CHAPITRE III
La guerre avec le Danemarck. — Combat de Wittsjæ. — La défense de Gulberg. — Combat de Skillinghed. = Prise d'Elfsborg. — Les Danois devant Waxholm. — Expédition de Gerdt Rantzow. — Pehr Mikelsson- Hammarskæld. — La paix de Knærœd.
Sous beaucoup de rapports, la guerre avec le Danemarck était le plus pesant fardeau du royaume. L’ennemi, puissant
(1) Écus de Suède valant aujourd’hui deux francs environ. (Tran.
et bien commandé, avait pénétré dans le pays, et l'espoir de le chasser était incertain. La Suède avait besoin de la paix et la désirait autant que le jeune roi; c’est pourquoi il s’abstint, lors de son couronnement, de prendre le titre de rox des Lapons et des Kajanes, adopté par Charles IX, et qui avait donné lieu à cette guerre. Il fit, en outre, à son adversaire, des propositions de paix raisonnables; elles furent laissées sans réponse. Le roi de Danemarck voulait profiter de l’occasion favorable que présentaient un royaume épuisé et un monarque sans expérience. Mais l'amour des Suédois pour Gustaf-Adolphe, l'amour de la patrie et la haine contre les Danois, étaient si grands, qué les États de Suède accordèrent spontanément de nouveaux subsides. Le roi vendit sa vaisselle et les autres objets précieux qu’il possédait; beaucoup de particuliers suivirent cet exemple, et l’on contracta un emprunt à l'étranger. Avec ces ressources on put réunir, armer des soldats, et Gustaf-Adolphe parvint à détourner les dangers les plus menaçants. La guerre se faisait suivant l'usage de ce temps, c’est-à-dire que le pillage et la dévastation la plus hideuse suivaient les armées: La fortune, avee son inconstance habituelle, allait et venait d’un camp à l'autre; cependant elle semblait accorder la préférence aux Danois. Chez les Suédois se distinguaient, après le roi, le duc Jean et Jes héros déjà célèbres sous Charles IX, Nils Stjernskœld, Jesper Cruus et Pehr Hammarskæld; leur valeur parvint enfin à vaincre un ennemi supérieur et à préparer pour leur patrie-une paix supportable.
En janvier 4612, les Danois firent une invasion en Smolande, où la fatalité voulut qu'il n'y eût point de troupes suédoises dans ce moment. Cette province fut inondée d'ennemis et dévastée de la manière la plus cruelle. Les villages furent brûlés par centaines. Wexiæ et le château de Kronoberg furent réduits en cendres; puis les Danois-se dirigèrent
es
vers Jœnkæping. Gustaf-Adolphe, qui se préparait à passer de Galmar dans la Blekingie, alors province danoise, courut en Smolande avec sa petite armée, composée seulement de trois mille hommes, mais commandée par Nils Stjernskæld, Herman Wrangel, etc. Les Danois se retirèrent vers la frontière ; Gustaf-Adolphe les suivit de près. « Demain, écrivait il au duc Jean, nous nous proposons de dîner en Danemarck. »
Le lendemain, en effet, 1l pénétra dans la Scanie : on n’essaya point de lui résister, et celte province fut horriblement saccagée. La ville de Wæ fut brûlée, vingt-quatre villages entre les districts de Gœinge et de Willand éprouvèrent le même sort, des violences furent exercées envers les femmes, et desenfants furent tués. Les Scaniens, exaspérés par le désespoir, brülaient eux-mêmes leurs maisons et se réfugiaient dans les forêts. Un grand nombre d’entre eux, ne pouvant échapper, se it la mort pour éviter la fureur des soldats. |
| Cependant les munitions oi et l'on apprit que l'ennemi était réuni en grand nombre dans les environs de la ville d’Oby. Gustaf-Adolphe résolut d'opérer sa jonction avec les troupes qu'il avait dans le Halland, sous les ordres du duc Jean et de Jesper Cruus; il passa donc la frontière à l’ouest, et arriva, le 11 février au soir, à Wittsjæ, où 1} .campa durant la nuit. Dans l'intervalle, le général danois Breide Rantzow, ayant rassemblé des forces considérables, surprit les Suédois. L'attaque commença à cinq heures du soir. Gustaf-Adolphe avait déjà fait partir son artillerie et une partie de l’armée. Les troupes restées dans le camp cherchèrent à se défendre dans le cimetière, mais elles furent bientôt mises en déroute ; Herman Wrangel et d’autres officiers tombèrent au pouvoir de l’ennemi, plusieurs centaines de soldats furent sabrés, et un grand nombre, essayant de se sauver en traversant le lac de Wittsjæ, alors couvert de
glace, se noyèrent : le roi lui-même fut sur le point d’éprouver le même. sort, la glace se fendit sous son cheval, et tous deux furent précipités dans l’eau. Le trouble causé par cette déroute et l'obscurité firent penser au roi qu'il était perdu sans ressources ; mais Pehr Banér, gentilhomme de sa chambre, et un cavalier upplandais nommé Thomas Larsson, accoururent et parvinrent à retirer le roi de ce lac. Banér tomba lui-même dans cette ouverture et fut sauvé par son frère Nils. À peine Gustaf-Adolphe se trouva-t-il hors de l’eau, que, détachant son ceinturon d'argent, il le présenta à Thomas Larsson, en disant : « Je me souviendrai de toiet te donnerai un morceau de pain qui suffira pour te nourrir toi et tes enfants. » L’ennemi, étant à leur poursuite, empècha un plus long entretien, et le roi, trempé jusqu'aux os, mais favorisé par l'obscurité, se hâta, avec le reste des fuyards, de regagner la Smolande en suivant des sentiers non frayés à travers les bois.
