CHAPITRE XXXVIII
Les raux allemands.
Boucquoi, Dampier, Spinola, etc., qui commandaient en chef lors du début de la guerre de trente ans, étaient morts durant les douze années qui précédèrent l’arrivée de Gustaf- Adolphe en Allemagne. Leurs élèves et successeurs Immédiats se mesurèrent principalement avec les Suédois.
Le premier qui se présente est le célèbre Tilly. Il se nom- mait Jean Tzerklas de Tilly, était né à Liége, en 1560, d'une ‘antique et noble famille. 11 montra dès sa première ei ftieu) un penchant décidé pour la guerre, mais en même temps son humeur était douce et son esprit modeste. Il entra d’abord comme page au service de Bavière, et devint l'objet des
railleries des courtisans, qui le surnommèrent le « convive silencieux. » Le prince Maximilien ne tarda point, au contraire, à distinguer les qualités remarquables dont ce jeune homme sans prétentions était doué. Tilly aspirait à changer la vie oisive de là cour contre l’activité des camps. Il servit dans les Pays-Bas, puis en Hongrie, où il devint en
peu de temps lieutenant-colonel et enfin général d’artillerie, sous le règne de l'empereur Rodolphe. Tilly servit ensuite en Bavière ; c’est sous les bannières bavaroiïses qu'il fit sa plus abondante récolte de lauriers. Par ses soins, les troupes de Maximilien furent bientôt les mieux équipées et les mieux exercées de presque toute l'Europe. C'est à leur tête que Tilly remporta des victoires successives sur le comte de Mansfeld, sur le duc de Brunswick et le reste de ses ennemis. L’issue favorable de la bataille donnée sur la montagne Blanche est due surtout à son habileté. De tels services furent universellement appréciés. Maximilien de. Bavière honorait ce général de l'amitié la plus intime, et l’empereur l’éleva, en 1623, au rang de comte de l'empire, avec le nom de Tilly. Sous beaucoup de rapports, c'était un homme estimable et grand. Courageux, prudent dans le: combat, aucun de ses contemporains ne le surpassait en habileté; de plus, il était fidèle à sa parole, désintéressé, Juste, moral au plus haut degré. Il se louait de trois choses : «de n'avoir jamais goûté de vin, de n'avoir point éprouvé de défaites, et de n'avoir jamais joui de la faveur des femmes. » Son dévouement à la religion catholique le rendit parfois cruel envers les protestants. Tilly conserva jusqu’à la fin la modestie de sa jeunesse, et refusa le titre de prince que l'empereur voulait lui donner. Il était grand, maigre, portait les cheveux courts et bien rangés; son large front était fortement ridé, comme son visage ; il avait le nez long, ses yeux et ses joues étaient enfoncés, et les pommettes de
ces dernières très-saillantes ; 11 avait des moustaches et un bouquet de barbe au menton. Tilly portait ordinairement un costume espagnol vert, un chapeau relevé d’où descendait sur son dos une longue plume rouge. Dans les batailles, il montait presque toujours un très-pelit cheval gris-pommelé.
Le 14 septembre 1583 naquit à Prague Albrecht Wenceslas Eusèbe, baron de Wallenstein, ou Albrecht Wallenstein, comme on l'appelle habituellement. Il montra dès son enfance un caractère fougueux et intraitable ; ses parents essayèrent vainement de le dompter en lui donnant des précepteurs particuliers, et finirent par le conduire au collége de Goldberg, où 1l fut confié à un professeur nommé Fuhner, célèbre par sa capacité et son énergie. Celui-ci, après avoir employé vainement la douceur et la sévérité, rendit l'enfant à ses parents, qui l’envoyèrent, accompagné d’un précepteur, à l’université de Nuremberg, car ils étaient luthériens. Wallenstein avait alors seize ans. Il s’abandonna avec l'impétuosité la plus sauvage à tous les désordres, à toutes les violences qui se commettent par les étudiants: il excitait et prenait une part active aux voies de fait particulières et générales. Ses professeurs l’avertirent à plusieurs reprises de prendre garde à lui; nne fois il fut mis en prison, puis on l'invita à sortir de la ville, ce qu'il fit en effet. Tout ceci s'était passé dans l’espace de six mois environ. Wallenstein prit ensuite du service, comme page, chez le margrave Charles de Burgau. Il Jui arriva un jour de s’endormir assis contre une fenêtre ouverte au troisième étage ‘du château d'Inspruck. Dans l'angoisse causée par un rêve pénible, il se jetait en avant, en arrière, et tomba enfin par la fenêtre, mais sans éprouver le moindre mal, maloré l’énormité de la chute. Ge que cet événement avait d’extraordinaire fit naître chez Wallenstein des pensées sérieuses et
quelquefois fantastiques. Il se crut réservé pour de hautes destinées, et un changement complet s’opéra en lui. Son esprit était encore sauvage et indomptable; mais 11 devint silencieux, concentré en [ui-même, et se plongea dans de sombres rêveries sur les énigmes de la vie, de l'univers, de l'humanité. Il embrassa la religion catholique avec la ferme persuasion que la Vierge Marie l'avait sauvé dans ce but ; puis il voyagea pour compléter ses études, visita l'Espagne, la France, les Pays-Bas et l'Italie, et y acquit une connaissance exacte de ces divers pays. Il rencontra dans ses courses des savants qui lui donnèrent du goût pour l’astrologie, science favorite de cette époque. Ce goût s’accrut encore durant le séjour de Wallenstein à Padoue: il étudia longtemps l'astrologie avec le professeur Argoli, qui crut, d'après le mouvement des corps célestes, pouvoir prédire à son disciple un avenir brillant et remarquable. Wallenstein conserva pendant toute sa vie le penchant le plus décidé pour l’astrologie, et durant ses dernières années il fut constamment accompagné par un vieil et célèbre astrologue nommé Seni.
