CHAPITRE XXXIII Gustaf-Adolphe et l'industrie
Sous le règne long et sage de Gustaf Wasa, la prospérité du royaume avait pris de grands accroissements, l’aisance était partout. Des timbales d'argent, des bagues, des écus monnayés enfermés dans les armoires en encoignures, prouvaient que les paysans, quand ils le voulaient, étaient capables de suivre les exemples d'ordre et d'économie donnés par le gouvernement ; ils avaient leur trésor comme le roi. Mais cette situation fut entièrement changée par les guerres civiles et étrangères des fils de Gustaf Wasa; l'argent de la couronne et celui du pays sortirent du royaume. Gustaf-Adolphe trouva, en montant sur le trône, la couronne et les habitants de la Suède presque également appauvris, et l'industrie dans un désordre complet. On allait chercher chez les étrangers la cire, le miel, la bière, le chanvre, le papier, le houblon et une foule de marchandises de cette espèce que le pays aurait pu produire; le numéraire sortait d'autant plus vite du royaume. Gustaf-Adolphe essaya de tous les moyens pour remédier à ce mal. Il favorisa et encouragea l'industrie nationale dans toutes se parties, et, durant ses voyages, il cherchait, en conversant avec ses sujets, à fixer leur attention sur divers moyens d'augmenter le revenu de leurs propriétés. Des moutons allemands furent distribués parmi le peuple pour améliorer la race des moutons indigènes, dont la laine ne valait rien pour confectionner des vêtements. Des Hollandais, appelés en Suède par le gouvernement, y perfectionnèrent l'éducation des bestiaux. Les résultats des travaux agricoles étaient assez avantageux, car ils permettaient l'exportation de sept
mille charges de céréales environ par année. Cependant la culture fut perfectionnée par la noblesse, en possession de Ja fortune et des lumières nécessaires pour cet objet. Gn eucouragea de même les métiers ; des ouvriers habiles et de riches commanditaires furent attirés en Suède. La célébrité des noms de Grill, de De Geer, de Geiïjer et de De Besche date de ce temps. Ces efforts eurent des résultats salu- taires. Les premières manufactures d'armes et de papier furent créées à cette époque, ainsi qu’une foule de tanneries, de brasseries. On établit ainsi des métiers pour tisser la laine, la soie, etc. Afin de vendre ces marchandises avec plus d'avantage, et pour économiser le fret, on favorisa la navigation. : De nouvelles ordonnances furent publiées, et une foule d'associations commerciales se formèrent sous divers noms; plusieurs d’entre elles, habilement conçues, donnèrent des gains considérables aux particuliers et à la couronne. Le commerce devint plus florissant qu’il ne l’avait été depuis le règne de Gustaf Wasa, et les recettes des douanes s’en accrurent. Cependant Gustaf-Adolphe se méfait des grands commerçants. « Leur coffre-fort, disait-il, est leur patrie; ils le portent partout où le gain les attire.»
Ces espérances de prospérité étaient en partie Le résultat des efforts de Gustaf-Adolphe et de ses amis; l’époque par elle-même était peu favorable à de semblables entreprises. La guerre, avec ses levées continuelles d'hommes et d'impôts, mettait des entraves fréquentes au développement de l'industrie, qui a besoin de bras et d'argent. Les* fabriques et les établissements de commerce parvenaient rarement à une maturité complète, la couronne se trouvant dans la nécessité de leur demander de l'argent aussitôt qu'ils en avaient un peu amassé. L'agriculture était de même en souffrance, par suite des subsides élevés qu’on lui imposuit sous diverses dénominations. Le peuple savait très-bien que
ces efforts étaient indispensables, que le roi ne demandait pas de l'argent pour son propre compte, mais dans un but d'utilité générale ; 11 ne murmurait donc pas contre le monarque. Cependant un nombre considérable de fermes étaient abandonnées, et les paysans voulaient quitter en foule leur patrie pour tenter la fortune dans un pays moins pauvre. La plupart des impôts les plus rigoureux datent, il faut le dire, du règne de Gustaf-Adolphe. Le peuple s’y soumit à raison des besoins du pays, mais seulement pour un temps. Les longues guerres qui suivirent rendirent ces impôts permanents. Il faut dire enfin, pour être juste, que le roi, en donnant de la-vie à l’industrie, facilita au royaume le payement de cette augmentation des impôts. .