Les Danois firent des prisonniers, prirent des drapeaux, le cheval de Gustaf-Adolphe, son épée, ses pistolets; ces dermiers étaient richement dorés et incrustés de pierres précieuses. Les Danois évaluèrent la perte des Suédois à qua- * torze cents hommes; Gustaf-Adolphe assurait qu’elle se montait seulement à trois cents. Rantzow se proposait, après cet avantage, de pénétrer en Smolande, mais Gustaf- Adolphe y décréta une levée en masse qui fut placée sous les ordres de Stjernkæld ; Rantzow jugea donc à propos de renoncer à son dessein.
L'année suivante, Gustaf-Adolphe, lors de son passage dans la ville de Westeros, donna à perpétuité, au cavalier Thomas Larsson et à ses descendants la terre d’Igesta, dans la paroisse de Romfertuna. Sous le règne de Charles XI, cette terre fut reprise par la couronne; mais ce roi ne tarda point à revenir sur sa décision; dès 1685, pendant une revue à
HISTOIRE DE GUSTAF-ADOLPHE. m
Westeros, il rendit Igesta aux petits- ARTS et aux héritiers de Thomas Larsson.
Pehr Banér fut créé chevalier à l'époque du couronnement de Gustaf-Adolphe, et jouit toujours d’une grande faveur auprès de ce prince, tant à cause du dévouement dont il avait fait preuve à Wittsjæ que pour les qualités élevées qu'il possédait. Fils unique de Gustaf Banér, décapité à Lindkœping sous le règne de Charles IX, ce seigneur était d’une probité.à toute épreuve, instruit et laborieux. Il devint plus tard sénateur, conseiller de chancellerie, fut chargé des affaires de ce département pendant les dix années de l'absence d'Axel Oxenstjerna, et durant la période la plus difficile de la guerre de Trente Ans.
Tandis que les événements rapportés plus haut se passaient sur les frontières sud-est du royaume de Suède, Christian, roi de Danemarck, s'était dirigé avec une autre armée vers l’ouest, et avait pris. la Nouvelle-Loedesoe (1), qui se. rendit sans résistance; on dit cependant que tous les bourgeois furent passés au fil de l’épée.'L’ennemi prit ensuite la route de Gullberg. Cette forteresse, récemment pourvue de vivres et de troupes, avait été confiée à Môrten Krakou, dont la femme se nommait Émerence Pauli. Le 27 janvier, à deux heures du matin, Christian fit donner l'assaut à Gullberg avec trois ou quatre mille hommes, mais il rencontra sur tous les points une résistance vigoureuse. Lorsque les Danois dressèrent leurs échelles, Krakou fit tomber sur eux de pesantes bascules qui écrasaient les hommes et renversaient les échelles. Ceux qui renouvelaient les tentatives d'escalade étaient retus à coups de pierres et de fusils; tous les assauts furent repoussés. Kra-
(4) Aujourd’hui Gothemhourg. (Tra.}
kou finit par être blessé au bras et se cassa la jambe: sa femme Émerence prit alors le commandement, et le succès couronna ses efforts. Un pétard ayant fait sauter la porte, plusieurs Danois pénétrèrent sous la voûte: mais Émerence, à la tête des femmes de soldats, y avait amassé une foule de tonneaux, de baquets et d’autres ustensiles en bois, qui empêchèrent l'ennemi de passer-une première fois ; puis elle fit placer sous le toit d’une petite maison située auprès de cette porte, deux canons chargés avec des fers à cheval brisés et autres matières de cette espèce, qui saluèrent les Danois au moment de leur entrée. Émerence fit aussi apporter sur le rempart de la lessive bouillante; on la répandit sur l'ennemi dans l'instant où il était massé contre la porte, afin, ce sont les propres paroles d'Émerence, « que les assaillants soient étendus sous la voûte comme des cochons échaudés. » Les Danois renouvelèrent plusieurs fois leurs tentatives d'assaut, et les Suédois commencèrent à manquer de poudre. Le centenier Swen de Ramnaklef avait fermé la poudrière, emporté la clef, et s'était caché ensuite, on suppose par crainte. Émerence fit enfoncer la porte de la poudrière et distribuer les munitions nécessaires, puis elle découvrit Swen et l’accabla des reproches méprisants que son indigne conduite lui inspirait.