De Padoue, Wallenstein se rendit en Hongrie, et fit ses premières armes dans la guerre contre les Turcks ; dès lors son courage indomptable le fit remarquer. Après la paix de 1606, il retourna en Bohême. Son père était mort en Ini laissant un modique héritage. Wallenstein, pauvre et haï de ses compatriotes à raison de son changement de religion, n'avait guère de chances de fortune dans ce pays. Cependant l'archevêque catholique de Prague, ayant eu par hasard l'occasion de connaître ce jeune homme et ses facultés extraordinaires, voulut le rendre indépendant, et lui proposa pour femme une veuve, vieille, mais excessivement riche. Ce mariage se fit. La multitude ignorait encore l'esprit singulier de Wallenstein et son ambition sans bornes ;
elle ne put se figurer qu’il eût consenti volontairement à épouser celte vieille femme s1 désagréable. « Elle lui a fait prendre un philtre, disait-on; de là proviennent ce mariage contre nature et les autres singularités de Wallenstein. » Cependant cette femme mourut peu de temps après, et laissa à son jeune époux des richesses VpouE ainsi dire incalculables.
C'est vers ce temps que des troubles surgirent en Mr che. Wallenstein rejeta toutes les propositions qui lui furent faites de prendre une part active dans la querelle entre l’empereur Rudolphe et son successeur Mathias. Il enrôla au contraire deux cents cavaliers et les conduisit au duc Ferdinand, alors occupé d’une guerre contre Venise. Il posa dans celte circonstance, par sa libéralité et par sa bravoure, les bases de la faveur extraordinaire dont il jouit plus tard auprès de Ferdinand et des troupes. Après cette guerre, il fut nommé colonel, et épousa la belle et jeune Isabelle de Harrach, fille du conseiller intime de Ferdinand, et en même temps son favori. Wallenstein devint chambellan impérial et tini à Vienne un état de maison magnifique.
Lors de leur révolte de 1618, les Bohêmes offrirent à Wallenstein les fonctions de général en chef; mais il resta fidèle à l’empereur etse distingua maintes fois à la tête d’un régiment de cuirassiers qu’il avait enrôlé à ses frais. Les Bohêmes, irrités, confisquèrent toutes ses propriétés, ainsi que celles de huit personnes de son nom. Wallenstein n’en devint que plus dévoué à Ferdinand. [l était absent lors de la bataille de la montagne Blanche, mais ses cuirassiers * eurent une part importante à la victoire. Wallenstein servit ensuite avec lé même succès contre Bethlen Gabor: 1l contribua à la délivrance de Vienne, el, après la mort de Boucquoiet de Dampier, 1l fit remporter à l’armée impériale plusieurs victoires qui forcèrent Bethlen Gabor à se retirer.
La paix fut conclue entre la Bohême et la Hongrie. Wallenstein rentra dans la jouissance de ses biens, et reçut pour récompense de ses services la seigneurie de Friedlandiavec le titre de comte, puis de prince d'empire en 1623, et de duc en 1624. Cette fortune extraordinaire donna naissance à l'envie et à une accusation de négligence et d'intérêt personnel. Wallenstein vint en personne à Vienne, distribua douze mille ducats aux juges, puis 1l présenta dans toute leur évidence les services qu'il avait rendus. Il fut acquitté et nommé major général.
