CHAPITRE LIT
Prise de Francfort-sur-l’Oder.
Après le départ de Tilly pour Magdebourg, Gustaf-Adolphe résolut d'attaquer Francfort. Il laissa une garnison suffisante dans Schwedt et remonta l’Oder. Le roi marchait sur la rive gauche avec dix mille hommes d'infanterie et huit mille chevaux; Gustaf Horn longeait la rive orientale avec deux mille fantassins et onze cents chevaux. L’artillerie avait été embarquée sur le fleuve, Johan Banér l’escortait.
La ville de Francfort-sur-l’Oder avait, selon la coutume de cette époque, des fortifications assez fortes. La garnison se composait de huit à neuf mille hommes sous les ordres de Schaumbourg. Mais Tilly étant mécontent de ce général, à cause de la perte de Greiffenhagen et de Garz, il fut remplacé par Tieffenbach, peu de temps avant l’arrivée des Suédois sous les murs de Francfort. Il fit incendier les faubourgs , les vignes des environs, afin d'enlever tout point d'appui à l'ennemi.
Dans sa marche, Gustaf-Adolphe s'était emparé de Furstenwalde, de Zedenick ; avait détruit plusieurs bandes de Croates, dont une partie fut tuée, et le reste envoyé plus tard dans les mines de Fahlun, en Suède. Ce fut le 4% avril que les Suédois arrivèrent devant Francfort. Sachant que la garnison était nombreuse, Gustaf-Adolphe fit ranger son armée en ordre de bataille et marcha ainsi vers la ville, s’attendant à chaque instant que les impériaux viendraient à sa rencontre ; Mais pas un ennemi ne parut, on trouva seulement les faubourgs qui fumaient encore. Cette circon-
Kæœnigsberg dans la nouvelle Marche, 29 février 1631. Relation détaillée de ce mouvement militaire.
stance augmenta le courage des Suédois, et le jour suivant ils approchèrent encore davantage de la ville. Gustaf-Adol-
| phe, accompagné de Teuffel, s’avança à cheval pour reconnaître la position de plus près ; dans ce moment, une balle partie de la forteresse traversa le bras gauche de Teuffel. Get officier fut ramené au camp, et le roi, se chargeant des fonctions d’adjudant général, rangea lui-même les troupes : Damitz et le régiment blanc furent placés au nord dans l’endroit le plus rapproché du fleuve, les régiments bleu et jaune en face de la porte de Lebus, sur une colline dont les vignes commencçaient à pousser. « Bientôt, camarades, dit le roi, nous boirons du vin au lieu de l’eau de l’Oder. » Hepburn, Monræ et Lumsdel furent placés avec leurs gens en face de la porte de Guben.«Rappelez-vous, vaillants Écossais, leur dit le roi, vos compatriotes, tués à Neu-Brandebourg par les impériaux! »
Tieffenbach ordonna une sortie qui fut repoussée: la forteresse lançait de tous côtés un feu meurtrier; mais les travaux des Suédois avancèrent si rapidement, que durant la nuit du même jour leurs retranchements avaient atteint le pied des murailles. Le lendemain, 3 avril, dimanche des Rameaux, l’armée suédoise passa la matinée à l'office divin: son immobilité fit penser,aux impériaux que Gustaf. Adolphe n'avait pas amené un nombre de canons suffisant, qu’il était trop faible pour attaquer, et se disposait à se retirer. « Mangeurs de goujons, criaient les impériaux du haut de leurs murailles, la faim vous a-t elle fait ronger vos canons de Cuir, puisque vous ne tirez pas un seul coup? » D’autres prirent une oïe sauvage qui venait d'être tuée, la suspendirent en dehors du mur et crièrent : « Vous ferez bien de relourner dans le nord avec ces oiseaux de passage; vous avez hiverné assez longtemps dans la chaude Allemagne. — Non, non, répondirent les Suédois, nous nous disposons, au
contraire, à rôbir et à manger dans Francfort toutes les oies que les impériaux ont enlevées des étangs de la Poméranie. » |
Cependant Gustaf-Adolphe avait fait élever devant la porte de Guben une batterie de douze canons qu’il pointa luimême, et il commença dans l’après-midi un feu vigoureux. Tieffenbach et les autres officiers supérieurs de la garnison étaient à diner quand la canonnade se fit entendre ; ils se moquèrent entre eux de la tentative des Suédois, et ne crurent pas même devoir se lever de table. Cette négligence leur coûta cher. Gustaf-Adolphe ordonna à Johan Banér d'attaquer la porte de Guben avec les Écossais. Ils y trouvèrent une forte résistance. Hepburn fut blessé au genou, il fallut l'emporter; son major le remplaça et fut tué au même instant. Les Écossais eurent alors un moment d’hésitation, mais Banér ordonna à Monrœ et à Lumsdel d'avancer à la tête de leurs piquiers. Pressés épaules contre épaules, 1ls se firent jour et s’emparèrent enfin de la porte extérieure.
