CHAPITRE XXX VII
Les princes allemands.
Il est nécessaire, pour saisir l’ensemble de cette époque et de ses révolutions, de connaître plus particulièrement les princes allemands qui influèrent sur la guerre par leurs qualités personnelles, leur position ou leur puissance.
Le premier d’entre eux était Ferdinand IF, empereur romain, roi de Bohême et de Hongrie, duc d'Autriche, et le plus puissant monarque de l’Europe par son rang et ses possessions. Ce prince, né en 1578, était sage, persévérant, fier, hardi de sa nature, mais il le devint encore davantage par son éducation. Îl fut élevé, depuis l'âge de douze ans jusqu'à dix-sept, chez les jésuites d’Ingolstadt, et y puisa un dévouement illimité pour la religion catholique; c’est à qu'il prit la résolution de la propager par tous les môyens, même par la violence et la ruse. Ferdinand conserva un respect, un amour presque superstilieux pour ses maîtres. Dans ses voyages il logeait, autant que possible, dans les monastères de leur ordre, et choisit parmi eux son confesseur, le père Lamormain, qui jouit plus tard d’une grande influence. Ferdinand était un observateur serupuleux de toutes les pratiques religieuses, telles que pèlerinages. jeûnes, ete. Il portait toujours sur lui des images, des reliques; non-seulement il avait pris avec solennité la Vierge Marie pour sa patronne, mais il l'avait nommée généralis-
sime de l'armée autrichienne. À ce zèle pour sa croyanèe Ferdinand joignait une ambition sans bornes et qui ne reculait devant aucun moyen pour se satisfaire; souvent il donna de la vérité à cette assertion du cardinal de Richelieu, qui assurait que la religion était chez Ferdinand le manteau de l’ambition. L'empereur ne vint jamais ou fort rarement à l’armée; du fond de son palais il savait choisir ses généraux et diriger les négociations avec la plus grande habileté. Il profitait avec hardiesse de là fortune, et ne désespérait jamais au milieu des plus grandes traverses. Tel était le chef du parti catholique et l’homme destiné à devenir l'adversaire de Gustaf-Adolphe.
Après Ferdinand on remarquait du même côté le due Maximilien de Bavière. Il était né en 1573, et avait étéélevé, comme l’empereur, chez les jésuites d’Ingolstadt. I s'était distingué dès sa Jeunesse, par de l'application, des connaissances et de bonnes mœurs. Comme prince régnant, il donna des preuves d'activité, d'ordre, et introduisit les améliorations les plus sages dans toutes les branches du gouvernement. Il était catholique zélé sans aller jusqu'à la persécution, partisan de l'Autriche par raison et par alliance de famille. Ferdinand avait épousé en secondes noces la sœur de Maximilien, et le fils de ce dernier, la fille de l’empereur; les deux princesses portaient le nom de Marie. Lorsqu'il fut question délire Ferdinand, plusieurs princes, jaloux de la maison d'Autriche, voulaient élever sur le trône impérial Maximilien, vénéré de tous. Les intrigues des jésuites et la prudence du duc de Bavière s’opposèrent à cette ‘élection. Maximilien, au lieu d’être le rival de Ferdinand, devint son plus fidèle ami, et reçut en récompense le Haut- Palatinat et la dignité d’électeur. Les autres princes catholiques étaient moins célèbres.
Parmi les princes protestants, Jean-Gcorges, électeur de
Saxe, se distinguait par l'étendue de ses possessions, mais uon point par ses qualités personnelles. Borné de sa nature, il avait un goût prononcé pour les plaisirs ; il aimait surtout la chasse et la bière forte, d'où lui est venu le surnom de roi de la bière. Ce fut avec un sentiment de suffisance et d'orgueil qu'il se vit le chef des protestants d'Allemagne; mais il les trahit de la manière la plus honteuse par intérêt personnel. Ferdinand lui promit vaguement, en 1619, de joindre la Lusace à ses États; aussitôt Jean-Georges se montra disposé en faveur de l'empereur, et, lorsque Ferdinand parut oublier son engagement, l'électeur fit grand bruit au sujet de quelques illégalités, mais il se tut de nouveau quand la Lusace lui fut cédée comme garantie des armements qu'il avait faits contre la Bohême. Ferdinand, moyennant quelques attentions personnelles, eut l'adresse d'engager Jean-Georges à rester spectateur inactif de la défaite des protestants. La conduite de l'électeur excita la colère et la raillerie. On l’appelait le Judas Ischarioth de l'Allemagne. « Le roi de la bière, disait on, fait plus de cas des caves de Mersebourg que des protestants; » ou bien : « L'empereur se conduit avec la Saxe comme Ulysse avec Polyphème; 1l la ménage pour la manger en dernier (1). »
Le beau-frère de Gustaf-Adolphe, l'électeur Georges-Guillaume de Brandebourg, avait des États considérables, mais des qualités fort ordinaires. Son favori Schwartzenberg, qui était catholique, Je dominait; on le croyait dévoué à l'empereur.