Wallenstein resta ensuite quelque temps inactif en Bohême. Il offrit ses services à Maximulien de Bavière ; mais Tilly, redoutant un rival si illustre, prit secrètement et si bien ses mesures, que Wallenstein éprouva un refus. C’est la cause de l’inimitié amère qui exista entre ce général d’un côté, Maximilien et Tilly de l’autre. Cependant Wallenstein ue put rester davantage dans l’inaction; Ferdinand avait besoin d’une armée, mais l’argent lui manquait pour la créer. Wallenstein offrit d’équiper à ses frais, pour le service del’empereur, quarante mille hommes. Cette proposition fut d’abord regardée comme une sorte de forfanterie; mais, la nécessité restant la même ainsi que l’offre de Wallenstein, l’empereur pensa qu'il pouvait tenter cette chance, d'autant plus qu’elle ne coûtait rien. Il accepta donc la proposition de Wallenstein, à condition toutefois de n'équiper que vingt mille hommes. « Ils mourront de faim, dit Wallenstein; cinquante mille hommes, au contraire, trouveront eux-mêmes leur subsistance. » On s'arrêta donc à ce nombre. Le bruit se répandit dans toute l'Allemagne que Wallenstein se proposait d’enrôler une armée à ses frais. La singularité de l’entreprise, le nom, le bonheur et la libéralité bien connus du duc de Friedland attirèrent une foule de soldats : ils venaient non-seulement des bandes disper-
sées de Mansfeld, mais encore des rangs de Tilly, et l’on vit bientôt avec étonnement Wallenstein à la tête de soixante mille hommes. C’est avec cette armée qu'il pourchassa, en 1626, Mansfeld à travers la Saxe, la Silésie et la Hongrie; qu'en 1627 1l prit le Holstein et le Jutland; qu'il assiégea Stralsund en 1628 et contint toute l'Allemagne du Nord. On s’étonna du bonheur que Ferdinand avait eu de trouver un semblable général, et l'empereur lui-même avouait avec reconnaissance les obligations qu'il avait à Wallenstein; 1l le nomma, comme nous l'avons dit plus haut, duc de Mecklembourg en 1629.
Cependant Ferdinand commençait à redouter secrètement un sujet si puissant et si indépendant. Le caractère de Wallenstein et toute sa personne n'étaient pas faits pour inspirer la confiance. Il était de haute taille, maigre, avait les cheveux hérissés, un front élevé et lisse, des yeux noirs
,très-scintillants, le temt jaune. Chacun de ses regards et de ses gestes étaient sévères et d’un froid glacial. Ses lèvres ne souriaient presque jamais ; 1l parlait rarement, et le peu de paroles qu'il disait étaient prononcées d'une voix forte dont il ne pouvait modifier le timbre désagréable. Il était sobre, modéré, extrêmement laborieux, dissimulé, soupçonneux, et téméraire jusqu'à l’étourderie; inexorable envers Îles criminels, sa sévérité était quelquefois portée à Pexcès. Si l’on accusait un soldat d’insubordination, 1l lui arrivait souvent de répondre sans autre examen : « Pendez ce chien! » Ce fut le sort d’un de ses valets de chambre, qui le réveilla trop matin. L'emportement de Wallenstein ne ‘connaissait point de bornes, il en était de même de sa libéralité. Faire un présent au-dessous de mille florins lui semblait contraire à sa dignité, Il veillait attentivement à la santé, au bien-être de ses soldats, et leur laissait en même temps la liberté de se nourrir et de s’enrichir par le pil-
lage. Il récompensait ses officiers et ses serviteurs d’nne .manière royale, et son état de maison était splendide. Wallenstein fit élever de somptueux bâtiments dans ses propriétés, à Prague, à Gitschin et dans son duché de Friedland. Le château de Prague était surtout remarquable; l’écurie seule ressemblait à un petit palais, où trois cents : chevaux de luxe choisis étaient attachés à des râteliers de marbre. Le château proprement dit contenait de grandes et magnifiques salles ornées de tableaux peints par les premiers maitres, représentant les exploits de Wallenstein, et lui-même en triomphateur, le front ceint de lauriers, sur un char trainé par les chevaux du soleil. Il voyageait avec cinquante voitures à six chevaux, pour lui et les personnes de sa suite; cinquante autres voitures transportaient Îles domestiques et les objets nécessaires au service. Le même