Les impériaux, effrayés, se précipitèrent de ce côté, et préparèrent une sortie sous les ordres de Schaumbourg, dans le dessein de reprendre la porte, mais ils furent prévenus. Un lieutenant de l’armée du roi, nommé André Auer, Saxon de naissance, vit que la muraille était mal gardée en plusieurs endroits; il demanda à quelques soldats dont labravoure lui était connue de faire avec lui une tentative contre les remparts: Sans attendre aucun ordre, 1ls apportèrent deux échelles, et réussirent à escalader la muraille, où ils prirent pied. Le roi, les ayant vus, profita de cette circonstance heureuse. [l envoya des renforts à ces braves gens, et ordonna en même temps à toutes ses troupes de donner. un assaut général. Plusieurs officiers voulurent y courir“ avant d’être complétement armés : « Non, dit Gustaf-Adol-
phe, point de précipitation insensée. Si les chefs sont tués,
qui conduira mes soldats: » Alors eut lieu sur tous les points un combat terrible ; mais de fortes masses de Suédois pénétrèrent dans la ville par la route qu'Auer avait frayée, et coururent ensuite ouvrir la porte de Guben aux Écossais, qui se précipitèrent en avant, suivis de plusieurs régiments, Schaumbourg essaya, avec les troupes qu'il avait réunies pour faire une sortie, de repousser l'ennemi; mais Baudis, survenant dans ce moment avec ses cavaliers, le mit en fuite. Le combat était encore plus rude près de la porte de Lebus ; ici se trouvait le colonel Walter Butler avec ses Irlandais. Le régiment bleu et le régiment jaune attaquèrent avec leur bravoure ordinaire; mais ils furent repoussés deux fois en laissant cinq cents morts qui rendaient témoignage de la vivacité de cette lutte. Le dépit leur fit tenter une troisième attaque, elle fut irrésistible. Peu d’Irlandais prirent la fuite ; la plupart étaient élendus sans vie en dedans du rempart, et en dehors le sol était couvert de Suédois. Butler fut fait prisonnier, mais seulement après avoir reçu deux blessures qui lur Ôôtèrent la possibilité de se défendre plus longtemps (1). |
Le désordre fut épouvantable parmi les impériaux. Une seule voie de salut leur restait, c’est-à-dire le pont bâti sur l’Oder, à l'orient de la ville. Mais, cavaliers, fantassins, bagages, tout se précipitait de ce côté ; les chariots ne tardèrent point à s’accrocher les uns aux autres et fermèrent le passage. Plusieurs centaines de soldats qui avaient pris les devants furent précipités dans le fleuve par ceux qui les
* suivaien!, et ces derniers à leur tour étaient sabrés par les
Suédois ; il y avait donc auprès de cette porte des monceaux de cadavres. Tieffenbach, Schaumbourg et Montécuculli fu-
(1) Archives de Ridderstolpe. 75. a. P. Strasbuyk à Axel Oxenstjerna, Francfort, 7 avril 1631. |
280 HISTOiRE DE GUSTAF-ADOLPIIE.
rent sur le point d'être faits prisonniers. La vigueur de leurs. chevaux put seule leur faire franchir le pont et les amas de: morts dont il était encombré. Tieffenbach fit ensuite mettre: le feu au pont afin d'arrêter les Suédois; après quoi il se: bâta de gagner Gross-Glogau avec le reste de ses troupes.
Les impériaux perdirent dans cette occasion deux à trois mille hommes, et huit cents prisonniers; parmi ces derniers se trouvaient plusieurs officiers supérieurs. On prit en outre quatre-vingts canons et beaucoup de munitions. Le roi garda pour lui les canons et les munitions, mais la ville fut abandonnée au pillage pendant trois heures. Les soldats profilèrent de cette permission avec la plus grande ardeur, et 1l y en eut plus d’uu qui ramassa dans ce court espace de temps des richesses considérables. Gustaf Adolphe chercha autant que possible à prévenir toutes les violences ; pas une femme ne fut insultée; un seul bourgeois fut tué presque par mégarde. Les soldats ne revenant pas sous leurs drapeaux à l'heure indiquée, le roi et les colonels coururent partout et les chassèrent avec l’épée nue et en leur parlant durement. Plusieurs des plus récalcitrants furent pendus à l'instant, pour servir d'exemple aux autres. L'armée fut logée dans la ville, et l’on donna aux bourgeois entièrement dépouillés du grain pour se nourrir, ainsi que les soldats établis chez eux.