CHAPITRE XXXIV Perfectionnements introduits dans l’art de la guerre par Gustaf-Adolphe.
La guerre étant devenue la principale occupation de Gustaf-Adolphe, cet art est celui qui porte le plus de traces de son esprit créateur. Presque toutes ses parties subirent une transformation complète; c’est principalement durant la guerre de Prusse que ces changements furent inventés et introduits. |
Les exercices et les armements de l'infanterie étaient autrefois sujets à beaucoup d’inconvénients. Les piques avaient dix-huit pieds de long, et il était fort difficile de s’en servir; les mousquets étaient très-lourds et présentaient d'extrêmes difficultés pour en faire usage; le soldat trainait après Jui une longue fourche pointue qui, enfoncée dans la terre, servait d'appui pour viser. Les cartouches étaient contenues dans de petites boîtes suspendues soit à un ceinturon, soit à une bandoulière. Ces dispositions et la difficulté qu'on
éprouvait à allumer la mèche rendaient les mouvements très-lents. Dans l’armée impériale il ne fallait pas moins de quatre-vingt-dix-huit temps pour charger et pour tirer un coup de fusil. Le classement des soldats n’offrait pas moins d'obstacles. Les compagnies et°les régiments étaient fort nombreux; les premières se composaient de trois cents hommes et les seconds de trois mille, moitié piquiers, moitié mousquetaires, ordinairement rangés par dix de front, ce qui rendait les derniers rangs complétement inutiles. Dans les batailles on observait l’ordre néerlandais, c'est-à-dire qu'on formait des carrés pleins, de plusieurs mille hommes, masses énergiques pour attaquer, mais pesantes et faciles à mettre en désordre. Toute l'infanterie européenne observait cette tactique quand Gustaf-Adolphe commença la guerre d'Allemagne ; il opéra un changement complet dans l’art de la guerre.
La longueur des piques fut diminuée et réduite à onze pieds; on fit des mousquets moins pesants, la fourche fut réformée, et le soldat prit l'habitude de tirer en soutenant son arme avec la main; ce dernier changement était contraire à l’avis de la plupart des officiers. Le fourniment remplaça la bandoulière, les platines furent perfectionnées, ce qui rendit le maniement des armes plus facile. Le nombre des piquiers fut diminué et celui des mousquetaires porté aux deux tiers, afin d'augmenter la vivacité du feu. Les compagnies ne se composèrent plus que de cent quarantequatre hommes et les régiments de mille huit cents; les mouvements de troupes en devinrent plus faciles, et, le nombre des officiers ayant été augmenté, les soldats furent mieux commandés. [ls marchaient ordinairement six de front; quelquefois les mousquetaires avaient des rangs de trois hommes. Au lieu des anciens carrés, Gustaf-Adolphe inventa la brigade, où les mousquetaires et les piquiers
de chaque régiment formaient de petits corps espacés, afin de se mouvoir et de se secourir plus facilement. Les brigades étaient de deux mille seize hommes et les demi-brigades de mille huit. Ces dernières ne tardèrent point à être remplacées par la colonne Gustavienne, si célèbre dans l'art militaire. L'armée suédoise, organisée de la sorte, ressemblait à une forteresse dont toutes les parties se défendaient mutuellement. Les colonnes avancées figuratent les bastions, la brigade les courtines, et derrière elle, comme derrière un rempart, la réserve et la seconde ligne opéraient leurs mouvements pour porter du secours partout où 1} était nécessaire.