nombre de gardes se tenaient continuellement dans son antichambre. Sa cour se composait de soixante pages nobles, de douze chevaliers barons et de quatre chambellans ; toute sa maison se montait à neuf cents personnes et à mille soixante-douze chevaux. La table ducale était chaque jour de cent couverts; Wallenstein s’y montrait rarement, car 1l haïssait les hommes et les fuyait: «C’est une race ingrate, mauvaise, disait-1l, et en même temps si sensible au moindre bruit, que ses maîtres sont obligés de prévenir le retentissement des éperons en les enveloppant de rubans de soie.» Sa femme et sa fille le voyaient rarement, et jamais il n’eut un ami intime. Son temps était consacré aux devoirs de sa charge, à sa correspondance, à ses travaux astrologiques avec Seni, à de sombres rêveries et aux plans d'une ambition démesurée. Cependant, quoique renfermé seul, pour ainsi dire, au fond de son palais, il régnait avec un pouvoir presque absolu, non-seulement sur son armée, maïs encore surune grande partie de l'Allemagne. Les soldats le suivaient
avec une soumission aveugle; sa sévérité et sa libéralité les enchaînaient ainsi que son extérieur mystérieux. [l traitait les peuples allemands avec toute la dureté d'un vainqueur, et leurs princes non-seulement comme ses égaux, mais avec une arrogance blessante. Personne n'osa pendant longtemps heurter cet homme aussi puissant que redouté. L'empereur Jui-même fut obligé plusieurs fois de voir sans rien dire que Wallenstein agissait contrairement à ses ordres, et sans daigner s’excuser. À la tête d’une armée formidable, dépendante de lui uniquement, Wallenstein était une puissance redoutée de tous, et ce ne fut pas sans raison qu'on le surnomma Île dictateur de l'Allemagne. Nous dirons plus tard comment la diète de Ratisbonne le fit descendre du faite des honneurs aussi promptement qu’il y était monté.
Le troisième des généraux allemands remarquables de setle période était Gottfrid-Henri, comte de Pappenheim Triechlingen, né en 1594, comme Gustaf-Adolphe. Son père, maréchal de l'empire, avait en cette qualité deux glaives dans ses armes. Le jeune Pappenheim naquit avec deux glaives rouges sur le front, et dans la même position que ceux de ses armoiries. Ce signe s’effaça avec l’âge, et après la vingt cinquième année il ne se montrait plus que dans les émotions vives. Pappenheim avait un caractère élevé, courageux ; durant son enfance, on le vit rarement ou Jjamais pleurer. Du reste, 1l était gai, loyal, il aimait à apprendre, et acquit de l'instruction avec des maîtres particuliers , et dans ses longs voyages. Il débuta dans la carrière militaire sous les ordres du duc de Bavière, et parvint en peu de temps aux grades élevés. IT était déjà colonel à l’époque du combat de la montagne Blanche; blessé dès le commencement de cette affaire, il continua à se battre jusqu’au moment où, son cheval ayant été tué, 1ls tombèrent ensemble, Pappenheim en dessous, et sans pouvoir se débarrasser.
Toute la cavalerie passa sur lui et le blessa encore davantage ; 1l finit par rester étendu sans connaissance sur le champ de bataille. « Je ne savais pas au juste, disait-1l souvent, si J'étais en paradis ou en enfer. Je ne me trouvais pas assez bien pour croire à la première supposition, ni assez mal pour croire à la seconde. Je finis donc par penser que J'étais en purgatoire. » Pappenheim fut tiré de ses rêveries par un soldat impérial qui le pillait; quand ce dermer vit le blessé ouvrir les yeux, il dit : « Misérable chien, tu as de belles chausses, meurs ! » et en même temps 1l leva son sabre. « Au nom de Dieu! s’écria Pappenheim, laissemoi vivre. Je suis le colonel Pappenheim, et te récompenserai richement. » On le transporta à Prague, où 1l fut confié au chirurgien particulier de Maximilien. Il n'avait pas moins de vingt blessures, dont six fort dangereuses ; mais des soins et un tempérament excellent lui rendirent une santé parfaite. Depuis, il prit part à toutes les campagnes et se distingua de la manière la plus brillante par son habileté et surtout par son courage. À sa mort, on ne trouva pas moins de cent cicatrices sur son corps.
