CHAPITRE XLIV
Guet-apens contre Gustaf-Adolphe.
Les qualités personnelles de Gustaf-Adolphe ne tardèrent pas à susciter des craintes aux catholiques clairvoyants, et : il fut décidé que l’on se déferait par la ruse de cet ennemi redouté. D’après une convention arrêtée avec Conti, un hieutenant-colonel, nommé Quinti del Ponte, passa du camp des impériaäux dans celui des Suédois, où il fut reçu sans la moindre défiance et placé dans le régiment de Didrik Falkenberg. Il y trouva le chef d’escadron Jean Baptista, également Italien. La conformité de caractère fit vientôt naître entre ces deux hommes une grande intimité, et ils prirent la résolution de profiter de la première circonstance favorable pour assassiner le roi, ou, ce qui vaudrait encore mieux, pour le livrer à Conti. On raconta depuis que Baptista avait été plusieurs fois sur le point de tuer le roi, mais qu'une terreur inexplicable l'avait constamment retenu ; d'autres assurent que, s'il ne commit pas ce crime, ce fut
dans la crainte d'être pris par les personnes dont Gustaf- Adolphe était entouré. | Au commencement du mois d'août, le roi avait fait conuaitre son dessein de tourner ses armes contre la Poméranie citérieure, pour s'emparer des forteresses de ce pays, et. entre autres de Demmin. Cette ville renfermait tous les trésors que del Ponte avait amassés par ses pillages. La érainte de les perdre de la même manière lui fit prendre la résolution de hâter l'exécution de ses projets et de saisir le pre: mier moment favorable. Gustaf-Adolphe, se disposant un jour à sortir à cheval pour reconnaître de plus près le camp ‘impérial, donna l’ordre à soixante-dix cavaliers finlandais de le suivre. Del Ponte l’entendit et s’esquiva pour prendre secrètement ses mesures. Un peu auparavant de partir, le roi ordonna à trois escadrons et à une compagnie de le suivre à quelque distance. Heureusement pour Gustaf-Adolphe, del Ponte ignora cette dernière circonstance, car il s'était dirigé à toutes brides vers Gartz pour demander à Conti quinze cents cuirassiers napolitains ; 1 les cacha des deux côtés du chemin creux par lequel Gustaf-Adolphe et sa petite troupe devaient passer. Îls reçurent l'ordre, si la chose était possible, de prendre le roi vivant ; c’est pourquoi on ne devait pas Urer un seul coup de feu, afin de ne pas attirer l’atten. tion des maraudeurs suédois. Gustaf-Adolphe et ses Finlandais chevauchaient donc très-paisiblement dans le vallon, lorsque les soldats de l'embuscade se montrèrent de tous les côtés. Les Finlandais se serrèrent autour du roi et firent une résistance désespérée. Ils repoussèrent à plusieurs reprises un ennemi vingt fois plus fort qu'eux, mais ils avaient l’avantage de pouvoir se servir du sabre et de l’arme à feu, tandis que leurs adversaires se servaient du sabre seulement. Del Ponte et ses gens s'impatientèrent ; les coups de feu des Suédois avaænt peut-être déjà fixé l’attention des autres
troupes, et ce combat était plus long et plus sanglant qu'on ne s’y était attendu. La lutte se prolongeait, et, la perte d’un bon nombre de leurs vaillants camarades ayant irrité les Napolitains, ils commencèrent aussi à se servir de leurs armes à feu. Les balles amenèrent bientôt la mort et le vide parmi la petite troupe des Suédois. Le cheval du roi fut tué, mais 1] n’était pas possible à un cavalier de le remplacer par le sien, tant la mêlée était vive. Les Finlandais tombaient successivement, et le roi lui-même finit par être pris après s'être défendu vaillamment. Cependant le cavalier ignorait le prix de son prisonnier et allait le remettre à del Ponte, quand la cavalerie suédoise qui suivait, avertie par la fusillade, arriva ventre à terre. Le combat recommenca. Les Napolitains, qui avaient déjà éprouvé des pertes considérables, étaient en désordre, et furent bientôt obligés d'abandonner leur proie, le lieu du combat, quatre cents morts et deux cents prisonniers. Dans cette nouvelle mêlée, le roi avait trouvé le moment de recouvrer sa liberté, et s’était réuni aux siens. Il regarda avec affliction les Finlandais qui avaient succombé. « Combien ces héros auraient fait d’exploits, dit-il, si mon imprudence ne les avait pas con: duits à une mort prématurée ! » Gustaf-Adolphe retourna au camp, où 1] fut reçu par son armée avec les plus grandes démonstrations de joie.
Del Ponte était revenu à Gartz avec les fuyards napolitains. Ses relations intimes avec Baptista firent naître des soupçons, et un espion fut pris par hasard-dans le même temps, au moment où 11 allait mettre le feu au camp suédois. Il connaissait èt avoua le complot de del Ponte et de Baptista. Celui-ci fut arrêté; l'examen de ses papiers ayant justifié les soupçons qu'on avait eus, il fut envoyé de suite au
gibet (1).
(4) Archives de Palmskæld. Acta ad historiam regis Gustavi- Adolphi.
Peu de temps après on apprit que les jésuites de Bavière avaient envoyé dans le camp suédois un moine fanatique qui, s'était engagé d'ôter la vie à Gustaf-Adolphe, d'une manière ou d’une autre. Il était déguisé en prêtre protestant, et devait présenter au roi une lettre saupoudrée d’un poison si subtil, que ce prince était perdu s’il en eût respiré la moindre Le Ce misérable portait de plus un poignard pour en faire usage dans l'occasion. Oxenstjerna ayant été averti à temps, le oi fut prévenu et le coup manqua (1).