne pouvait les souffrir, quoique dans sa Jeunesse 1l se soit laissé entrainer plusieurs fois à des combats singuliers. Les deux généraux, se fiant à leur grade élevé, eurent la témérité de braver la défense du roi. Gustaf Adolphe, instruit de tout par hasard, prit ses mesures en conséquenre. Les deux combattants, arrivés au lieu désigné, ne furent pas médiocrement surpris d'y trouver un adjudant du roi avec une compagnie de soldats. S'étant informés du motif qui l’amenait, l’'adjudant leur répondit : « Vous savez que le duel est défendu sous peine de mort par Sa Majesté, el pourtant vous avez la hardiesse d’enfreindre la loi. Sa Majesté ne veut pas vous empêcher de vous livrer à votre humeur belliqueuse; elle permet à l’un de vous de se faire le meurtrier de l’autre. Mais, afin de servir d'exemple à l'armée, celui des deux combattants qui survivra à ce duel sera châtié immédiatement selon la loi. C’est pourquoi l'exécuteur des hautes œuvres nous accompagne.» Cet homme s’avança en effet en grande tenue et se plaça au côté de Tolt et de Wrangel. Naturellement 1l n’y eut point de duel, et ces deux messieurs eurent le temps, durant quelques semaines de prison, de calmer leur animosité. Mais peu s’en fallut que l'humeur violente de Wrangel n'occasionnât de plus grands malheurs.
En considération de ses nombreuses années de service, le roi l'employait dansla salle du conseil plus que sur le champ de bataille; mais, malgré son âge avancé, Wrangel s’éprit d'un violent amour pour Marguerite Stenbock, dont il ne put réussir à captiver l'attention. Il finit par se figurer, à tort «
ou à raison, que l’envoyé Danois Knudzen étaitela cause de la répugnance que mademoiselle Stenbock éprouvait pour sa personne. Un jour 1l rencontre Knudzen sur la place du château, et la colère s'empare tellement de lui, qu'il s'élance contre l’envoyé et lui donne plusieurs coups de canne sur la tête: le sang jaillit et la canne vole en morceaux. Knudzen irrité en arrache les restes des mains de Wrangel'; m'us celui-c1 s'empare de l'épée d’un domestique qui était près de lui, et la querelle aurait eu une issue encore plus fàcheuse, si Axel Banér n’eût pas émpêché d'autres voies de fait, en prenant Wrangel à bras-le-corps. Cette affaire fit grand bruit; sans l'intervention du sénat et sans la crainte que les armes victorieuses de la Suède inspiraient au Danemarck, une guerre entre ces deux royaumes voisins aurait pu devenir la suite de cette imprudente violation du droit des gens.
Suivant une antique tradition et la signification de son nom, là famille des Fleming est originaire de la Flandre. On dit que son auteur fut anobli par l’empereur Charles IV, chez lequel il était trésorier ; il eut pour armoiries un coffre fort. La chronologie de cette maison n’est certaine qu'à partir de Peder et de ses deux fils, les sénateurs Jœns et Karl, qui vivaient vers 1400. Parmi les membres de la branche aînée, on remarque l'amiral Erik Fleming, qui se distingua du temps de Gustaf Wasa, et le capitaine général Klas Fleming, sous le règne de Sigismond. Cette branche s’éteignit eu la personne de Johan Fleming, en l'année 1599. Les Fleming actuels descendent de la branche cadette. Lars Fleming, gouverneur d'Abo, avait épousé Anna Horn, sœur du vaillant Karl Hendriksson. Leur fils, Klas Fleming, devint un homme fort remarquable. Né en 1592, 1l perdit son père de bonne heure; mais sa mère lui donna une éducation fort soignée, d'abord chez elle, puis en lui faisant suivre les
cours des universités étrangères. À l’âge de vingt ans, Klas Fieming se rendit avec le grade de cornette à l’armée, et servit sous les ordres de son cousin Ewert Horn. Gustaf-Adolphe eut l’occasion de le connaître et de l’apprécier pendant les campagnes de 1614 et 1615. II le nomma chambellan, immédiatement après capitaine de cavalerie, et en 1619, vice-amiral. Les services importants rendus par Klas Fleming trouveront leur place ailleurs.
