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CHAPITRE XXIX

Gustaf-Adolphe. et la noblesse.

Beaucoup de personnes présumaient que la noblesse, mécontente “de Charles IX, exclurait son fils du trône; 1l n’en fut pas ainsi, On résolut de proclamer Gustaf-Adolphe, par crainte de Sigismond, et dans l'espoir que, sous un roi jeune et indépendant, on parviendrait à détruire les restrictions que le gouvernement précédent avait mises à la puissance de la noblesse. C'est en effet ce qui arriva; pas un roi de la maison de Wasa n’a été forcé d'accorder d'aussi grands priviléges aux nobles que Gustaf-Adolphe. Et ces priviléges n'étaient pas une lettre morte, ils furent mis en œuvre avec la plus impudente hardiesse. L'orgueil et l'égoisme, montrés par quelques nobles durant les premières années du règne de Gustaf-Adolphe, sont pour ainsi dire sans exemple dans l'histoire moderne de la Suède: Nous avons déjà parlé de la conduite de Sten Lewenhaupt, Moritz Horn marchait dans les mêmes voies. Joakim Berndes en Finlande, et encore plus sa femme, bravèrent impunément la loi et l’autofité; Berndes fut même nommé conseiller du cabinet. Les logements forcés pris chez le peuple, qui.était en outre contraint de nourrir ses hôtes, et autres violences de cette espèce, avaient lieu journellement, tandis que les nobles négligeaient leur service militaire d’une manière si impardonnable, que, pendant la guerre de Danemarck, il arriva souvent à l’armée de ne pas en compter huit dans ses rangs. Les lettres, les ordres, les menaces du roi, étaient méprisés, Des priviléges excessivement étendus et des alliances de famille protégeaient celte indépendance sans frein.

Lorsque Gustaf-Adolphe monta sur le trône, deux conseils tout à fait opposés lui furent donnés relativement à la noblesse. Skytte soutint qu'il fallait achever l'œuvre de Charles IX et détruire complétement cet ordre : le roi pour- -rait alors gouverner selon sa volonté, sans craindre la contradiction, et les revenus de la couronne éprouveraient un accroissement considérable, par la confiscation des terres nobles. Gustaf-Adolphe réfléchit à cette proposition, mais elle ne s’accordait pas avec son caractère et sa manière de penser. Il s’adressa done à Axel Oxenstjerna, lui communiqua le conseil de Skytte et lui demanda son avis. Oxenstjerna répondit avec vivacité : « Gelui qui a donné un pareil conseil est un ennemi du roi et de la patrie. Je ne veux pas accuser le feu roi d’injustice, m défendre les seigneurs qu'il a fait mourir; mais il ne faut pas oublier qu’à cette époque le royaume était dans un tel désordre, qu'il était fort difficile pour chacun de distinguer le maître auquel on devait obéir. En épargnant un si grand nombre des premiers membres de l'État, en s’assurant de-leur fidélité par la douceur, on aurait fait .une action louable. De plus, il est absolument impossible de prouver que l'intention du roi Charles était de déraciner le premier ordre de l'État. Il se serait rendu ainsi coupable d’ingratitude, cet ordre étant précisément celui qui à donné la couronne à la famille de Wasa et l’a reconnu plus tard héréditaire dans cette maison. Les rois de Suède ont promis de protéger le peuple, et non pas de l’opprimer; s'emparer des biens possédés de temps 1mmémorial par la noblesse suédoise, la bannir d’un royaume que ses pères ont défendu durant tant de siècles, serait donc une injustice. Il faut se rappeler en outre que ni le roi ni le royaume ne peuvent se passer d'une noblesse; Îles hommes instruits, les hauts fonctionnaires de l'Etat, soit civils, soit militaires, sortent de son sein, parce que les

nobles répètent à leurs fils, dès leur enfance, qu'ils doivent se rendre dignes, par le courage et leur instruction, de la gloire de leurs ancêtres et des avantages attachés à la naissance. Il cst rare de trouver une émulation de ce genre chez la multitude occupée de ses besoins journaliers et cherchant à saisir l’occasion d’amasser des richesses; on ne voit pas souvent le fils d’un bourgeois ou d’un paysan s'élever jusqu'aux premières dignités, et quand cela arrive, 1l y est déplacé et conserve toujours dans son parler et dans ses manières des traces de son origine. Enfin, si le roi prenait la noblesse sous sa protection, il en serait respecté, aimé, et elle le servirait fidèlement; en suivant une autre route, il se précipiterait dans un abime de méfiance et de trouble. »