Les Danois avaient fait usage de neuf pétards, et ils étaient montés à l'assaut cinq fois sans qu'il en résultât pour eux un avantage de quelque importance ; c'est pourquoi, pendant le CréRULGUte de sept à huit heures du matin, ils se retirèrent en laissant un grand nombre de morts près de la porte et des remparts. Émerence n’en fit pas moins bonne garde sur les murailles. Lorsque le jour commença à poindre, elle vit dans la plaine un général danois monté sur un cheval blanc. « Tirez sur cet homme, » dit-élle à l’un de ses meilleurs arquebusiers. [l obéit. Ce général était Christian
lui-même; 1l fut couvert du sang et de la cervelle de son cheval, que le coup avait atteint, et s’éloigna encote davantage de Gullberg. Ce fut seulement alors qu'Émerence rentra dans l’intérieur de la citadelle. Elle y trouva trente prisonniers danois, qui demandaient à manger, et se plaignaient amèrement de n'avoir reçu aucune nourriture depuis deux jours. Émerence répondit qu'elle leur donnerait à manger jusqu'à leur dernier moment, et les ayant fait conduire dans Ja cour, ils y furent décapités à l’exception d’un seul. Christian envoya un parlementaire pour demander à enterrer ses morts. Émerence répondit : « Dieu nous ayant accordé le bonheur de les tuer, nous pouvons également les enterrer. La visite des Danois nous est arrivée à l'improviste; s'ils veulent nous faire l'honneur de revenir pour le diner, nous pourrons les recevoir plus convenablement.» Christian n'accepta point l'invitation et se retira vers Elfsborg. Môrten Krakou fit enterrer deux cents Danois tués dans cette attaque, ei la valeur d'Émerence fut longtemps admirée. Le peuple de cette contrée chante encore une chanson en son honneur.
Après une tentative tout aussi infructueuse sur Elfsborg, Christian tourna ses armes vers la Gothie occidentale, dont toute la partie sud-ouest fut ravagée. Les villes de Skara, de Lœdesæ-la-Vieille, les châteaux de Lærkesholm, de Græfsnæs et de Hæjentorp, le palais épiscopal de Brunnsbo, et plus de trois mille villages furent réduits en cendres. La plus grande cruauté fut exercée à l'égard de leurs habitants, et les Danois firent un butin considérable, surtout à Græfsnaes, où toute la contrée avait déposé ce qu'elle possédait de plus précieux, comptant sur la force de ce château. Enfin, le bailli Lars Jonsson prit courage; 1l assembla les paysans dans le district de Walla, et les Danois se retirèrent vers le Halland, où ils rendirent, dans l’église de Warberg,
des actions de grâces solennelles à Dieu des succès obtenus pendant cette campagne.
Presque dans le même temps où Christian dévastait la Gothie occidentale, le duc Jean et Jesper Cruus avaient fait une invasion dans le Halland, qui était sans défense. Dixhuit paroisses furent saccagées, et la ville de Warberg fut brûlée. Les Suédois rencontrèrent enfin, près de cette dernière, quelques troupes ennemies qui prirent la fuite; ils les poursuivirent jusqu’à deux milles (1) environ de Falkenberg. Mais les Danois passèrent en fuyant à Skillinghed, où ils furent secourus par sept escadrons de cavalerie commandés par Christian en personne, qui revenait de la Gothie occidentale. Un combat très-court, mais vif, eut lieu. Les Suédois, presque vainqueurs, se battaient avec bravoure et criaient : « Jute (2)! Jute! as-tu amené un prêtre avec toi pour te préparer à la mort? » Lés Danois, déjà consternés par leur précédente défaite, et en désordre, n’opposèrent qu'une faible résistance, malgré les exhortations de leurs chefs. Sten Rosensparre, âgé seulement de vingt-quatre ans, se précipita dans la mêlée pour engager ses compatriotes à tenir pied. Un de ses amis lui recommandait la prudence, en disant : « Songe que tu es le dernier de ton nom. » — «Un nom illustre est préférable à tout », répondit Sten, et il se jeta au milieu des Suédois. Peu d’instants après il fut tué, ainsi que Franz Rantzow et plusieurs autres nobles. Les Danois prirent la fuite et les Suédois les poursuivirent de près. Non loin du champ de Frægnared, le cheval de Christian s’embourba dans un marais; ses officiers élaient déjà en avant, etles Suédois accouraient à toutes brides ; la mort, la
(1) Le mille suédois vaut deux lieues et demie de France. (Tran.) (2) Ce nom équivaut pour les Danois à celui de John-Bull pour les An: glais. (Tran.)