Karl Karlsson Gyllenhjelm fut nommé sénateur et grand amiral après Gœran Gyllenstjerna; il eut un siége au sénat, en cette qualité, à côté de Jacob De La Gardie, son ancien camarade. Gyllenhjelm était d'une mauvaise santé, mais n’en conservait pas moins une humeur joviale et bienveillante; il fut pendant toute sa carrière un exemple de fidélité, de gloire et de simplicité antique.
Erik Sparre avait laissé sept fils : Gustaf l'aîné et Sigismond Je quatrième se fixèrent en Pologne, et les cinq autres en Suède; deux d’entre eux devinrent barons, et trois sénateurs. Tous étaient instruits et distingués, mais bien moins que leur père. Hans George Sparre, Suédois, membre de cette famille, mais dont la filiation est inconnue, fut particulièrement célèbre. Il servit. pendant quelque temps dans le régiment bleu comme lieutenant colonel (1), et passa ensuite, pour une raison ignorée, au service de l’empereur, où 1l devint général de cavalerie. Il fut souvent question de lui pendant la guerre de trente ans.
La maison de Bjelke, autrefois si nombreuse, avait considérablement diminué sous le règne de Charles IX. Parmi ce qu'il en restait encore, Sten Swantesson fut le seul qui se distingua par’une capacité peu commune. Le roi l'employait
(1) Archives du royaume. Acta historica, 1612-1623. L. Grubbe à Axel Oxenstjerna. Stettin, le 28 août 4630. Comparez avec Swedish intelligencer, part. 87.
souvent avec avantage et disait: « Sten Bjelke est le seul homme qui pourrait, sous quelques rapports, remplacer Axel Oxenstjerna, si nous étions assez malheureux pour le perdre. » Sten Bjelke mourut jeune.
Gœran, le fils puiné du vieux Nils Gyllenstjerna, est le membre le plus connu de cette famille. Sa qualité de partisan fidèle de Charles IX l’avait élevé à la dignité de grand amiral, mais comme tel 11 n’a rien fait de remarquable. I] est surtout estimé pour les bons conseils qu’il donna au duc Jean, auquel 1l persuada de renoncer à toute prétention sur la couronne.
Torsten Lennartsson passa dix-huit ans dans l'exil. Il avait laissé chez sa mère un fils de trois mois, nommé Lennart. Cet enfant était doux, apprenait avec facilité et fut élevé à Forstena, près de Hunneberg. Après la mort de son aïeule on l’envoya d’abord chez Boo Ribbing, puis 1l entra aux pages, et Gustaf-Adolphe ne tarda point à découvrir les facultés remarquables de ce jeune homme. Pendant une escarmouche, le roi l'avait chargé d’un ordre verbal pour l’un des colonels. Torstensson partit à cheval; mais il observa en route que, l'ennemi ayant changé sa position, l’ordre du roi devenait nuisible. Il donna donc de son propre chef, et au nom du roi, l’ordre qui lui paraissait le plus convenable, et revint auprès de Gustaf-Adolphe. Lorsqu'il l'aperçut, le roi lui cria qu'en voyant le mouvement de l'ennemi il aurait dû venir chercher de nouveaux ordres, et commanda de faire ce que Torstensson avait déjà ordonné. Le jeune homme demanda pardon au roi et avoua la responsabilité qu'il avait prise sur lui. Gustaf-Adolphe le regarda et sourit, en disant : « Tu es plus propre à être général que page. » Dans l’espace de six ans, Torstensson devint colonel, et général d’artullerie deux ans après; c'est en cette qualité qu'il a pris frt à toutes les campagnes d'Allemagne. On trouve chez Lennart Torstens-