Sous beaucoup de rapports, le conseil d’Oxenstjerna s’accordait avec les sentiments de Gustaf-Adolphe, qui détestait la moindre apparence de cruauté ou d’injustice. A cette époque la noblesse possédait presque seule les avantages de l'éducation et les connaissances qui donnent la capacité nécessaire pour servir l'État; il était difficile, sinon impossible, de trouver ailleurs, en nombre suffisant, des sujets aptes à remplir les emplois publics. Gœran Persson, Olof Swerkersson, Érik Tegel, et leur suite, qui avaient figuré sous les règnes précédents, n’inspiraient guère de contiance pour les parvenus. Naturellement porté vers ce qui était grand et magnifique, Gustaf-Adolphe aimait la noblesse avec ses souvenirs glorieux et ses lumières. Il se sentait plus disposé à conquérir des lauriers et des royaumes en marchant à sa tête, qu'à la persécuter et à subir les chances fâcheuses d'une telle mesure.

Gustaf-Adolphe suivit donc le conseil d'Oxenstjerna. Une foule de nobles bannis par Charles IX obtinrent l’autorisation de revenir dans leur patrie, et plusieurs d’entre eux

rentrèrent en possession des biens confisqués sur leurs parents. Les priviléges de la noblesse furent maintenus malgré la grande négligence qu’elle mettait souvent à remplir ses obligations. Dans le commencement Gustaf-Adolphe feignit de ne pas s’apercevoir des illégalités commises par les

. nobles; il se sentait peut-être trop faible pour les réprimer. . Mais peu à peu d:s changements s’opérèrent. La considé-

ralion toujours croissante du roi, le dévouement du peuple pour lui, augmentèrent son assurance et inspirèrent une crainte salutaire à la noblesse. D'année en année on remarquait plus de force et de fermeté dans la conduite du roi, et les plaintes sur les violences du premier ordre de l'État diminuaient dans la même proportion. Ce dernier résultat ne fut pas le produit de quelque diminution dans les priviléges ni de châtiments fréquents et sévères; mais du nouvel esprit que Gustaf-Adoiphe sut introduire parmi la noblesse. Il appela près de lui les membres les plus distingués de chaque famille noble. Dans le sénat siégeaient Magnus Brahe, Jacob De La Gardie, Axel Oxenstjerna, etc.; il s’entoura, dans la paix comme dans la guerre, d’Axel Oxenstjerna, de Pehr et de Nils Brahe, de Pehr, de Johan et d’Axel Banér, de Gustaf, de Henrik et de Klas Horn, de Lennart Torstensson, de Klas Fleming, etc. Gustaf-Adolphe étant, par sa naissance et ses hautes facultés, le plus grand parmi les grands, n'avait pas à redouter d’être éclipsé par ce brillant entourage, qui conservait toujours à son égard le respect dû à la royauté. £e cercle, composé de tout ce que la patrie avait d'illustre, était animé par l'esprit de Gustaf-Adolphe. Le renoncement à soi-même, la bravoure, l'amour de la patrie et de la gloire, une piété sincère, la plus scrupuleuse moralité, se montraient dans chacune des actions du roi. Les autres suivirent cet exemple par attachement pour leur

royal ami, et 1l en résulta une noble lutte de courage, de

dévouement à la patrie et d'instruction. Ces sentiments se répandirent de la cour dansles provinces et ne tardèrent pas à y former une noblesse digne de sa naissance. L’égoisme ayant honte de se montrer se cacha. Un seul regard de mépris, lancé par Gustaf-Adolphe et ses amis, faisait rougir quiconque méprisait la roture et opprimait les paysans.

Pour récompenser les nobles qui se distinguaient, le roi leur donnait quelquefois des dotations fort étendues à l’étranger et toujours situées près de la frontière. Il cherchait ainsi à intéresser la noblesse à la conservation de ses conquêtes. « Je confonds leur intérêt avec celui de la patrie, » disait Gustaf-Adolphe. Ses successeurs suivirent les mêmes principes. Axel Oxenstjerna eut ainsi Wenden, et Gustaf Horn Marienbourg en Livonie; Johan Banér et Karl Gustaf Wrangel eurent les comtés de Sordewalla et de Salmis, au nord du Ladoga; Fleming eut la baronnie de Liebelitz, dans la Finlande orientale, etc.

