‹ Histoire de Gustaf II AdolpheChapitre 55 sur 102 · CHAPITRE LVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVI

Destruction de Magdebourc,

Cette ville est située dans le cercle de la Basse-Saxe, sur la rive gauche de l’Elbe. Suivant une antique tradition, elle avait été fondée par le général romain Drusus, en l'honneur de Vénus. D’après des documents authentiques, elle fut bâtie à l’époque de Henri l'Oiseleur et d'Otto le Grand. Sa position et ses fortifications en firent pendant longtemps une ville imprenable, d'où lui est venu son nom de Magdebourg, c’est-à-dire ville vierge, en latin Parthenopolis. Par la même raison, on voyait dans ses armoiries une tour de laquelle s’élevait une jeune fille une guirlande de fleurs entre les mains.

Magdebourg, par son négoce et son industrie, était devenue riche et puissante; elle avait quarante mille habitants, et ses relations commerciales étaient fort étendues. Elle était le siége d’un archevêché peu étendu, où la religion iuthérienne s'était introduite de bonne heure, lorsqu'elle eut pour gouverneur un administrateur au lieu d’un archevêque. Au début de la guerre de trente ans, cette petite souveraineté appartenait à Christian Guillaume, oncle paternel de la reine Éléonore, seigneur violent et peu considéré. Il se déclara pour le roi de Danemarck lors de Ja guerre de ce prince avec l’empereur, et son issue ayant été malheureuse, Christian-Guillaume fut chassé de sa souve-

raineté. Le chapitre de Magdebourg choisit pour son succes-

seur le duc Auguste, second fils de l'électeur de Saxe. Ce choix fut désapprouvé par l'empereur et par le pape, qui nomma à la place d’Auguste, le fils de l’empereur, l’archi-

duc Léopold-Guillaume. Le peuple murmura, et l'électeur de Saxe protesta longuement; mais l’empereur envoya des troupes qui occupèrent la ville, et travailla à la destruction du culte luthérien. A l'irritation excitée par cette conduite, se joignit le mécontentement causé par les violences de Wallenstein et de ses soldats. Les classes élevées, comme les classes inférieures, étaient disposées à là révolte:

Christian-Guillaume s'était réfugié près deGustaf-Adolphe, où il se plaignait amèrement de la tyrannie imsupportable de l’empereur, et offrait, avec un peu d'aide, de reconquérir toute sa principauté de Magdebourg. Gustaf-Adolphe accepta sa proposition; il fut décidé que Christian-Guillaume, accompagné d'un envoyé suédois, pénétrerait secrètement dans Magdebourg et tenterait d'y effectuer le soulèvement promis. Cependant il fallait attendre, pour frapper ce grand coup, que le roi fût assez près pour lui donner de prompts secours.

L'armée suédoise était débarquée en Poméranie vers la fin de juin 1630; elie avait trente milles à faire pour atteindre Magdebourg, des fleuves, des marais, des villes fortifiées à traverser, le tout occupé et défendu par un ennemi formidable et jusque-là victorieux. Dans son ardeur, Christian- Guillaume ne réfléchit point à tous les obstacles qui s’opposaient à la marche des Suédois. Il s’introduisit déguisé: dans Magdebourg le 1* août, monta dans la tribune de l'hôtel de ville, tint au peuple assemblé ‘un discours sur, l'oppression de l’empereur, et l'exhorta à y résister avec, courage. Il promit le secours du roi de Suède, présenta comme garant l’envoyé suédois qui était à ses côtés: La multitude manifesta son approbation par de grandes claz meurs : «Vive le roi de Suède! À bas l’empereur! » criait-on de toutes parts. L'administrateur fut de nouveau proclam souverain légal de la ville, et la garnison impériale, peu

nombreuse, fut chassée de tout le pays sans avoir eu le temps de se reconnaitre. Christian-Guillaume se mit à la tête des troupes, et marauda de tous côtés, le plus souvent avec succès, parce qu’il était soutenu par les habitants des environs, qui partageaient les sentiments de la ville. L'armée de Christian-Guillaume augmenta de jour en jour,.et on parlait de lui comme d’un prince vaillant, qui n'avait pas craint de braver la puissance de l’empereur pour défendre le peuple. Les habitants de la ville, surtout, ne doutaient pas du succès. On les menaça de Tilly, de Pappenheim; ils ne firent qu’en rire, et travaillèrent avec ardeur à leurs fortifications.

Gustaf-Adolphe, en apprenant l’entreprise prématurée de Christian-Guillaume, s’en inquiéta fortement. Il prévoyait la difficulté d'arriver à temps pour le secourir, et le regardait comme peu propre à conduire une ALES aussi Importante. L'expérience ne tarda point à justifier ces appréhensions. Christian-Guillaume ne put parvenir à maintenir Vordre et la discipline. Les impériaux étant bientôt revenus en nombre plus considérable, le refoulèrent dans ses murailles, où 1] rentra abandonné de la plus grande partie des soldats qu'il avait ramassés de tous côtés.