Pappenheim était grand, il avait Le visage plein, un nez et un front élevés, des yeux vifs, un peu de ressemblance avec Gustaf-Adolphe. Son esprit chevaleresque antique se montra surtout à l'égard de ce prince. Suivant une ancienne tradition de famille, un comte de Pappenheim, couvert de cicatrices et monté sur un cheval blanc, devait être le vainqueur d'un roi grand et illustre. Pappenheim était convaincu, dit-on, que cette prédiction le concernait. Gustaf- Adolphe et lui firent tout ce qu'il fallait pour l'accomplir. Pappenheim montait toujours un cheval blanc, et dans toutes les batailles il se plaçait en face du roi pour se mesurer avec lui. Il éprouvait en même temps pour cet ennemi l'estime la plus vraie, la manifestait franchement en
toute occasion, el cherchait à rendre plus frappante encore sa ressemblance avec son célèbre adversaire, en affectant de s'habiller et de porter ses cheveux comme lui. Nés dans la même année, ils succombèrent enfin tous les deux le même jour et sur le même champ de bataille.
Hans-George d’Arnheim, né en 1581, descendait d’une antique famille noble de Brandebourg ; il se distingua par son instruction, sa finesse, sa taciturnité; c'est pourquoi - Richelieu l’appélait « la meilleure pâte à cardinal de toute l’Europe. » Cependant il était dévoué à la doctrine de Luther, et avec tant d’opiniâtreté, qu’on le surnommait le capucin luthérien. Du reste, Arnheim était changeant, faux, intéressé : 1l entra d'abord au service de la Pologne, puis à celui de la Suède, et passa ensuite dans les troupes autrichiennes, où 1l contracta une étroite amitié avec Wallenstein ; les mésintelligences survenues entre eux ne purent la rompre. Le mécontentement que la campagne de Pologne, en 1629, avait causé à Arnheim l'éloigna de bonne heure des armées impériales. Il entra au service de la Saxe avec le grade de feld-maréchal.
Altringer était d’une basse extraction. Il accompagna un jeune noble français dans ses voyages, d’abord comme valet de chambre, ensuite comme secrétaire, et sut dans cet intervalle acquérir, par son application, une connaissance assez approfondie des différents pays qu'il visita, de leur langue et de leur situation. Altringer entra ensuite dans la chancellerie du concile de Trente, où sa capacité et ses succès firent naître l'envie, et on le persécula. Dans sa colère, il abandonna son emploi et la ville, en se proposant d'embrasser la carrière du premier homme qu'il rencontrerait. Ce fut un soldat allemand; Altringer le suivit en Italie. Il prit ensuite du service en Bavière, et, montant d’un grade à l’autre, il devint, après la mort de Tilly, général
en chef de l'armée bavaroise: l’empereur lui conféra la dignité de baron de l’empire. Altringer était brave, sensé, spirituel, et surtout fort éloquent, mais en même temps vindicatif et avide d’argent : on le surnommait l’Espagnol italien.
Henrik Holk, né à Alsen, ile danoise, était un guerrier intrépide, actif, mais de mauvaises mœurs, cruel et aimant le pillage. Holk et ses chasseurs étaient un objet de terreur et d’aversion pour toute l’Allemagne. Il changea plusieurs fois de religion. Enfin, pendant J'une de ses plus cruelles expéditions, il fut atteint d’une maladie mortelle. Pas un prêtre ne voulut entendre la dernière confession de cet homme détesté. Il mourut abandonné de tous, et même de ses propres officiers; son dernier soupir fut reçu par l’une des femmes publiques du camp.
Le comte de Mérode, attaché au parti de l'empereur, est célèbre seulement par ses soldats indisciplinés, nommés d'après lui Mérodistes où Mérodiens, d'où est venu le mot maraudeur.
Tiefenbach, Gœtz, Rolalto, Maradas et le chef croate Isolani, étaient des colonels plus ou moins célèbres et dont Je nom figure souvent dans cette guerre. C'est aussi vers ce temps que Gallas, Piccolomin: et Montécuculli commencèrent à se faire connaître.
Si quelques généraux ont acquis de la renommée, il en était de même pour plusieurs régiments, connus de toute l'Allemagne par leur bravoure et leur habitude de la guerre. De ce nombre étaient les cuirassiers de Wallenstein et les Wallons de Tilly, les premiers regardés comme l'élite de Ja cavalerie et les seconds comme celle de l'infanterie allemande. Le régiment bavarois de Kronberg était fort connu également, et les hommes dont il se composait étaient surnommés les invincibles; ils montaient des chevaux noirs,
portaient des vêtements de même couleur et des têtes de mort blanches sur leurs casques. Une célébrité toute particulière était le partage des Croates, cavalerie hongroise indisciplinée, violente dans ses attaques, mais dépourvue d'ordre et de persévérance. Les Croates se distinguaient par un amour effréné du pillage et les violences les plus brutales. L'angoisse et la terreur les précédaient; le meurtre et l'incendie étaient leurs compagnons.