captivité, planaient sur la tête du roi. Christian Barnekou passant près de là vitle danger du roi; et lui donna son cheval. Le monarque échappa, mais Barnekou fut tué. La nuit étant survenue, elle préserva les Danois d’une défaite complète. « Si le jour avait seulement duré deux heures de plus, dit le duc Jean, mes yeux auraient pu se récréer davantage encore de la vue des ennemis de la Suède. » Deux cent cinquante ou trois cents Danois périrent dans ce combat.
Une grande pierre tachetée de rouille, qui se trouve dans le champ de Frægnared, est encore désignée sous le nom de la pierre de Christian Barnekou. « C’est 1ci, dit le peuple de ce pays, que Barnekou a été tué par les Suédois. Les taches de son sang fidèle sont restés ineffaçables sur cette pierre. »
La forteresse d'Elfsborg dominait l'embouchure du fleuve de Gotha, et protégeait la ville de Gothembourg, nouvellement bâtie et dont le commerce florissant avait toujours été pour les Danois un sujet de dépit. Christian voulut profiter de l’occasion pour anéantir, si c'était possible, la ville et la forteresse ; 1] marcha donc de ce côté avec des forces considérables de terre et de mer. Olof Strôle commandait dans Elfsborg ; 1l avait fait des travaux très-importants aux fortifications, et assurait qu'il ne redoutait aucunement l’ennemi. Mais, lorsque l’armée danoise approcha, Olof Strôle écrivit des lettres lamentables au roi pour lui demander tantôt des renforts, tantôt d’être remplacé, en ajoutant qu’il ne croyait pas pouvoir conserver la forteresse. Gustaf- Adolphe l'exhorta à défendre, comme un Suédois vaillant et courageux devait le faire, une place si importante pour la. patrie, et promit de venir sous peu en personne à son se- , cours. Dans l'intervalle. Nils Stjernskæld reçut l’ordre de conduire des troupes fraiches dans Elfsborg; mais il arriva trop tard, Christian avait déjà cernéla forteresse, et deux vaisseaux de ligne danois, placésentre Stegeborg et Otrillan, interceptè-
rent les vivres. Stjernskœld se retira et borna ses efforts à empêcher que l'ennemi n’étendit le cercle de ses excursions.
Christian s’'occu pa ensuite sérieusement du siége, et s’empara bientôt de quelques ouvrages extérieurs ; puis il somma la place de se rendre, mais Strôle répondit en faisant deux sorties. Christian fit alors dresser plusieurs batteries, jeta bas une tour et une partie des remparts, ce qui combla les fossés. Il renouvela ses sommations, mais Strôle répondit qu'Elfsborg n’était point Calmar, qu'il ne parlerait à l'ennuemi qu'avec des boulets et de la poudre. On recommença donc le feu, et vers le soir Christian résolut de donner l’assaut. Quelques troupes anglaises furent d’abord envoyées vers la brèche; elles réussirent, il est vrai, à pénétrer dans Ja place; mais, repoussées à l'instant avec la plus grande bravoure, elles laissèrent deux cents morts près des fossés. Christian les fit remplacer par son régiment; ces hommes d'élite ne furent pas plus heureux ; je Suédois répandaient sur eux de la poix et de l’eau ie et leur donnaient de vigoureux coups de sabre. Les Danois furent contraints de se retirer.
Mais les choses allaient fort mal dans la forteresse; en faisant chauffer la poix, le feu avait pris, et l'ennemi réunissait tous ses efforts pour l'entretenir. La moitié environ de la garnison avait succombé; deux cents hommes seulement restaient, la plupart étaient malades ou blessés ; Strôle avait une balle dans la cuisse. Les Danois sommèrent de nouveau la forteresse de se rendre, en ajoutant qu'après uu refus pas un homme ne serait épargné. Strôle, voyant l'impossibilité de se défendre plus longtemps, capitula à condition que. la garnison sortirait drapeaux déployés et musique en tête. Le siége avait duré dix-neuf jours.