Afin de coopérer, autant que possible, à la défense de Magdebourg, Gustaf-Adolphe y envoya l’un deses plus habiles généraux, Didrik de Falkenberg. Il pénétra, à la faveur d'un déguisement, dans la ville, ‘où il fut reçu avec joie, et bientôt nommé commandant en chef. La garnison se composait seulement de deux mille hommes d'infanterie et de trois cents cavaliers; elle était donc beaucoup trop faible pour june forteresse de cette étendue. Falkenberg représenta à la bourgeoisie qu'il était nécessaire d’enrôler un plus grand nombre de soldats. L'administrateur et Gustaf-Adolphe manifestèrent le même sentiment, l’un de vive voix et l’autre

par écrit. Les bourgeois, au contraire, songeaient à leur argent : « Tant de soldats, disaient-1ls, nous coûteront trop cher à nourrir et à solder Plusieurs fois déjà, nous avons repoussé Wallenstein avec ce que nous possédons de troupes; elles seront suffisantes contre Tilly, maintenant surtout que nos fortifications ont été beaucoup améliorées. »

Pappenheim étant arrivé dans le courant de l'automne de 1630 avec des forces considérables, il força bientôt les bourgeois à rentrer dans l'enceinte de leurs murailles. Tilly vint lui-même, vers Noël, avec le corps d'armée principal, et la ville fut cernée de tous côtés. Tilly écrivit plusieurs fois à l'administrateur et aux bourgeois pour les inviter à se soumettre, mais ce fut inutilement. L'hiver et les deux expéditions faites par Tilly pour secourir Demmin et Francfort l'empêchèrent de rien entreprendre d’important contre Magdebourg. Cependant, à la fin de mars de l'année suivante, on commença le siége, qui se prolonga durant tout le mois d'avril. Les ouvrages extérieurs furent enlevés les uns après les autres. Dès le premier avril, les impériaux étaient maîtres des faubourgs ; il ne restait donc plus que la forteresse proprement dite.

Ces succès étaient souvent achetés bien cher. La garnison se défendait avec bravoure, et Falkenberg dirigeait ses mouvements avec une prudence, une habileté remarquables. Les impériaux désespéraient de pouvoir s'emparer de Ja ville tant qu'elle serait défendue par un général aussi brave et aussi capable. Ils tentèrent donc de corrompre ce redoutable adversaire; Pappenheim lui fit offrir au nom de l’empereur, par un émissaire secret, la dignité de comte et quatre cent mille écus, s’il consentait à passer au service de l'Autriche. Falkenberg répondit : « Celui qui se chargera d’une semblable commission après vous, je lui ferai passer une corde de chanvre au cou en place d’une chaîne d'or.

Que Pappenhein cherche des traîtres dans son armée, et non pas dans Magdebourg. »

Malheureusement les murs de cette ville en renfermaient un grand nombre. Ils avaient une correspondance secrète avec Pappenheim, et le tenaient au courant de tout ce qui se passait. Dans les délibérations ils cherchaient, autant que possible, à contrarier les projets utiles de Falkenberg: ils répandaient parmi la multitude des doutes sur l'assistance de Gustaf-Adolphe, et tentaient de faire naître parmi elle la pensée d’apaiser la colère de l’empereur par une soumission prompte et volontaire. La plupart de leurs efforts furent inutiles; mais l’orgueil et l’avarice de la bourgeoisie étaient bien autrement dangereux. Elle traitait les soldats avec un mépris blessant, et s’occupait si peu de leur nourriture, que beaucoup d'entre eux périrent faute de soins et par les maladies causées par la bière malsaine dont ils étaient régalés au nom de la bourgeoisie. La ville était peu approvisionnée de poudre, circonstance qui fut malheureusement cachée à Falkenberg. Lorsque le manque de poudre commença à se faire sentir, on essaya d’en fabriquer, mais cette entreprise marchait lentement et mal, les assiégés étaient obligés, dans l'intervalle, de ménager le reste de leur poudre, et la défense n’était pas conduite avec la vigueur nécessaire.

Les ouvrages extérieurs et les faubourgs étant tombés au pouvoir de l'ennemi, Tilly prit les HR suivantes pour le siége. Pappenheim occupait le faubourg de Neustadt, et Mansfeld celui de Sudenbourg; le duc de Holstein était entre les deux généraux, et de l’autre côté du fleuve se trouvait Tilly en personne. Le 14 avril, Pappenheim ouvrit la tranchée et commença à tirer contre les remparts ; -es autres généraux firent de même. C'est seulement alors que les Magdebourgeois virent que le siége était sérieux et

leur garnison trop faible: ils résolurent donc de faire le service de la place alternativement avec lés soldats. Falkenberg dirigeait l’ensemble et se chargea en outre de la défense contre Mansfeld. L'administrateur se plaça en face du duc de Holstein, et le général Amsterroth en face de Pappenheim. Ün corps composé de bourgeois devait défendre la rivière contre Tilly. Cependant l'indiscipline des bourgeois menaçait de détruire l'effet de ces sages mesures. Les plus riches ne tardèrent point à se faire remplacer, dans le service de la place, par leurs domestiques et leurs valets. Ceux qui avaient moins de fortune se trouvèrént humiliés de servir en pareille compagnie, et restèrent chez eux, au grand mécontentement des pauvres, qui se plaignaient de ce que maintenant, comme toujours, ils portaient les plus pesants fardeaux. L’envie, l’aigreur, l'intérêt personuel, divisaient toutes les classes. Une révolte fut sur le point d'éclater, parce que Falkenberg avait exigé des bourgeois du lard et du pain de meilleure qualité pour les soldats. |