Cependant Gustaf-Adolphe était loin de favoriser uniquement la noblesse sous le rapport des fonctions publiques. Partout où se montrait un homme capable, il était tiré de la foule et utilisé. Johan Skytte, le roturier, fut élevé à la dignité de sénateur, chose fort rare à cette époque. Salvius pobneus! Nicodemi et autres roturiers, furent souvent em- Iové dans les affaires les plus importantes de l’État. C'est sous ce règne que des relations plus égales commencèrent à s'établir entre les nobles et les autres classes. Autrefois la haute noblesse et quelques roturiers favorisés par la fortune avaient seuls les moyens de donner à leurs fils une instruction complète. Les jeunes nobles étaient donc, non-seulement par leur naissance, leurs richesses et leur habitude du monde, mais encore par leur instruction, au-dessus des autres claëges, et se trouvaient naturellement en première ligne pour remplir ies fonctions les plus élevées et les plus

importantes. Les classes roturières ayant le sentiment de leur infériorité réelle, leur soumission en devenait plus faaile; mais 1} en fut autrement par la suite. Plusieurs centaines de jeunes gens roturiers et pauvres reçurent une excellente éducation dans les colléges fondés en province par Gustaf-Adolphe; ïls y firent de tels progrès, qu'il leur arriva souvent de surpasser les jeunes nobles de leur âge

Le sentiment de l'égalité intellectuelle fit naître le désir de l'égalité matérielle; un roturier trouvait fort dur d'occuper une place inférieure, tandis que des fonctions plus importantes et plus lucratives étaient données à un noble parfois moins instruit et moins capable. Ce fut sous le règne de la reine Christine que les effets extérieurs des changements intellectuels qui s'étaient opérés commencèrent à devenir saillants.

Revenons à Gustaf-Adolphe et à son époque. Ainsi que nous l’avons dit plus haut et par suite de la supériorité personne’ : du roi, sa puissance atteignit un degré bien surprena ; relativement aux lois en vigueur. En 1647, lors du couro ement, quelques membres de la haute noblesse demandèrent qu'un accusé noble ne fût pas incarcéré, mais laissé libre sous caution, jusqu’au moment où il serait convaincu. Gustaf-Adolphe répondit avec fermeté : « Qu’une pareille concession anéantirait la force de la loi et favoriserait l'orgueil et l'injustice; qu'il lui était impossible d'accorder un privilége de cette espèce et de tenir en même temps la main à l'observation des lois, partie essentielle du serment royal. » La noblesse se tut et pour toujours. L'influence de Gustaf-Adolphe devint telle, qu'il est difficile de

trouver un roi absolu jouissant d’une telle autorité. Presque

toutes les affaires, du moins les plus importantes, étaient conduites par lui. 1} arrivait souvent au sénat de n'avoir d'autre occupation que de lire les gazettes hollandaises.

Une mésintelligence survenue entre le roi et les sénateurs, vers la fin de 1630, se fait particulièrement remarquer sous ce rapport. Afin de réunir le plus de ressources possible pour la guerre, le roi avait écrit au sénat pour l’inviter à hâter la rentrée des impôts arriérés de l’année précédente, et les subsides accordés pour l’année courante. Le sénat, dans sa réponse, allégua toute sorte d’excuses : « De mauvaises récoltes ont ôté aux paysans le moyen de payer le subside consenti par leur ordre; la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, sont hors d'état de donner des secours suffi sants, etc. Nous prions donc Votre Majesté de ne pas nous en vouloir si nous né nous conformons pas en ceci à sa volonté. Nous aurions désiré ne point fatiguer Sa Majesté par des plaintes, au milieu des embarras causés par la guerre, mais le devoir nous a imposé celte démarche.» Le roi reçut fort mal cette lettre. «Je comptais, répondit-il, que mon sénat se serait empressé d’alléger le fardeau que je porte avec peine et danger en pays ennemi; ce moyen étant le seul d'éviter que la guerre ne soit faite en Suède, dans le cas où notre affaire, maintenant en bonne voie, tourne mal. Mais vous avez teen cherché à trouver des excuses pour remplir votre lettre et non pas “le moyen de subvenir aux besoins de | État. Vous dites que les récoltes ont donné autant de fétus que de seigle; je vous engage à remercier Dieu des grains.qu'il vous à |hisés et de Fa aie

mander de ne point faire éprouver à la patrie de plus grande disette que celle-là. Vous me parlez aussi du prix élevé des céréales, il faut peut-être l'attribuer à ceux dont les oranges sont pleines et qui veulent s ‘enrichir au détriment de leurs frères, etc. Nous avons maintenant une armée de quatre-vingt-seize mille hommes de toutes nations ; il nous serait ne facile, et malgré les excuses alléguées, de prélever nous-même Îles subsides accordés. Mais

nous essayerons, tant nous aimons notre pays et ses habitants, de nous passer de ce secours et de travailler par d’autres moyens à la délivrance de nos coreligionnaires, à la sécurité de notre patrie et de nos descendants. Nous Ôterons ainsi aux esprits pervers et impatients l’occasion de nous calomnier. Notre perte ne sera pas très-cousidérable, car les subsides destinés à notre personne et à l’armée s’arrêtent en grande partie dans les mains d’administrateurs infidèles qui s’enrichissent avec les sueurs et le sang du peuple. »