son la réunion fort rare du génie, de la hardiesse, de la précision et du calcul; peu de Suédois ont exécuté sur les champs de bataille des faits d'armes comparables aux siens. Son mérite ne tarda point à frapper Gustaf-Adolphe, et lorsqu'il était question des héros non développés encore qui entouraient sa personne, le roi finissait toujours par cette observation : (Mon Lennart est le plus remarquable d’entre EUX. »
Johan Schroderus occupe une place importante dans l’histoire de ce temps. Suivant quelques-uns, fils de Charles IX, il reçut une éducation soignée et joua de bonne heure un rôle sur la scène du monde. 11 fit preuve de beaucoup d’habileté, comme précepteur de Gustaf-Adolphe, et dans les missions dont il fut chargé auprès de diverses cours étrangères. Anobli sous le nom de Skytte, qui était celui de sà mère, 11 fut élevé à la dignité de baron, d'abord en Angleterre, puis en Suède; devint ensuite sénateur, administrateur de’la Livonie, chancelier de l’université d'Upsal, et fut distingué partout pour sa science, sa capacité et son activité. Il conserva toujours une grande influence sur son ancien disciple Gustaf-Adolphe.
Johan Skytte en eut beaucoup aussi sur l'avenir de la Suède. On l’aceuse généralement d'avoir été le chef du parti qui, plus tard, sous le nom de ligue skyttienne, travailla à renverser la puissance de la noblesse. Il y a plusieurs versions sur la forme que Skytte voulait donner au gouvernement pour remplacer cette prépondérance des nobles. Quelques-uns prétendent qu'entraîné par l'exemple des États libres de la Grèce et de la domination romaine, il voulait préparer en Suède les voies à la démocratie. D’autres soutiennent, au contraire, et avec plus de raison peut-être, qu'il voulait anéantir la noblesse, dans le seul but d'augmenter la puissance de la couronne. 11 serait maintenant impossible
de décider laquelle de ces suppositions est basée sur la vérité, surtout lorsqu'il s’agit d'un homme aussi profond et aussi prudent que Skytte. Cependant une chose positive, c'est qu'une inimitié secrèle existait entre lui et toute la noblesse suédoise, inimitié ayant pour base les principes que son père Gharies IX lui avait transmis, et l'envie, la jalousie qui régnent toujours entre les dignités héréditaires et les dignités acquises.
Mais ce qui est moins honorable pour Skytte, c’est l’esprit hostile avec lequel il attaquait la haute aristocratie et surtout Axel Oxenstjerna; cet ami zélé de la patrie se plaiguait avec assez de raison que ses entreprises les mieux intentionnées étaient entravées par Skytte. On raconte l’anecdote suivante sur les rapports qui existaient entre la noblesse et Skytte. Jacob De La Gardie, Johan Skytte, Erland Bôôt et Karl Gyllenhjelm étaient un jour engagés dans une conversation sur les temps qui venaient de s’écouler. Skytte citait Erik XIV comme l’un des hommes les plus spirituels, les plus savants et les plus lettrés de son époque. « Ajoutez aussi, dit De La Gardie, que c'était l’un des plus fous et un tyran à la disposition des fripons et des gens de rien. — Si Erik XIV, reprit Skytte, avait suivi les conseils de ces gens de rien, il n'aurait pas été dépouillé de la couronne par le duc Jean. — Les hommes de cette espèce font toujours cause commune avec de tels rois, » répliqua de La Gardie. Skytte voulut répondre, mais Gyllenhjelm et Bôôt furent assez heureux pour prévenir les suites de celte querelle. La jalousie et l’amertume entre les nobles et les classes inférieures subsistient aussi du temps de Gustaf-Adolphe; mais son gouvernement, juste et sérieux, enleva aux deux partis l'occasion et l'envie déclater, et il les força à travailler de concert au bonheur de la patrie. G