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CHAPITRE IV

La guerre avec la Russie. — L'élection de Charles-Philippe. — Jacob de La Gardie. — La mort d'Ewert Horn. — La paix de Stolbowa.

En Russie, les troubles occasionnés par les faux Démétrius duraient encore. Les Russes des classes élevées, comme des classes inférieures, étaient troublés, égarés par le changement continuel des souverains et par les guerres civiles. Il ne se trouvait pas dans tout l'empire un homme assez énergique, assez influent pour réunir les partis; ceux-ci recherchaient l'appui de la Suède et de la Pologne, en proclamant les princes de ces deux royaumes grands-ducs. La Suède et la Pologne profitaient des embarras de la Russie. L'une promeltait d'envoyer Üladislas, fils du rot, et la Suède le prince Charles-Philippe, frère de Gustaf Adolphe; mais toutes deux attendaient, sous ce prétexte, l'occasion de s'emparer de la Russie, ou du moins d’une grande partie de ce malheureux

pays.

La conduite intéressée de la Pologne et de la Suède attira enfin l'attention des Russes; ils résistèrent. Le peu de nobles qui conservaient encore une parcelle d'énergie et d'amour de la patrie, se réunirent à Moscou, et choisirent pour grand duc Michel Fédorowitch Romanow, jeune homme de la plus grande espérance, et l'auteur de la dynastie impériale de Romanow. Tous les partis se réunirent insensiblement autour du prince indigène, et l'espoir trompé donna naissance à une haine encore plus forte contre l'étranger. Le nouveau monarque russe fut donc nécessairement en guerre avec la Suède et la Pologne; il s'en trouva mal, l'empire étant épuisé et les Russes bien inférieurs à leurs ennemis sous le rapport de la discipline et des connaissances militaires. La Russie fut forcée de conclure la paix avec Gustaf-Adolphe, à Stolbowa. Ge traité est le plus avantageux que la Suède ait jamais fait avec ce pays voisin. Voici les événements les plus remarquables de cette guerre.

Après la prise Fe Nowgorod par Jacob De La Gardie, les habitants de cette ville choisirent pour grand-duc Gustaf- Adolphe, quiétaitencore à cette époque prince royal. Mais la nouvelle dela mort de Charles IX, et de l’élévation au trône

de Gustaf-Adolphe étant arrivée bientôtaprès, De La Gardie prévit que les Russes ne consentiraient, sous aucun prétexte, à prendre pour souverain le roi de Suède; il cacha donc la mort de Charles IX-jusqu'au moment où il eut disposé les esprits à porter leurs suffrages sur Charles-Philippe, frère de Gustaf Adolphe. Cette élection, quoique faite par l'autorité de De La Gardie et sous l'influence des canons suédois, ne tarda point à être généralement validée. Tout le pays du côté d’Archangel, de Jaroslaw, et même Moscou, se montrèrent disposés à reconnaître le prince suédois.

| A Stockholm, on en avait décidé autrement : on voulait | profiter de l'occasion et soumettre toute la Russie, ou du

moins une partie de ce pays, à l'autorité de la Suède, et Gustaf-Adolphe avait résolu d'accepter la éouronne qu'on lui avait offerte précédemment. Cette détermination éveilla les soupçons des Russes; mais, sur leurs représentations et sur celles de De La Gardie, il fut décidé que Gustaf-Adolphe renoncerait à son dessein, que Charles-Philippe accepterait le titre de grand-duc et se rendrait à Nowgorod. Plusieurs causes différèrent ce voyage pendant quelque temps. La reine douairière hésitait; elle désirait assurément de voir la couronne de grand-duc sur la tête de ce fils chéri; mais ce n'était pas sans inquiétude qu’elle songeait à l’envoyer au milieu d’un peuple encore barbare et si remuant. Elle mit donc une foule d'entraves à son départ. Tantôt Charles-Philippe avait encore besoin de continuer ses études, tantôt on ne pouvait le faire voyager dans une saison si rigoureuse, etc. On croit aussi que plusieurs des anciennes familles suédoises voyaient avec déplaisir l'immense considération acquise par celle des De La Gardie, et lui enviaient encore davantage la gloire de donner une nouvelle couronne à la maison royale. Le gouvernement lui-même aspirait plutôt à étendre les frontières suédoises aux dépens de la Russie, qu’à l'honneur de placer un prince suédois sur le trône russe. Par toutes ces raisons, les préparatifs du départ de Charles- Philippe furent faits avec une extrême lenteur, malgré les envoyés expédiés coup sur coup par la Russie pour k hâter. Dans l'intervalle, De La Gardie et Ewert Horn continuèrent à étendre leurs conquêtes. Le premier s’empara de Nœteborg, le second de Koporic, lama, Augdow et Iwangorod, ce qui augmenta le mécontentement des Russes. Personne, il est vrai, dans les environs de Nœteborg, n’osa opposer de la résistance aux Suédois vainqueurs; maïs au centre de la Russie on prit courage, et, comme nous l'avons dit plus haut, Michel Romanow fut élu grand-duc. Ce fut

