CHAPITRE ALIX
Prise de Greitfenhagen et de Garz.
Annibal de Schaumbourg succéda à Conti. C'était un homme vaillant, honnête, mais peu spirituel; cependant sa bravoure, sa capacité militaire, l'avaient fait monter au grade de feld-maréchal. Il trouva l'armée dans un état pitoyable. Les régiments étaient réduits à moitié, et ce qui en restait, habitué à la licence la plus effrénée, était menacé d'une entière dissolution. Soldats et officiers formaient de véritables bandes de voleurs. Comme le Brandebourg était un pays ami, ils n'osaient se livrer à leurs exactions dans les limites de ses frontières. C'est pourquoi ils sortaient la nuit, déguisés, et pillaient les vovageurs, les châteaux, les presbytères, les paysans riches, tuaient, violaient, incendiaient sans ménagement. L'empereur était, pour ainsi dire, la cause de ces violences, car Wallenstein l'avait accoutumé à ne rien payer pour l'entretien de ses troupes. Les choses peuvent, en quelque sorte, se passer ainsi quand des armées victorieuses traversent des pays riches qui n’ont pas encore été pillés, et aux dépens desquels on peut les faire vivre. C'était maintenant le cas contraire. Les impériaux étaient repoussés dans des contrées déjà dévastées, où une véritable misère poussait bientôt le soldat sans frein
aux dernières extrémités. Schaumbourg était un homme probe jusqu’au fond de l’âme. Il vit avec un profond chagrin l’état de l’armée qu'il allait commander, et écrivit surle-champ à Tilly pour lui demander des secoursen hommes ét en approvisionnements : « Il est impossible sans cela, ajouta Schaumbourg, de se défendre plus longtemps avec quatre mille hommes de cavalerie et huit mille hommes d'infanterie, seules troupes qui restent de cette armée. » Il parla plus sérieusement encore au conseil de la guerre, à Vienne, et demanda une solde régulière pour les troupes ; il sollicita, dans le cas contraire, la permission de se retirer de l’armée, son cœur allemand ne pouvant supporter davantage la vue des horreurs qui se commettaient au détriment de la patrie commune.
Cependant Gustaf-Adolphe avait cantonné, vers la midécembre, ses troupes dans les pays au nord de Stettin. Malgré la réponse faite par les Suédois en automne, Schaumbourg pensa qu’ils. étaient entrés en quartiers d'hiver, et résolut d’en faire autant. Il envoya donc une partie considérable de ses troupes dans le Brandebourg, et, les renforts promis par Tilly n'étant pas encore arrivés, Gustaf-Adolphe voulut profiter de la circonstance pour attaquer les garnisons de Greiffenhagen et de Garz, affaiblies par le mouvement de Schaumbourg. Il choisitle jour même de Noël pour effectuer son projet. Le 23 décembre les troupes suédoises furent réunies devant Stettin; elles se montaient à douze mille hommes d'infanterie et six mille chevaux; leur ‘grosse artillerie devait traverser l’Oder sur des pontons. Le 24 décembre, après le service divin, toute l'armée se mit en mouvement et se dirigea vers le sud. Il n'y avait que deux milles entre Dam et Greiffenhagen. Les Suédois arrivèrent à leur destination dans la nuit, et eurent bientôt élevé leurs retranchements sur les hauteurs environnantes. A cinq
heures du matin soixante canons commencèrent à tirer sur la ville. Ces matines furent peu agréables aux impériaux. Ils étaient dans la ville au nombre de deux mille cinq cents hommes commandés par Fernando di Capua, [talien brave, mais avide comme Conti. Prévoyant. qu’il serait impossible de se défendre longtemps, il fit partir à l'avance trois compagnies et des bagages pour Garz, mais 1l n’en prit pas moins les mesures nécessaires pour faire une vigoureuse résistance. Vers le milieu du jour les boulets suédois avaient déjà fait une brèche considérable à la muraille; mais Gustaf- Adolphe ne voulut pas exposer ses troupes aux dangers d’un assaut avant d'avoir examiné la brèche de plus près. Wildenstein, lieutenant-colonel du régiment jaune, s’en chargea. Cuirassé de la tête aux pieds, il s’avança à