Frédéric, comte palatin du Rhin et ensuite roi de Bohême, élait un prince vif, jovial et actif, mais peu réfléchi et sans persévérance. Il a déjà été question de son règne en Bohême
(1) Archives du royaume. Acta historica, 1612-1693. L. Gruble à Axel Uxenstjerna. Stralsund, le 28 mars 1651.
et des malheurs qui en furent la suite. Sa femme, Élisabeth d'Angleterre, était une princesse remarquable par sa beauté et l'élévation de son esprit. Frédéric hésitant à accepter la couronne de Bohême, elle lui dit: « Lorsqu'on a le courage de demander la main d’une fille de roi, une couronne royale ne doit pas faire peur. » La conduite noble de cette princesse, dans la bonne et dans la mauvaise fortune, arma plus d’un vaillant guerrier pour sa cause et celle des protestants.
.La Hessel-Cassel était gouvernée par le landgrave Guillaume V, souverain sage, intrépide et le premier des princes allemands qui se déclarèrent ouvertement pour la Suède. Sa femme, Amélie-Élisabeth, plus célèbre que lui encore, était peut-être la princesse la plus remarquable et la plus considérée de l’Europe. Le jugement, le courage, l’à-propos et la convenance accompagnaient toutes ses entreprises. Après la mort du landgrave elle gouverna sa principauté, durant la minorité de ses enfants, avec sagesse, bonheur et force, chose difficile à une époque si orageuse. Pendant dix-huit années de guerre, elle fut le seul, l’inébraniable allié des Suédois, et sortit avec eux victorieuse de cette lutte. Son fils trouva à sa majorité l'héritage de son père, non-seulement agrandi, mais dans une situation plus prospère que pas un des États de l’Allemagne. Le duc Bernhard de Wei. mar se proposait de demander la main de cette princesse. lorsqu'il fut surpris par la mort.
Le duc Jean de Saxe-Weimar était de la branche dite Ernestine de Saxe, qui avait perdu, près d’un siècle auparavant et durant les dissensions entre l’empereur et les catholiques, la dignité d’électeur. C'est pourquoi le duc Jean nourrissait une vieille haine contre son ennemi héréditaire ; il en était de même pour ses fils, au nombre de onze, dont sept seulement parvinrent à l’âge mûr. Tous prirent part à cette guerre avec une grande animosité. On distingua parmi
eux le due Guillaume, qui fit preuve d'une bravoure remarquable au service de Gustaf-Adolphe, et succéda à son père. Cependant Bernhard, le plus jeune des fils de Jean, fut le plus célèbre ; c’est un des héros de la période suivante. Les ducs de Saxe-Lauenbourg avaient plusieurs alliances de famille avec la maison royale de Suède; la première femme de Gustaf-Wasa étail une princesse de Lauenbourg, et il donna sa fille à un membre de cette famille. Le frère de ce dernier, le duc François If, était un prince pauvre sous le rapport de ses domaines, mais riche en enfants; 1l en avait dix-neuf, dont neuf fils qui vécurent. La pauvreté les obligea à chercher fortune dans les armées et dans les cours étrangères, et nous les trouvons mêlés à toutes les révolutions de leur temps; ils étaient hardis, actifs, mais sans consistance, et l’on ne pouvait ouère compter sur eux. Il y en eut trois qui finirent par se faire catholiques. Auguste, l'ainé, succéda à son père. Jules-Henri est connu par son duel avec Gustaf-Adolphe; après avoir embrassé la religion catholique, il fut partisan fidèle de l'empereur.François-Charles, d'abord luthérien etallié des Suédois, devint catholique et partisan de l’empereur. Rudolphe-Maximilien était vaillant, et fut con- -stammentfidèleà l’Autriche;enfin François-Albert.néen1598, fut élevé dans le camp impérial ; il passa successivement des Suédois aux Saxons et retourna vers les impériaux. Il fut généralement soupçonné d’avoir assassiné Gustaf-Adolphe. Le duc Christian de Brunswick prit une part active à la guerre de trente ans, comme frère d'armes de Mansfeld. Cette détermination lui avait été suggérée par son humeur impétueuse, et surtout par son admiration pour la comtesse palatine, l’infortunée Élisabeth. Avec l'image de cette princesse dans le cœur, et peut-être sur son casque, il se précipitait dans la mêlée, où son impétuosité détruisait .quelquefois le bien produit par son courage. |
Le comte Ernst de Mansfeld était plus redoutable. Défenseur vaillant, habile, persévérant, des protestants, il fut souvent battu par Tilly, mais ne perdit jamais courage. Personne n'entendait mieux que lui l’art de réunir les troupes dispersées et de reparaître sur le champ de bataille plus fort qu'avant sa défaite. Il erra pendant sept ans en Allemagne, aimé parce qu'il était souvent l'unique défenseur de la liberté, et redouté en même temps par l'amour sans frein de ses troupes pour le pillage. Les catholiques cherchèrent vainement à l’attirer par de brillantes promesses. Après un combat malheureux qu'il livra en 1626, près de Dessau, où il fut battu par Wallenstein, Mansfeld s'enfuit vers la Hon- grieavec le dessein d’entrer au service de Venise. Il fut surpris, non loin de Spalatro, par une maladie grave. Sentant venir la mort, il se fit revêtir de ses armes et se tint appuyé sur deux de ses officiers. « Un général, dit-il, doit mourir debout et couvert de ses armes. »