CHAPITRE LI
Prise de Demmin,
Après la conclusion de son alliance avec la France, Gustaf- Adolphe laissa neuf mille hommes dans le Brandebourg, sous les ordres de Gustaf Horn, pour repousser les sorties des impériaux renfermés dans Lansdherg et dans Francfortsur-l’Oder. Le roi retourna avec seize mille hommes vers la. Poméranie, pour chasser entièrement l'ennemi de cette contrée et assurer ses derrières contre une attaque. On était au fort de l’hiver lorsqu'il partit de Garz. Les troupes de ces contrées méridionales voyaient avec étonnement et admiration la marche des Suédois à travers les champs couverts de glace et de neige. On se rendit par Dam et Stettin dans la Poméranie citérieure. Les Autrichiens furent chassés de. Locknitz par Lesslie, de Neu-Brandebourg par Teuffel, et de Klempenow, de Treptou, de Loitz par le roi. Gustaf-Adolphe fit venir alors de Stralsund Kniephausen avec trois mille
hommes, et se dirigea vers Demmin. Cette ville était regardée comme très-forte par sa position et ses fortifications: plusieurs fleuves et des marais inabordables l’environnaient. Sur la route de Stralsund à Demmin, la seule qui fût praticable, on rencontrait d’abord un château, puis une tour fortifiée avant d'arriver sous les remparts de cette dernière ville. Les impériaux y avaient enfermé tous leurs approvisionnements. La garnison de Demmin montait à dix-sept cents hommes commandés par Savelli, qui avait reçu l’ordre de défendre la place pendant trois semaines au plus, après lesquelles Tilly promettait d'arriver à son secours.
Le duc de Savelli commandait dans la Poméranie citérieure depuis l’arrivée des Suédois. C'était un militaire habile, vaillant, mais comme la plupart des Italiens qui participèrent à la guerre de trente ans, il n’aspirait qu’au pillage ain d’accumuler des trésors et retourner ensuite vivre dans sa belle patrie. Chez Savelli, cette avidité avait pris un caractère affreux et lui avait attiré la haine générale. On raconte qu’à l'arrivée de Gustaf-Adolphe il réunit tous les chevaux des environs et en fit annoncer la vente pour son propre compte. Mais ces chevaux étaient, pour la plupart, maigres et ruinés, et, le peuple n'ayant pas d’argent, il ne se présenta point d'acheteurs. Savelhi, au lieu de rendre ces chevaux à leurs propriétaires, fit un arrangement avec l’écorcheur de la ville, qui obtint le droit de les abattre moyennant six schellings par peau. On remarque, parmi les frères d'armes de Savelli, Quinti Del Ponte, le même qui avait tramé de perfides complôts contre ïa vie de Gustaf-Adolphe. Comme il redoutait la vengeance du roi, il sortit furtivement de la forteresse, sans pouvoir emporter ses bagages ni les richessés qu'il avait amassées.
“Les Suédois s’approchèrent de Demmin et la cernèrent le 3 février. Gustaf-Adolphe et l'artillerie s’établirent sur
le Nonnenberg d'où il pouvait tirer avec quelque avantage contre les remparts. Le froid étant rigoureux, avait gelé les marais et les fleuves, circonstances favorables pour Îles Suédois qui purent aller et venir sans obstacles autour de la ville. Teuffel attaqua, avec le régiment jaune, les remparts à l’ouest de Demmin, prit pied et se maintint dans Îles travaux extérieurs. Tott et Kniephausen devaient, dans le même temps, faire une attaque simulée contre le château qui se trouvait sur la route de Stralsund ; les troupes chargées de sa défense, croyant l'attaque véritable, mirent le feu au château et se retirèrent dans la tour, dont les travaux extérieurs furent pris le lendemain par les Suédois. Mais les murs de la tour étaient tellement épais que les pièces de campagne ne purent rien contre eux, et la garnison ne voulait entendre parler d'aucune capitulation. Gustaf-Adolphe fit alors approcher ses troupes jusqu’au pied de la tour, et donna l’ordre de creuser dès mines. La garnison, craignant qu'on ne la fit sauter, tenta de se retirer vers la ville, mais elle en fut empèchée par Wildenstein et une partie du régiment jaune. Elle se rendit donc aux Suédois ; ils plantèrent les sept drapeaux qu'ils venaient de conquérir, près des batteries de Nonnenberg, afin d'inspirer d’autant plus de crainte aux assiégés. - Cependant Gustaf-Adolphe, voulant examiner de près les fortifications de Demmin, fit une promenade autour de ses remparts et arriva ainsi dans un endroit où la glace était si mince qu'elle se fendit sous ses pieds. Heureusement que le roi en fut quitte pour avoir de l’eau et de la glace jusqu'aux aisselles. Un Écossais en faction près de là VOTE s'élancer à son secours, le roi lui fit signe de retourner à son poste. Mais l'attention de l'ennemi avait été attirée sur ce point ; les coups de feu tirés des murailles se succédèrent; aucun ne porta, la distance était trop g grande. Le roi étant parvenu
à se tirer de ce mauvais pas , se rendit au feu de garde le plus rapproché, y prit un verre de vin et un peu de nourriture, puis il fut changer d'habit dans sa tente et se montra de nouveau parmi les soldats.
Les canons suédois ayant déjà abattu une partie des murailles, la garnison de Demmin s’attendait tous les jours à un assaut. Cette position était extrêmement désagréable, surtout pour Savelli, qui craignait, avec raison, de perdre le fruit de tant de campagnes et les espérances de l'avenir. [L offrit donc de capituler, à condition que la garnison sortirait librement avec armes et bagages. Gustaf-Adolphe craignait de son côté d'être obligé, d’un moment à l'autre, de lever le siége, car la grande armée impériale approchait. I] accepta donc l’offre de Savelli ; et toute la garnison sortit dé la ville*enseignes déployées et suivie de ses bagages. Gustaf-Adolphe, à cheval, vit passer le cortége. À la fin parut Savelli, le roi lui adressa la parole. « Dites à l’empereur que Je fais la guerre pour la liberté civile et religieuse. Quant à vous, monsieur le duc, je vous remercie d’avoir pris la peine de quitter les fètes splendides de Rome pour combattre contre moi, car votre personne me semble plus à sa place dans les cours que dans les camps. » Il jeta en même temps un regard de dédain sur la perruque bien frisée de Savelli, mode originaire de France et qui commençait à s’introduire dans les pays étrangers. Lorsque Savelli fut passé, le roi dit aux officiers supérieurs qui l’environnaient : « Get homme compte beaucoup sur la bonté de l’empereur; s’il était à mon service, il perdrait la tête sans rémission, à cause de sa lâcheté. » On reconnut parmi les bagages le charriot de Del Ponte. Plusieurs officiers suédois dirent qu'il fallait retenir ce qui appartenait à ce traître. ( J'ai donné ma parole, répondit Gustaf-Adolphe, et personne ne sera en
droit de me reprocher d'y avoir manqué. » Le chariot passa
librement. Les Suédois entrèrent ensuite dans la ville, où ils trouvèrent trente-six canons et de grands approvisionnements de blé et de munitions.
Tiily fut extrêmement irrité de la conduite de Savelli ; 11 lui ôta son commandement et l’accusa dans les formes devant l’empereur. Mais Savelli sut si bien s’y prendre, qu'au grand dépit de Tilly il fut acquitté et employé par l’empereur comme ambassadeur et comme général.