Les Danois éprouvèrent une joie extrême lorsqu'ils furent maîtres d'Elsborg. Christian fit frapper une médaille en mé-
moire de cet événement, et ses généraux burent à la santé de leurs femmes avec le plus grand ravissement dans cette forteresse. Leur Joie s’accrut encore lorsque, six jours après, ils se virent également maîtres du château de Gullberg sans brûler une amorce, ils y trouvèrent quatre-vingts canons, quinze cents HOUSSE et des vivres pour une année. ue garnison de Gullberg, effrayée par Le sort d’Elfsborg, n'avait pas même tenté de se défendre. Môrten Krakou et sa femme Émerence Pauli, avaient été envoyés peu de temps auparavant à Waxholm.
La perte de ces deux places remplit la Suède de consternation, de colère et de douleur. Stjernskæld fut réprimandé avec sévérité, et Strôle traité avec plus de rigueur encore. Arrêté et jugé, 1l fut acquitté en considération de sa valeureuse défense; mais, quand fallut prélever les sommes destinées à payer la rançon d'Elfsborg, la colère se renouvéla contre Strôle; Gustaf-Adolphe lui-même ne put comprimer ce sentiment. Lorsque, dans un voyage qu'il fit à Elfsborg en 1617, la position de cette place lui fit reconnaître qu'on aurait pu la défendre plus longtemps, Strôle subit un nouveau jugement, et cette fois il fut condamné à payer une somme considérable. Le peuple ne cessa jamais de poursuivre l’infortuné Strôle de ses sarcasmes et de ses invectives; les ordres mêmes du gouvernement ne purent le délivrer de ces explosions de la malveillance générale.
En août 1612, Christian, ayant bien équipé sa flotte, la conduisit dans les îles qui bordent le port de Stockholm. La flotte suédoise, sous les ordres de Gæran Gyllenstjerna, moins nombreuse et en mauvais état, élait à l'ancre près . d’Elfsnabben. Lorsque Christian arriva à Dalaræ, Gyllensyernase retira et s'embossa sous le canon de Waxholm; les Danois le suivirent jusqu'à Djurhamn. L'apparition des vaisseaux danois causa un effroi extraordinaire à Sto:kholm
et dans ses environs. La reine douairière Christine quitta Nykœping pour se retirer à Gripsholm, où l'on avait transporté en hâte tous les objets précieux et les papiers importants. Les habitants du duché furent appelés à la défense des côtes, les Westmaniens et les Upplandais à celle de Stockholm. Les Dalécarliens vinrent de leur propre mouvement, et l’on se mit en devoir d'élever des môles devant Ja porte du Midi. Dans l'intervalle, [a flotte danoise pénétra jusqu'à Waxholm, mais Môrten Krakou y commandait, et la flotte de Gyllenstjerna était embossée sous le rempart de cette forteresse. Christian débarqua en personne, examina la position, et commença à tirer sur la place, mais sans effet. IL présenta la bataille à la flotte suédoise; Gyllenstjerna resta immobile avec ses vaisseaux, sous les canons protecteurs de Krakou. |
La crainte d'une visite de l'ennemi avait porté la terreur au comble dans Stockholm, et l’on envoyait courrier sur courrier au roi. Gustaf-Adolphe relevait d’une maladie grave, occasionnée par la faligue de ses voyages continuels. Le premier courrier le trouva à Jœnkæping; aussitôt il monte à cheval, suivi seulement de deux personnes; il court nuit et jour sans s'arrêter, et arrive à Stockholm le troisième jour, à trois heures du matin. Deux heures après, il était de nouveau à cheval et se rendait en toute hâte, à la tête d'une petite troupe, à Waxholm. Non-seulement Gustaf- Adolphe espérait défendre Stockholm, mais encore que le vent, en retenant les Danois entre les îles, lui laisserait le temps de réunir plus de troupes et de détruire hommes et vaisseaux. Mais Christian, ayant vu qu'il n’y avait rien à faire sur ce point, profita d'un vent favorable et sortit des îles la veille de l’arrivée de Gustaf-Adolphe.