La cavalerie impériale souffrait des mêmes inconvénients que l'infanterie. Les cavaliers, couverts de fer de là tête aux pieds, armés d’un mousquet pesant, n'avaient aucune promptitude dans leurs mouvements et fatiguaient bientôt le cheval le plus vigoureux. Les régiments de cavalerie se composaient de sept cent cinquante hommes, et les escadrons de cent quarante-quatre chevaux, six ou dix de front. Gustaf-Adolphe fit disparaître la plus grande partie de l'armure de fer, dont 1l conserva seuklement la cuirasse et le casque; les mousquets furent remplacés par des carabines; les régiments ne se composèrent plus que de cinq cent cinquante hommes, et les escadrons de soixante-six chevaux qui marchaient sur quatre lignes. On perfectionna beaucoup l'arme des dragons, nouvellement inventée. La cavalerie impérrale avait adopté la caracole, c’est-à-dire que les cavaliers, après avoir déchargé leur arme, faisaient un tour à droite ou à gauche, afin de faire place au second rang,'et se plaçaient à la queue du dernier pour recharger leurs armes. Gustaf-Adolphe, au contraire, ordonna à ses cavaliers d’avancer, brides abattues, de faire feu et ensuite de se jeter sur l'ennemi l'épée à la main. Mais il retira surtout un
grand avantage d'une invention à lui; elle consistait à placer entre la cavalerie de chaque régiment des détachements de mousquetaires composés de cent quatre-vingts hommes, dont le feu meurtrier soutenait la cavalerie suédoise et abimait celle de l'ennemi. C'est à cette invention que Gustaf-Adolphe fut redevable de plusieurs de ses victoires. :
Gustaf-Adolphe était incontestablement le plus habile officier du génie de son temps; il perfectionna l’art des forüifications, et ce qu'on appelait les canons de cuir. Inventés par M. de Wurmbrand, ils furent employés pour la première fois dans la guerre de Prusse. Le nom de canons de cuir leur est assez mal appliqué. Ce canon était fabriqué avec du cuivre mince entouré de plusieurs cercles de fer, de cordes poissées, et le tout était ensuite recouvert avec du cuir. Si ces pièces de campagne étaient faciles à transporter en raison de Jeur légèreté, elles avaient l'inconvénient de s’échauffer tellement, qu'après plusieurs coups elles ne pouvaient plus servir; c'est pourquoi on y rendncça dès 1631. Gustaf-Adolphe fit raccourcir les canons. On s’était figuré d’abord que la portée du boulet dépendait de la longueur du canon, c’est pourquoi on les faisait aussi longs que possible. Cette erreur avait été reconnue, mais elle subsista jusqu'au moment où Gustaf-Adolphe fit fondre des pièees de campagne d’une longueur plus modérée; elles furent adoptées par toute l'Europe, et l'armée française en conserva l’usage pendant plus d’un siècle, Elles étaient connues sous le nom de pièces suédoises. | Gustaf-Adolphe donna àau ealeul une part plus considérable qu'il ne l'avait eue auparavant à l’ensemble des opérations de la guerre. Il suivit constamment ce principe, de ne jamais pénétrer en avant sans avoir assuré ses flancs el ses derrières contre une attaque. C’est surtout pendant Ja
guerre de Prusse qu’il développa cette théorie, et la première moitié de ses campagnes d'Allemagne prouve qu'il resta fidèle à l'application de ce principe; il attira plus tard l'attention générale. Gustaf-Adolphe le nommait ratio status belli, mais on l’appela ensuite l'Art de baser les opérations. Le principal et le plus bienfaisant des changements opérés par Gustaf-Adolphe est la création de la discipline et de la régularité dans les approvisionnements. On n'avait point songé jusque-là à donner des vivres et une solde réglés aux soldats; on leur laissait la liberté de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins aux dépens du pays que l'on traversait. Il en résulta des scènes affreuses, et