travers le feu ennemi, reconnut la brèche et sa position dans le mur. Il revint heureusement de cette expédition, conseilla au roi de continuer le feu pendant quelques instants encore, afin d'agrandir la brèche, et, dans l'après-midi, les Suédois furent conduits à l'assaut. Le régiment jaune marchait en tête, Wildensteim menait les mousquetaires, Teuffel le suivait immédiatement avec les piquiers. Après avoir éprouvé une résistance vigoureuse, le régiment jaune pénétra dans la brèche, mais 1] trouva ur nouveau rempart élevé par les assiégés et fut accueilli par une pluie de balles. Les Suédois surmontèrent cet obstacle, les impériaux reculèrent et finirent par reculer vers le pont pour gagner Garz; mais ils rencontrèrent près de la tête du pont Alexandre Lesslie avec d’autres troupes, et, la retraite leur étant coupée, 1ls furent faits prisonniers. Le soir commençait à venir, Lesslie et Wildenstein se rencontrèrent dans la ville; l'obscurité les empêchant de se reconnaître, les Suédois s’attaquèrent avec vivacité, Wildenstein fut blessé, plusieurs soldats succombèrent avant que l'erreur fût découverte
Cependant la ville était prise. On abandonna le bagage des impériäux aux soldats, les prisonniers furent donnés, à Teuffel; parmi ces derniers se trouvait Fernando di Capua; il était grièvement blessé. Peu de temps auparavant il avait promis avec menace d'aller bientôt à Stettin, d’escalader ses murs et de couper la tête aux généraux suédois qui étaient dans cette ville. Fernando di Capua entra efféctivement dans Stettin, mais prisonnier et blessé; 1] mourut peu de jours après.
Le 26 décembre Gustaf-Adolphe prit la route de Garz, où Schaumbourg était enfermé avec la plus forte partie de ses troupes. La batterie de Marwitz, en bon état, et destinée à défendre le pont sur l’Oder, fut abandonnée sans résistance par les impériaux, et le même soir les Suédois passèrent le fleuve pour se rendre sur la rive gauche. Pendant le souper de Gustaf-Adolphe, on vint lui dire qu'une forte lueur éclairait le ciel; le roi sortit et vit Garz en feu, Schaumbourg, après avoir {enu conseil, s’était retiré et avait incendié son camp et la ville. Sa retraite ressemblait à une fuite complète. Gustaf-Adolphe le fit poursuivre par de la cavalerie sur la route de Kustrin. Les régiments de Gœtz, de Vieille- Saxe, de Jung Wallenstein eurent beaucoup à souffrir et furent en partie sabrés en passant sur l’étroite et longue chaussée près de Kustrin; pas un homme n’aurait échappé si le commandant brandebourgeois de cette forteresse n’avait point reçu les impériaux dans ses murs, tandis qu’il fermait la porte aux Suédois. Geci se passa sur la rive occidentale de l’Oder. Sur la rive opposée, Gustaf-Adolphe se hâtait d'arriver en personne à Piriz où une bande nombreuse, de Croates était campée sous les ordres du colonel Cratz. À la nouvelle de l'approche des Suédois, Cratz fit piller la ville et se hâta ensuite de prendre la route de Landsberg avec ses Croates et une quantité innombrable de voi-
tures de bagages. Deux heures après leur départ," Gustaf- Adolphe fit son entrée dans Piriz; 1l envoya sur-le-champ à la poursuite des Croates, Baudis et ses cavaliers, commission dont ils s’acquittèrent avec joie. Les bagages des Croates furent bientôt atteints; ceux qui les conduisaient les abandonnèrent avec effroi et presque sans résistance. Baudis envoya trois cents voitures, pour commencer, au roi qui poursuivait lui-même l'ennemi avec tant de succès, que toute la route de Landsberg était couverte de morts. Gustaf- Adolphe fit grâce aux Allemands, mais non aux Croates. Quand on eut entièrement dispersé les troupes qui fuyaient de ce côté, le roi se jeta dans la direction de Berwalde, où se. trouvait un corps de cavalerie impériale asssez considérable. Une partie de cette troupe fut tuée également, le reste trouva un refuge dans Kustrin. Le corps d'armée, commandé autrefois par Conti, pouvait être considéré maintenant comme complétement dissout.