Vers le temps à peu près où Christian s'était rendu maître d'Elfsborg, Gerdt Rantzow conduisit une autre armée da-
‘ noise, de Calmar dans le Smolande. Les deux armées s'étaient donné rendez-vous à Jœnkæping. Les Suédois furent chassés sans peine des retranchements de Ryssby; l'ennemi s’en empara ainsi que de tout le pays entre Hægsby et Mœnsterôs. Les Danois prirent ensuite, mais après une résistance vigoureuse, Borgholm et toute l'île d'Œland, dont les habitants, et surtout le clergé, payèrent chèrement leur fidélité envers la Suède. Les Danois continuèrent leur marche vers Wimmerby et Westerwik; cette dernière ville fut brûlée, et les villages par lesquels l'ennemi passait furent dévastés. Rantzow fit à ce pays un mal dont il ne put se remettre qu au bout de plusieurs années. On appréhendait chaque jour de le voir entrer dans la Gothie orientale, et cette terreur était encore augmentée par le souvenir des dévastations que Daniel Rantzow y avait commises sous le règne d'Erik XIV; mais le secours arriva au moment où le danger était le plus grand. Gustaf-Adolphe avait donné précédemment Pehr Hammarskœld et quelques autres seigneurs vatllants pour chefs aux nombretses bandes de paysans qui s'étaient rassemblées dans les forêts, afin d'agir contre l'ennemi. Mais , lorsque le roi vint en personne avec des troupes régulières, Rantzow fut obligé de se retirer: les troupes et les paysans le poursuivirent avec la plus grande vivacité. Dans une foule d'escarmouches, les Danois éprouvèrent des pertes considérables; la forêt de Riperda, Jutehiden Innewôldbro, Hægelôkra et autres lieux perpétuent encore dans la mémoire du peuple le souvenir des combats dont ils furent les témoins. Rantzow perdit quinze cents hommes dans cette retraite.
Tandis que Gustaf-Adolphe était occupé ainsi sur les frontières orientales, Christian avait pénétré du côté opposé jusqu'à Jænkœping; mais il apprit dans cette ville la nouvelle de la retraite de Rantzow, et que Gustaf-Adolphe arrivait.
Christian, voyant que son but principal était complétement manqué, rétrograda vers la frontière danoise; les Suédois qui le poursuivaient ne purent l’atteindre.
Dans le village de Hammarsebo, paroisse de Môlilla, en Smolande, naquit Pehr Mikelsson (1), si célèbre depuis sous le nom de Hammarskœld (2). Il gagna sa vie, dans son enfance, en gardant les troupeaux des fermiers; mais 1l se trouva une fois chez un maître tellement injuste qu'il lui fut impossible de rester avec lui. Pehr se rendit à Calmar, où il entra, comme valet de bagages et plus tard comme cavalier, au service du roi nn Il s’y distingua bientôt par son activité, par la confiance qu'il inspirait, et parvint ainsi aux grades inférieurs du commandement, dans lesquels ils se fit connaître de tous, amis et ennemis, par sa bravoure et sa fidélité inébranlable envers son roi. Fait prisonnier à la bataille de Stôngebro (3), Pehr Mikelsson fut conduit devant le ‘duc de Sudermanie, qui s’écria : « Enfin je te tiens, coquin! » Pehr répondit : « Je ne suis pas un coquin, Votre Grâce. J’ai juré fidélité à mon roë et je l’ai servi comme un honnête homme. Si j'avais prêté serment à Votre Grâce, je l'aurais tenu de même. » La franchise de Pehr Mikelsson plut au duc; 1l usa de clémence à son égard, le prit à son service, et Pehr lui témoigna autant de zèle que précédemment à Sigismond. Il devint chef d’escadron, gouverneur de l’île d'Œland, et fut annobli, en 1610, sous le nom de Hammarskæld.
Durant l'hiver de 1612, les Danois essayèrent à plusieurs
(1) C'est-à-dire Pehr, fils de Michel. Cette remarque s'applique à tous les noms propres suédois terminés en son. (Tran)
(2) Suivant d’autres relations, il était fils de Mikel, commandant de Calmar. Voy. la généalogie de l’ordre équestre.