vers cette époque que Charles-Philippe se mit enfin en route; arrivé à Wiborg, 1l apprit que la plus grande partie de la Russie avait quitté son parti pour embrasser celui de Romanow. Il y reçut aussi des messages de Suède, par lesquels il apprit que la reine douairière, malade” d'inquiétude et d'angoisse, espérait et attendait son retour. Gustaf-Adolphe et le sénat suédois, qui avaient en leur pouvoir les forteresses frontières les plus importantes, pressèrent encore moins le départ de Charles-Philippe; ce prince ne tarda point à rentrer dans sa patrie. [l est incontestable que Charles-Philippe serait devenu grand-duc de Russie s’il s'était rendu dans ce pays lors de la première invitation qui lui en fut faite. Mais, en Suède, ni le roi, ni la reine douairière, ni le sénat, ne voulaient s’avouer comme la cause d’un retard aussi préjudiciable.

La guerre éclata avec beaucoup de vivacité entre Gustaf- Adolphe et le grand-duc nouvellement élu. Des bandes nombreuses de Russes se précipitèrent vers les frontières; la guerre prit un caractère grave, et non loin de Bromitz il y eut des combats plus sanglants que lors des campagnes précédentes. La discipline des Suédois, leur habitude de la guerre, leur bravoure, firent pencher la victoire de leur côté. L'habileté des généraux y contribua beaucoup aussi. Ewert Horn continua à faire des courses dans le pays avec avantage, et son arrivée était un présage assuré de défaite pour les Russes.

L'ensemble de cette campagne était dirigé avec autant d'énergie que de prudence par Jacob De La Gardie. Il savait conduire à la fois les armées et les négociations, et il jouissait d’une grande considération chez les Russes. La tournure favorable de la guerre et l’élection de Charles-Philippe, étaient en grande partie son ouvrage; il éprouvait donc un dépit extrême de ce que le gouvernement suédois rendait

inutiles les efforts qu'il avait faits pour faire monter la maison royale de Suède sur le trône russe. De La Gardie reconnut l'œuvre de l'envie, et, peu content de Gustaf- . Adolphe lui-même, 1l lui envoya sa démission. Sigismond, roi de Pologne, voulut profiter de cette occasion; 1l essaya par des flatteries et de grandes promesses de séduire De La Gardie, pour le faire entrer à son service; mais celui-ci envoya les lettres du roi de Pologne à Gustaf-Adolphe, et y joignit la nouvelle assurance de sa fidélité envers son roi légitime. Gustaf-Adolphe sut apprécier un tel homme. Il le pria de retirer sa démission, et se rendit lui-même, en 1614 et 1615, à la frontière orientale, « afin, dit-il, d'apprendre l’art de la guerre auprès de ce héros expérimenté. » Dans l'espace de quatre ans, De La Gardie fut nommé sénateur, capitaine général, enfin comte, et fut le seul que Gustaf- Adolphe, pendant un règne de vingt ans, éleva à cette dignité.

Depuis longtemps Gustaf-Adolphe avait le désir d'essayer ses talents militaires dans les combats livrés par De La Gardie et Ewert Horn; mais sa guerre avec le Danemarck et des travaux administratifs importants s’y étaient opposés d'année en année. En 1614, il vint enfin passer quelques jours à l’armée, et eut la satisfaction de reprendre la forteresse d’Augdow, où l'ennemi avait eu l'adresse de rentrer. Gustaf-Adophe revint à l'armée en 1615 et entreprit le siége de Pleskow, qui traina en longueur. La force de la garnison, les maladies qui régnaient parmi les Suédois, un temps dé: favorable et l'espoir d'une paix avantageuse engagèrent le roi à, renoncer à celte entreprise. Au commencement de ce siége, le général Ewert Horn fut tué dans une escarmouche sans importance. On l'avait supplié le matin de ne point revêlir l'uniforme si reconnaissable de général; mais Horn se mit au-dessus des craintes et des avertissements. Ce

