‹ Histoire de Gustaf II AdolpheChapitre 44 sur 102 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

La destruction de Pasewalk.

Sur les bords de l'Uker et à quelques milles de Stettin. existait à cette époque la ville de Pasewalk ; elle était petite, mais gaie ; l’ordre et l'amour du travail de ses habitants la faisaient prospérer. Cette heureuse position disparut bien promptement dès que les troupes de Wallenstein commencèrent à occuper la Poméranie. Ce fut en 1627 qu'elles se montrèrent pour la première fois devant Pasewalk; elles se composaient de trois escadrons seulement, pour lesquels on se bornait à demander des logements pendant trois semaines. Les crédules bourgeois les accordèrent et ouvrirent leurs portes. Trois années s'étaient écoulées depuis lors, et la garnison impériale ne se retirait pas; elle s'était même considérablement accrue. Mais il restait à peine dans Pase-

t. IV; n° 2087. Relation de la trahison de Quinti. — Archives du royaume. Acta historica, 162-1088. L. Grubbe à Axel Oxenstjerna. Stettin, 2 août

(4) Archives de Ridderstolpe, 76 B. Deux lettres en latin datées de Ratisbonne. le 10 et le 20 août 1630, écrites par Christophe Sternkopf, et contenant le signalement du meurtrier.

walk un tiers de ses habitants: les uns étaient morts, les autres avaient pris la fuite. [ci, comme partout, une licence sans bornes avait appauvri la ville sous le rapport de l’argent et des habitants. Pasewalk avait donné en contributions extraordinaires cent quarante-sept mille écus.

Après la défection de Stettin, l’empereur ordonna à Till, et celui-ci à ses subordonnés , de n'avoir plus aucun ménagement pour la Poméranie, qui s'était donnée aux Suédois. Cet ordre fut suivi avec joie. Toute la Poméranie, aussi loin que s’étendait le pouvoir des impériaux, fut traitée avec la plus grande inhumanité. Mais la destinée de Pasewalk surpassa tout ce.qu’on avait vu jusque-là, et mérite d'être racontée comme un trait du caractère que la guerre de trente ans avait déjà à cette époque.

Après avoir reçu les instructions de Tilly, les colonels impériaux se partagèrent pour ainsi dire, par la voie du sort, toute les villes de la Poméranie; chacun avait sa part sur laquelle 1l vivait et qu’il pillait. Pasewalk devint le partage du colonel Gœtz, qui demanda aux habitants une contribution de dix-huit mille écus. Ils en fournirent une partie en déclarant l'impossibilité d'en donner davantage; la pauvreté et la misère générales prouvaient plus que suffisamment la vérité de leurs paroles. Gœtz fut inflexible. Le 31 juillet, il envoya quelques troupes à Pasewalk ; elles arrêtèrent le bourgmestre, dix-sept des principaux habitants, et les conduisirent enchaïnés à Gartz, où on les laissa dans le camp, exposés le jour et la nuit au vent, à la pluie, à la boue, à la faim ; 1ls étaient en même temps le but des violences et des railleries des soldats. On avait laissé dans Pasewalk un détachement de cavalerie et un détachement d'infanterie, chargés de contraindre les habilants à payer le reste de Ja contribution demandée par Gœtz. Les soldats remplirent volontiers leur commission ; ils tourmentèrent et tyranni-

sèrent cetle pauvre ville sans aucune mesure. Les habitants, au comble de l'infortune, essayèrent de réunir la somme demandée, non pas en espèces, car ils ne possédaient plus d'argent monnayé, mais en nature. Ils dépouillèrent entièrement leurs maisons, dans l'espoir qu'une pauvreté complète les délivrerait, ainsi que leurs compatriotes arrêtés, de ces horribles persécutions. Une foule de chariots furent donc préparés et chargés de farine, de beurre, de fromages, de lard, de bière, de meubles, d'objets en métal, derniers restes de la fortune de cette bourgeoisie autrefois si opulente. D’après l'estimation de Gœtz, tout cela était insuffisant ; il faut ajouter qu’une partie avait été pillée en chemin et dans Pasewalk même par les officiers impériaux, sous prétexte que ces différents objets auraient dû leur être donnés pour l'entretien de la garnison, tandis que la contribution devait être payée en argent. Telle fut la conduite des impériaux à Pasewalk, pendant tout le mois d'août.