Le sénat s'empressa de témoigner son regret du mécontentement causé à Sa Majesté, et son désir de l’assister avec fidélité, la priant humblement de vouloir bien couvrir du manteau de son indulgence la faute commise par inadvertance, etc. Le sénat réclama en même temps la médiation d'Oxenstjerna ; celui-ci, alors en Prusse, répondit : « Je suis trop peu de chose pour me permetire d'approfondir la lettre du sénat et encore moins la réponse de Sa Majesté; mais, si je puis comme frère et comme collègue donner mon avis à ce sujet, Je conviendrai volontiers que toutes les difficultés énoncées par vous sont parfaitement fondées, et que vous n'auriez pas dû les passer sous silence, s’il dépendait encore de nous de faire cette guerre ou de ne point léntreprendre. À présent que l'incendie est allumé, il faut l’éteindre n’importe à quel prix, à moins que vous né préfériez rester spectateur inactif de ses ravages. C’est un devoir assurément de délibérer entre soi sur de semblables difficultés et de les représenter en temps utile; cependant il est mieux encore de

chercher les moyens d'y porter remède. Vous n’avez rien dit qui ne soit parfaitement connu du roi, quoiqu'il semble parfois l’ignorer ; nous devons également, pour bien remplir notre mission, et contrairement à notre propre conviction, diminuer les difficultés aux yeux de nos concitoyens. Ces

subsides de guerre sont pour tous et chacun de nous des fardeaux pesants, mais il est impossible d'y renoncer, surtout quand nous songeons à la grande armée, et aux officiers chèrement payés que Sa Majesté est obligée d'entretenir. Votreintention était bonne; mais, s’il m'est permis d’énoncer mon opinion avec franchise, vous avez manqué cette fois d’un bon rédacteur. Le succès d’une affaire dépend souvent de la manière dont elle est exposée, et regum aures sua natura teneræ sunt (1); dans des circonstances aussi fâcheuses que les nôtres, elles le sont encore davantage, quandlestyle ne se ressent pas de la distance qui doit subsister entre le maître et les serviteurs. » Par suite de cette discussion, Gustaf-Adolphe chargea, au détriment du sénat, Jean Casimir, son beau-frère, de l'administration de toutes les affaires qui se rapportaient au trésor. Le roi et l'État s’en trouvèrent également b'en, mais Gustaf-Adolphe ne put renoncer, comme il en avait l'intention, aux subsides de guerre; les besoins de l’armée le forcèrent de les prélever,en entier. | On peut juger de la fermeté avec laquelle Gustaf-Adolphe contenait chacun dans de justes bornes, par sa conduite envers des personnes aussi haut placées que les sénateurs de cette époque. En général, il était fort susceptible pour sa considération. « Je dois, disait il, me faire respecter des grands comme des petits. » Quelques jeunes gens des administrations censurèrent comme d'habitude les actes du gouvernement et les blämèrent avec amertume. On le rapporta au roi. « S'ils se bornent à murmurer, dit Gustaf-Adolphe, il ne faut pas s’en inquiéter; mais, s'ils parlent trop haut, nous les ferons taire. » En effet, un ou deux coups frappés avec énergie mirent un terme à ces bavardages, et depuis on n’entendit plus même un murmure. Il faut ajouter que l’occa-

(1) Les oreilles des rois sont délicates de leur nature,

sion ne s’en présentait pas pour les frondeurs sensés. Comme son père et son aïeul, Gustaf-Adolphe dirigeait lui-même le vaisseau de l’État ; iln’en confiait jamais le gouvernail à d’autres et surtout à la volonté populaire, changeante commerle vent. Sous beaucoup de rapports il était l’homme du peuple. Toutes ses améliorations gouvernementales et dans l’ensersnement avaient pour but d'éclairer le peuple, de le rendre heureux et libre ; il y sacrifia son repos et sa vie. Mais 1] avait peu de confiance dans la capacité des masses, lorsqu'il s’agit de comprendre et de juger les affaires de l'État. « Le peuple, disait-1l, est dépourvu de l'intelligence et de l’expérience nécessaires pour ces sortes d’affaires. » Quand on lui parlait de l’admiration du peuple pour lui, il répondait : « La multitude est ainsi faite, elle n’a aucune mesure dans ses jugements. On est blanc comme la neige ou noir comme du charbon, on est ange ou démon, jamais un homme avec ses faiblesses et aussi avec son. mérite. »

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