Gustaf-Adolphe, après avoir célébré toute la semaine de Pâques à Francfort, marcha vers Landsberg, pour profiter des dispositions favorables de la fortune et de l’ardeur de ses soldats. 11 laissa Lesslie à Francfort aves des forces suffisantes pour se défendre contre Tilly, dans le cas où celui-cr se montrerait, comme on s’y attendait. Le roi n’emmena avec lui que deux mille deux cents hommes d'infanterie et huit cents chevaux. La garnison de Landsberg se composait de trois mille hommes d'infanterie et de quinze cents chevaux. :
C'était l'élite et les derniers restes de l’ancien corps d'armée de Torquato Conti. Landsberg était en outre une place trèsforte, tant sous le rapport des fortifications que de sa position ; elle était environnée par des marais fort étendus, surtout au midi, et d'un grand nombre de bras de la Warta, qui coulait à peu de distance. Attaquer une ville si bien fortifiée et défendue par une garnison supérieure en nombre, pouvait donc passer pour une témérité bien hasardée. Gustaf- Adolphe voulut le tenter. Quelques paysans se chargèrent de lui montrer le chemin à travers les marais. Tostensson dressa ses batteries le 14, mais sans beaucoup d'utilité, à raison de la distance. Alors se présenta devant le roi un maréchal ferrant qui s'était enfui de Landsberg ; outré des violences cemmises par les impériaux, il avait pris la résolution de se venger. Il conduisit les Suédois à travers les marais regardés jusque-là comme impraticables, de sorte quils se trouvèrent tout à coup près de l’un des ouvrages extérieurs les plus importants de la place. La troupe qui était dans cette batterie se rendit de suite, après quoi Teuffel tourna les canons contre la ville. Le colonel Cratz commandait dans Landsberg ; il envoya son fils à la tête d'un détachement pour reprendre la batterie. Cette entreprise-échoua, le jeune homme fut tué. Cratz, abattu par cette infortune et le bonheur soutenu des Suédois, inspira le même découragement à,la garnison, et demanda à capituler. La ville devait être livrée aux Suédois, à condition que les impériaux en sortiraient librement. Gustaf-Adolphe fut un peu embarrassé pour cacher à un ennemi plus fort que lui son infériorité numérique. 1] y parvint en réunissant quelques valets de train et en faisant venir avec hâte les troupes de Horn. La crainte qu'il avait d’être attaqué diminua, ou pour parler plus justement, disparut à l'aspect de la garnison qui sortait de la forteresse. Elle se composait
d'autant de valets de train que de soldats, traînait après elle plus de mille femmes de mauvaise vie et une foule innombrable de chariots. Le tout fut expédié vers Gross-Glogau, après quoi le roi entra dans Landsberg , où il donna un magnifique repas à ses généraux et à ses colonels. Il n’y assista point, suivant sa coutume, et se fit représenter par Johan Banér. La soirée et la nuit se passèrent joyeusement.
À la première nouvelle de la marche de Gustaf-Adolphe sur Francfort, Tilly était parti de Magdebourg avec des forces considérables pour secourir la ville attaquée: La rapidité des mouvements et le bonheur de Gustaf-Adolphe le prévinrent. Dès son arrivée à Alt-Brandebourg, il sut que Francfort était pris. On y mentionna aussi les projets de Gustaf-Adolphe sur Lansberg , et les mesures de prudence qu'il avait prises pour empêcher Tilly d'avancer. Ce dermer, voyant qu'il n’y avait plus rien à faire, retourna à Magdeboure, dans l'espoir que le désir de secourir cette ville éloignerait de nouveau Gustaf-Adolphe de la frontière des pays héréditaires de la maison d'Autriche.
La prise de Francfort et de Landsberg accrurent infiniment la considération et la puissance de Gustaf-Adolphe.Maitre de tout le cours de l'Gder inférieur, il pouvait à son gré se porter vers la Silésie, le Brandebourg ou la Saxe. Les princes protestants, encouragés par son succès, commencèrent à tenir un langage plus ferme à l’empereur, et leurs peuples ne purent cacher davantage leurs espérance et leur joie. Des vers, des écrits de tout genre en l’honneur des Suédois et contre l’empereur furent répandus, On s'amusait surtout aux dépens de Tieffenbach; arrivé à Francfort le A avril, il s'était enfui le 3. On lui appliquait, entre autres, en les altérant un peu, les célèbres paroles de César : Veni, vidi, fugi (1). |
(4) Archives d’Albedyhl. Miscellanea historica Gustavi-Adolphi. Fol. i
Une inquiétude sérieuse s'empara des catholiques. Pappenheim écrivait lui-même d’une manière peu rassurante et représentait la situation où l’on se trouvait comme fort critique. À Vienne l'effroi régnait dans toutes les classes. On essayait de calmer le peuple, et le clergé assurait que ces malheurs étaient un petit nuage après lequel le soleil se montrerait plus brillant que jamais. Mais beaucoup d’indices prouvaiént qu’en haut lieu le danger semblait plus imminent. Les fortifications de Vienne furent réparées ; on. fit venir de l'Italie, de la Hongrie et de l'Allemagiie méridionale toutes les troupes dont ces contrées pouvaient se passer, et on les envoya à Tilly. L'empereur lui-même fut extrêmement étonné des échecs qu’il éprouvait, et se montra fort irrité contre ses conseillers; en lui représentant la puissance des Suédois sous un aspect nullement formidable, ils avaient été la cause d’une négligence onéreuse. L’empereur commença à regarder Gustaf-Adolphe avec d’autres yeux, et il ne fut plus question parmi les courtisans des plaisanteries habituelles sur Sa Majesté de neige.