La nouvelle de l'approche des Suédois y arriva le 3 septembre. Les impériaux, inférieurs en nombre pour le moment, prirent aussitôt la fuite et abandonnèrent la ville ; trois cents Suédois, la plupart du régiment de Kniephausen, y entrèrent aux acclamations des habitants. Aidés par la bourgeoisie, ils se mirent de suite à réparer les fortifications, afin de se mettre à l'abri d’une attaque. Mais, dès le 7 septembre, les handes des impériaux se montrèrent de nouveau. Les Suédois allèrent d’abord à leur rencontre, et se retirèrent dans la ville après une escarmouche de quelques instants, lennemi étant trop nombreux. Gœtz lui-même approchait avec trois mille hommes. Il ordonna de suite à sa troupe de monter à l'assaut; la garnison, trop faible, ne put défendre des ouvrages si étendus , et l'ennemi pénétra bientôt dans la ville, où un combat très-vif eut lieu et ne se termina qu'avec le dernier Suédois qu'elle renfermait dans ses murs.

Gœtz résolut de punir Pasewalk du retard qu’elle avait mis à payer sa contribution et de sa bienveillance pour les Suédois ; 1l l'abandonna au pillage : ce fut l’occasion des scènes lés plus affreuses. On ne songea d’abord qu’à piller; les officiers eux-mêmes se précipitaient dans Îles maisons des principaux bourgeois, et forçaient ces derniers par des menaces et des tortures à donner lé reste de l'argent monnayé qu'ils avaient peut-être caché, et promettaient qu’on les laisserait ensuite en paix. Mais, lorsque les objets les plus précieux eurent été livrés, les officiers, dont l’avidité était satisfaite, s'éloignèrent ; la fureur et la brutalité as soldats éclatèrent alors dans ce qu’elles avaient de plus hideux. Ils arrachaient les vêtements dés hommes et des fenimes , maltraitaient, tuaient les premiers, violaient lès dernièrés par bandes, n'importe l’âge, le rang ;/ et les abandonnaïent presque sans vie dans les rues, à côté des cadavres sanglants de leurs. pères, de leurs maris. On transporta au camp le butin et les plus belles femmes, que les soldats vendäient et achetaient réciproquement. C'est ainsi que les impériaux se livrèrent à leur fureur, les 7, 8°et 9 septembre. Dans cet. intervalle, plusieurs quartiers futéht inceridiés par hasard ou avec intention: une partie importante de la villé'eut cependant le hoñhent d'échapper aux flammes ; mais lé 10,

Gœtz donna l’ordre de la brülér: L'un des pasteurs de Pasewalk, qui avait survécu, quoique blessé et fort maltraité,

se rent auprè du colonel en apprenant cétte nouvelle, et le conjura de laisser au moins ces maisons vides au reste des habitants, pour se retirer et y célébrer l'office divin: « Non,

répondit Gœtz , J'ai juré de détruire ce repaire d’hérétiques et de traîtres , et. je ne puis manquer à mon serment. » Il donna le signal de: l'incendie ‘ les impériaux se précipitèrent, mirent le feu à la ville, et parcoururent encore une fois toutes les maisons en se Kant au pillage etau meurtre. :

HISTOIRE DE GUSTAF-ADOLPHE. 255 Les flammes se répandirent avec une grande vivacité et chassèrent les incendiaires: de toutes les rues. Ils se réunirent dans le camp et commencèrent leur retraite en emportant leur butin et en laissant derrière eux la ville en feu. « Regardez ! s’écrièrent les Croates, comme Pasewalk brûle bien s Jamais nous n'avons vu un aussi bel incendie ! » Les églises ne tardèrent point à crouler, et les flammes, s’affaissant de plus en plus, annoncèrent que Pasewalk n'était plus ‘qu’un monceau de cendres et de poussière. Gœtz rentra dans le camp impérial avec sa troupe de brigands et son butin:

Let affreux désordre excita partout le mécontentement et la colère. Les protestants maudissaient à haute voix la soldatesque impériale. Laniena Pascevalensis (1j, tel fut le titre d’une brochure répandue dans toute l'Allemagne et contenant le récit de la ruine de Pasewalk. Les bons catholiques eux-mêmes dirent : « Jl n’est pas étonnant que pour punir de semblables crimes Dieu attache sa malédiction aux armes impériales qu’il bénissäit autrefois ! »

Les deux partis s’irritèrent davantage l'un contre l’autre. Les chefs avaient une peine extrême à faire observer lé prin: cipe d'accorder la vie à ceux qui demandaient grâce pendant le combat. Les impériaux en exceptaient toujours les Poméraniens, qu'ils considéraient comme des traîtres, et les Suédois répondaient qu’alors ils ne ménageraient pas les Croates, indignes de pardon par leur impiété et leur férocité. | |

(1) La Boucherie de Pasawalk,

Page 1