combat, en lui-même, n'avait aucune importance; il coûta la vie à deux ou. trois Suédois, mais parmi eux se trouva Ewert Horn. Le roi, l’armée, tout le royaume, le regrettèrent infiniment. L'année suivante il fut inhumé dans la terre seigneuriale de Kankas, domaine de famille, sous les dre= peaux qu'il avait conquis. Gustaf-Adolphe assista en personne à cette cérémonie. Ewert Horn était extrêmement instruit pour son époque; 1l savait le latin, le français, l'allemand à fond. Il se distinguait également par ses connaissances sur d'autres sujets, par sa loyauté, sa capacité, mais surtout par sa valeur extraordinaire. Il fut presque toujours l'instrument principal de De La Gardie, dans l'exécution de la plupart des faits d'armes de la guerre de Russie. L'union la plus honorable régnait entre les deux généraux, et jamais on n'aperçut la moindre trace de méfiance ou d’envie entre eux. De La Gardie reconnaissait franchement devant le ror-et devant tout le monde les grands services rendus par Horn, et lorsque la jalousie, l'envie, cherchèrent à noircir De La Gardie, ce fut Horn qui prit sa défense avec intrépidité et courage. C’est à l'amitié de ces deux héros que la Suède fut redevable du golfe de Finlande, qui lui permit de fermer, pendant près d’un siècle, tout accès dans la Baltique aux Russes. Gustaf-Adolphe rendait justice à leur mérite. Lorsque ces deux généraux, pour conserver Nowgorod, s’exposèrent dans les combats de Bronitz, en soutenant le choc d’une armée russe bien supérieure en nombre, Gustaf-Adolphe leur écrivit pour les engager à ne point braver la nature, ni des forces supérieures, et 1l ajouta : « La conservation de vos personnes m'est bien plus précieuse que toute la grande Nowgorod. »

La Russie, déchirée depuis si longtemps par des ennemis intérieurs et extérieurs, désirait et avait besoin de la paix, au moins avec l’un des trois pays qui étaient en hostilité

avec elle, la Suède, la Pologne et la Tartarie. Gustaf- Adolphe, voyant qu il y avait peu de gloire et aucun avantage à retirer de ce côté, souhaitait aussi d’en finir sur cé point, afin de pouvoir tourner toutes ses forces contre la Pologne. Des négociations furent entamées ; elles marchèrent d’abord lentement. Les Suédois, vainqueurs, élevaient leurs prétentions fort haut, et les Russes cherchaient à s’y soustraire. Cependant, menacés d’un côté par les Tartars et de l’autre par la Pologne, la crainte de tant d'ennemis les fit enfin céder. La paix fa conclue le 27 février 1617, à Stolbowa, village peu éloigné de Ladoga. La Russie Fi à la Suède ROUHOIA et sa province, taie et la ‘partie de la province de ce nom située entre le lac dde et le golfe de Finlande; l'Ingermanie avec les forteresses d'[vanogorod, d'Iama et de Koporic; elle renonça à toutes ses prétentions sur la Livonie, et paya vingt mille roubles. La Suède, de son côté, renonça aux prétentions de Charles-Philippe, reconnut Michel Romanow comme grand-duc, et rendit les forteresses. suivantes, qu’elle avait conquises : Ladoga, Nowgorod, Stara- Russa, Porchow et Augdow. Ce traité fut négocié, pour la Suède, par Jacob De La Gardie, Arvid Wildman et Henrik Horn, frère d'Ewert. Les Russes étaient accoutumés à regarder De La Gardie comme l'homme de Suède le plus haut placé après le roi. Henrik Horn aurait dù, dans ces conférences, avoir le pas sur De La Gardie, vu qu'il était plus ancien sénateur; mais ce dernier s’y opposa, en partie par orgueil, en partie sous prétexte que la considération dont il Jouissait auprès des Russes, et son influence sur eux, en seraient affaiblies, ce qui pourrait entraver la conclusion de la paix. Henrik Horn céda par respect pour De La Gardie, et afin de ne pas nuire, par des querelles particulières, au bien général. La paix fut signée.

La seconde des guerres dont Gustaf-Adolphe avait hérité

de son père se trouva donc terminée, et cela par un traité de paix honorable et avantageux. Il répandit la joie la plus vive dans le royaume, inspira beaucoup de reconnaissance pour le roi et augmenta l'amour qu'on lui portait. Gustaf- Adolphe lui-même était fort satisfait de cette heureuse issue. Il fit aux États assemblés l’énumération du grand nombre de contrées fertiles, de fleuves poissonneux et bien situés pour le commerce, qui avaient été réunis au royaume par cette paix. Avec la Narwa et la Newa, la Suède avait les portes ouvertes pour son commerce, et pouvait les fermer à son gré aux Russes. Ces derniers se trouvaient si complétement exclus de la Baltique, qu'ils ne pouvaient pas même faire voguer une barque sur ses eaux. La frontière était devenue plus facile à défendre; l'Ingermanie était protégée par le lac Peipous et la Narwa; la Finlande, ce vestibule de la Suède, était également dereta te par la Newa et le grand lac de Dada. fosse qu'il ne serait pas facile aux Russes de franchir. Le roi prévoyait, avec un véritable esprit prophétique, les dangers dont la Russie menacerait plus tard la Suède, surtout si elle parvenait à avoir pied sur la Baltique. C’est pourquoi, dans l’une de ses lettres à Axel Oxenstjerna, il se réjouit de les avoir privés de cet avantage : « Si ce démon, écrivait-il, a une fois le pied dans le vestibule, il s'uitroduira aussi dans la maison. »

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