les camps étaient un point de rassemblement pour les crimes et les désordres de toutes espèces. Gustaf-Adolphe essaya de porter remède à ce mal. 1] veilla, avec la tendresse d’un père, à la santé et aux besoins de ses soldats, leur donna des vêtements chauds, des vivres en quantité suffisante, et une solde payée régulièrement. Il faisait un usage fort rare. des punitions corporelles : suivant lui, elles affaiblissaient le sentiment de l’honneur, qui doit être toujours vivace dans le cœur du soldat. Mais 1l lui arriva souvent de chasser des individus isolés et même des compagnies entières. Afin d’attacher les troupes à leurs drapeaux, l’officier chargé de le porter ne participait jamais aux châtiments et avait ÎE droit d’intercéder en faveur des coupables. Gustaf-Adolphe, dans ses rapports avec ses soldats, se montrait constamment bon, affable ; aussi était-il aimé jusqu’à l’adoration, malgré .sa sévérité inouïe pour cette époque. S'il veillait comme un père sur ses soldats, 1l exigeait d’eux, en retour, la soumission d'un enfant. La moindre infraction à son code militaire était punie avec rigueur, et les soldats, autrefois si indépendants, furent obligés d’obéir. Ils s’y soumirent, car les lois militaires de Gustaf- Adolphe étaient empreintes d'un respect sincère pour
HISTOIRE l'E GUSTAF-ADOLPHE. 181
la piété, la vertu, la justice, la vérité, et le roi lui-même donnait l'exemple à toute l’armée. On tenait la main au respect dû à l'office divin, pendant lequel on chantait ordinatrement ce psaume composé par Luther : « Notre Dieu est pour nous un rempart puissant; » et à ces mots : « Veux-tu Savoir son nom? c’est Jésus-Christ, » toute l'artillerie présente tirait une salve d'honneur. Chaque régiment avait son aumônier; 1l faisait faire aux troupes la prière du matin et du soir, et avait en outre un pouvoir étendu pour extirper du camp les vices qui s’y introduisaient. Le jeu, l’ivrognerie, les querelles, tous les désordres étaient sévèrement défendus, et, afin de prévenir les tentations de l'oisiveté, on employait les soldats aux fortifications et les officiers à d’autres travaux. Les femmes de conduite suspecte étaient chassées ou mariées aux soldats avec lesquels elles vivaient. Les enfants voyageaient avec les bagages, sous la surveillance d’un maître particulier, qui tenait école quand le régiment n’était pas en marche. Lorsqu'il survenait des infractions à la discipline, Gustaf-Adolphe s’en prenait non pas aux soldats, mais aux officiers. Comme le vieux roi Gustaf, il disait : « C’est la fante de celui qui commande quand il n'est pas obéi. »
Gustat-Adolphe retira plusieurs avantages de cette sévère discipline. Ses soldats étaient en général soumis et paisibles. L'histoire n'a point conservé le souvenir d’une seule révolte importante dans l’armée suédoise ; et cependant il y en avait parmi toutes les autres troupes. En observant ainsi l’ordre et la modération, l’armée de Gustaf- -Adolphe subsistait beaucoup plus de temps que l'ennemi avec la même quantité de vivres, et elle était reçue partout avec confiance ; cette disposition favorable fit réussir, d'une manière inattendue, bon nombre d'entreprises. La conviction de remplir ses devoirs envers Dieu et envers les hommes inspira aux soldats comme
à leurs chefs un courage calme, mais inébranlable, basé sur la justice de leur cause et sur l'espoir de la protection divine. Ge fut ce sentiment qui fit des soldats suédois et de leurs officiers non-seulement des guerriers, mais encore des héros, longtemps même après la mort du grand Gustaf- Adolphe. « Il y a, disait ce prince, une énorme différence entre un maraudeur et un soldat, entre un Croate ct un héros. On peut être un combattant hardi, mais uoN pas un bon soldat quand on n’est pas un bon chrétien. )