(3) Entre Les troupes de Ne IX, alors duc de Sudermanie, et celles de Sigismond. (Tran)
reprises de débarquer dans l’île d'Œland, mais ils furent vigoureusement repoussés par Hammarskæld. Au milieu de février le froid devint si rigoureux que le détroit de Calmar se couvrit de glace. Les Danois partirent du continent dans un ordre de bataille complet. Hammarskœld, afin de faire bonne garde, s'était tenu tout le temps dans le village de Bjærnhofda; lorsqu'il vit approcher l'ennemi, il cacha une partie de son monde dans un bois voisin, en rangea une autre sur la côte, et avec une troisième il alla lui-même sur la glace à la rencontre des Danois. Ceux-ci furent traités de telle façon qu'ils n’osèrent de longtemps attaquer l'ile d'Œland ni Pehr Hammarskœld. |
C'était au mois de juin 1612, que Gerdt Rantzow avait commencé la retraite dont 1l a été parlé plus haut, en essayant une attaque contre Œland. Le jour de la Pentecôte, presque au point du jour, les troupes danoises débarquèrent sur cinq points différents; le corps principal, sous les ordres de Rantzow, prit terre non loin de Mærby lônga. Hammarskæld, instruit de tout à l'avance par ses espions, vint à la rencontre de Rantzow au moment même du débarquement. Un combat furieux eut lieu et dura presque toutela matinée. Les Danois furent obligés plusieurs fois de se replier, mais leurs canons et-la supériorité du nombre forcèrent enfin Hammarskæld à se retirer. Il avait deux milles à faire (1)pour regagner la forteresse, et fut continuellement inquiété pendant sa marche par la cavalerie danoise. Hammarskœld maintint sa troupe en si bon ordre qu’elle rentra au château sans avoir éprouvé des pertes trop considérables. Le jour suivant les Danois se rapprochèrent de tous côtés, ce qui * n'empêcha point Hammarskœld de faire une sortie et de livrer de petits combats à l'ennemi, à un demi-mille de la
(1) Cinq lieues, (Tran)
forteresse. Il plaçait ses soldats au centre et les volontaires aux deux ailes. Dans les commencements, il remporta quelques avantages, mais le désordre se mit bientôt parmi les paysans. Toute l’armée fut cernée par l'ennemi, bien supérieur en nombre, et Hammarskæld vit sa retraite vers le château coupée. Il fit alors, à la tête de ses soldats, un effort désespéré et réussit à s'ouvrir un passage. Un siége des plus rigoureux commença. Durant neuf jours les Danois ne cessèrent point de Jeter des boulets et des bombes dans la place. Hammarskæld avait avec lui quatre compagnies de soldats; mais ses canons étaient si petits qu'ils ne pouvaient causer des dommages considérables à l'ennemi. Après un feu qui dura plusieurs jours, les remparts et Les tours commencèrent à s'écrouler, et quoique les Suédois s’occupassent avec activité à élever de nouveaux remparts intérieurs, à fermer les brèches, ce fut inutilement, les pans de murs tombaient” l’un après l'autre dans les fossés, et les Danois se disposaient à l'assaut. La garnison dit alors que Hammarskæld ferait mieux d'épargner sa vie et celle de ses soldats, afin de l'utiliser plus tard au service de la patrie, au lieu d'exposer la citadelle et les troupes par une défense inutile. On demanda donc à capituler; mais les Danois ayant exigé avant tout que Hammarskæld leur fût livré, cette prétention excita la colère de sa troupe. « Nous mourrons tous avant d'y consentir ! s’écrièrent les soldats; nous nous ferons sabrer par l'ennemi, ou sauter, plutôt que d'abandonner notre commandant. » Rantzow n'osa pas pousser les choses plus loin; il permit à la garnison de sortir librement, après lui avoir fait remise de la forteresse et de toutes les munitions qu’elle contenait. Pehr Hammarskæld fut obligé de promettre séparément qu'il ne servirait pas pendant trois ans contre les Danois. Mais ces derniers ne furent point fidèles à leurs engagements; ils pillèrent, sous divers prétextes, la garnison qui se retirait. Ham-
marskæld pensa que cette conduite le dégageait de sa parole, et il reprit du service aussitôt qu'il se retrouva parmi les Suédois. Il équipa, avec des pêcheurs et des paysans. quelques barques côtières, attaqua les Danois qui étaient à Westérwik; mais ces hommes, non exercés, ne lui furent pas d'une grande utilité. Les barques ayant été brûlées ou jetées à la côte, Hammarskæld eut beaucoup de peine à sauver sa vie. Sans se déconcerter de cet échec, il courut vers la Gothie orientale, dont les habitants étaient plongés dans les plus vives inquiétudes relativement à l'invasion présumée de Rantzow. Un grand nombre de paysans suédois, réunis dans les bois autour de la Sommen, demandèrent et obtinrent Hammarskæld pour chef. Il aida d’abord à contenir les Danois, puis les chassa, comme nous l'avons déjà dit.
Après la paix de Knæræd, Hammarskœld désira se reposer. Il était âgé et tellement couvert de blessures qu'il pouvait à peine se remuer vers la fin de sà vie, tant il éprouvait de roideur.
Les deux royaumes souffraient beaucoup de cette guerre, particulièrement la Suède. La supériorité des forces du Danemarck, et son bonheur, abattaient les esprits. Les troubles si longs, des règnes précédents avaient entièrement épuisé la Suède, et il fallait encore diviser ses faibles ressources sur divers points. Les provinces méridionales, le Smolande, la Gothie occidentale et le Dalslande, saccagées plusieurs fois par l'ennemi, ne pouvaient plus payer d'impôts; à peine si elles nourrissaient leurs habitants; cependant la partie sud-est du Smolande était la plus malheureuse. Plusieurs fois par an les paroisses se trouvaient inondées, tantôt par les Danois, tantôt par les Suédois, chaque fois leurs habitants étaient forcés de prêter des serments de fidélité au maître du moment, et son successeur les punissait cruellement d'avoir manqué à la foi promise. Les malheureux Smo-
landais finitrent par se cacher dans les épaisses forêts de Wærend, en maudissant dans leur cœur compatriotes et ennemis.
Malgré ces infortunes et la misère quirégnait partout, la nation suédoise éprouvait moins d’abattement qu'on aurait pu le présumer. La principale cause de cette disposition était l'amour des Suédois pour leur jeune roi et la confiance qu'ils: avaient en lui. On le voyait se transporter, sans prendre de repos, d'une frontière à l’autre, choisissant toujours l’endroit où le péril était le plus grand. Soutenu avec fidélité et persévérance par Axel Oxenstjerna, Gustaf-Adolphe était inépuisable dans l'invention de nouveaux expédients pour. fournir aux soldats des vivres, des munitions, etc. Sa jovialité, sa bonté, ranimaient le courage de chacun, et lorsque les Danois proposèrent des conditions de paix trop dures, les Suédois s’imposèrent sans murmurer les chargesles plus pesantes pour continuer la guerre.
De son côté, le to après la paix. Christian
avait fait de grands efforts pour les deux campagnes qu’on venait de terminer; le succès n’y avait pas répondu. La considération, l'expérience, l'énergie de Gustaf-Adolphe, qui augmentaient journellement, diminuaient les espérances que les Danois fondaient sur l'avenir. La haute noblesse du Danemarck désirait aussi la fin de la guerre, dans la crainte que la gloire acquise par Christian des cette guerre ne le portàt à restreindre ses priviléges; elle mettait A toutes les entraves possibles aux entreprises du roi : ce monarque, voyant qu'il n’y avait plus rien à espérer de ce côté, se montra disposé à la paix.
Les plénipotentiaires des deux royaumes se réunirent d'abord à Ulfsbæck, puis à Knærœd, sous la présidence d’Axel Oxenstjerna et de Kristian Friis, chanceliers, l’un de Suède et l’autre de Danemarck. Les Danois, enorgueillis par la victoire, proposèrent des conditions fort dures. Sur
ot
tous les points peu importants, Gustaf-Adolphe céda, etsans hésiter, afin, dit-il, que personne ne l'accusät d'une ambition démesurée. I renonça au titre de roi des Lapons et des Kajanes, et permit au roi de Danemarck de mettre les trois couronnes dans ses armes, toutefois avec cette restriction expresse, qu'il n’en résultait aucune prétention à la couronne de Suède. Gustaf-Adolphe fut encore obligé de céder sur des points plus importants, afin de sauver Le reste du royaume. La Suède renonça à toutes ses prétentions sur Sonnenbourg, sur les Lapons qui habitaient entre Titisfjord et Warenger, et s'engageait en outre à payer, dans l’espace d’une année, six millions de dalers ! : Elfsborg et quelques districts environnants furent livrés comme gages de cette somme.
La paix de Knæræd est l’une des plus douloureuses que la Suède ait conclue avec le Danemarck. Les impôts qu'il fallnt lever pour payer la somme promise parurent surtout pesants, et le souvenir en fut longtemps détesté sous le nom de la rançon d’Elfsborg. La plupart pensèrent, et le roi dé Danemarck lui-même crut qu’on ne pourrait jamais la trouver dans un pays stappauvri; Christian se regardait déjà comme le maître éternel d'Elfsborg. Mais Gustaf-Adolphe et son peuple firent des efforts inouïs pour réunir la somme convenue, et Elfsborg fut rendue.
Cette guerre, remarquable par sa violence et par les dévastations des deux partis, augmenta Ja haine que les Suédois et les Danois se portaient : les premiers surtout étaient exaspérés au dernier point, c’étaient eux qui avaient le plus souffert, et le nouvel impôt qu’il fallait payer pour la rançon d'Elfsborg leur rappelait d'une manière sensible les malheurs dont la patrie avait été accablée. Le Danemarck et les Danois étaient l’objet de la haine la plus amère, et ces
(4) Un daler vaut seize sous de France environ. (Tran)
mots de Virgile : Timeo Danaos, Danaum insidias, ete., étaient constamment appliqués à ces voisins détestés. Les deux rois partageaient eux-mêmes ces sentiments. Grands et illustres, ils se témoignaient extérieurement toute l'amitié et l'estime possibles, en évitant avec soin de donner lieu à de nouvelles querelles; mais au fond de leur cœur régnatent une méfiance, un dépit secret. Christian ne parvint jamais à cacher entièrement la jalousie que les victoires de Gustaf- Adolphe lui inspirèrent. Ce dernier reconnaissait les grandes qualités de Christian, et déclarait qu'il l’estimait au dessus de tous les rois de l'Europe. « Je voudrais seulement, ajoutait-il, que nous ne fussions pas aussi proches voisins. »