La vigilance de ce général et la solidité des remparts de Magdebourg trompaient tous les efforts de Tilly. Les canons des impériaux tonnaient le jour et la nuit sans résultat important, et les impériaux étaient souvent surpris dans leurs travaux de siége et repoussés par les habitants de la ville qui faisaient des sorties. À ceci se joignait la nouvelle de l'approche de Gustaf-Adolphe, de son passage à Berlin, à Brandebours, à Ratenau : dans peu de jours il pouvait atteindre Magdebourg. Il fallait done hâter la prise de cette ville; c’est dans ce but que Tilly avait abandonné Demmin, Francfort, Landsberg, et même tout le Brandebourg entre les mains de l'ennemi. La honte d'échouer dans cette entreprise était proportionnée aux efforts qu’elle avait coûtés. TDilly résolut donc dé‘ tout risquer et de tenter une surprise, puisqu'un siége régulier ne menait à rien. Le 7, le 8 et pen-

dant toute la matinée du 9 mai, il entretint un feu beaucoup plus vif que de coutume, mais, pour ainsi dire, sans résultat.

Le 9, à midi, tous les canons se turent, et tes travaux du siége furent interrompus. La veille, Tilly avait envoyé dans la ville un trompette chargé de conditions plus avantageuses pour l’engager à capituler, Ces diverses circonstances et la nouvelle de l'approche du roi, parvenue dans la ville, persuadèrent aux Magdebourgeois, en général, que Tilly, redoutant l’arrivée du roi, songeait à lever le siége. Les partisans de Pappenheim ne manquèrent pas d’entretenir cette opinion de tout leur pouvoir.

À une heure du matin, le 10 mai, Tilly réunit ses généraux en conseil de guerre, et il fut résolu de hate un assaut général à la ville. Trente coups de canon étaient le signal convenu, le mot d'ordre était Jésus, Marie, et le signe de ralliement un ruban blanc au bras droit. En attendant, Pappenheim fit descendre pendant l'obscurité ses soldats dans le fossé sans eau qui se trouvait de son côté; les palissades furent arrachées et les échelles dressées dans le plus grand silence. Il apprit en même temps que la bourgeoisie ferait encore bonne garde pendant la nuit, mais que, suivant toute apparence, elle se retirerait à la pointe du jour, si on n’apercevait point d’ennemis. D'après ce renseignement, Tilly ordonna de différer l attaque jusqu’à à sept heures du matin. |

Les Magdebourgeois passèrent la’ soirée du 9 avec dé cœurs remplis des sentiments les plus joyeux. Encore un jour ou deux à passer, pensaient-ils, et le libérateur du Nord viendra. Les sentinelles furent placées comme à l’ordinaire, et Falkenberg resta pendant la plus grande partie de la nuit sur les remparts; mais pas un coup de fusil, pas le moindre son ne vint du camp des impériaux. Enfin le jour commença à poindre et ne montra pas une trace de

l'ennemi. Falkenberg se rendit à l'hôtel de ville pour assister à une délibération, et 1] dit sur sa route la Joyeuse nouvelle de l'éloignement de l'ennemi. Un prêtre, qui se rendait à l'office du malin, prit pour texte de son discours ce verset du cent vingt-quatrième psaume de David : « Le piége est détruit et nous sommes libres. » La plupart des bourgeois qui avaient été de garde se retirèrent chez eux et se couchèrent. Les autres, fatigués, étendus sur les remparts, ne tardèrent point à s'endormir aux rayons du soleil.

Sept. heures ayant sonné à l'horloge de la ville, les bandes impériales se rassemblèrent pour l'attaque : « Camarades ! dit Pappenheim à ses soldats, combien de temps encore cette ville rebelle se moquera-telle de nos efforts? On dirait, en vérité, que nous sommes destinés à passer notre vie ici, ou à nous retirer, après tant de fatigues, avec honte et les mains vides. Peut-être que les hérétiques font dans cet instant un accommodement avec Tilly, et nous enlèvent le butin si bien mérité qu'un assaut aurait mis en notre pouvoir. Que notre énergie prévienne une semblable mesure, enlevons l'épée à la main la récompense due à l’épée. Voyez ces remparts; cet amas d'argile et de pierres nous sépare seul des trésors et des richesses qui nous appartiennent. Surmontez bravement ces obstacles, croyez-moi, vous n'en trouverez pas d'autres, et vous ne rencontrerez ensuite qu'une populace en désordre et incapable de se défendre. » On entendit alors les trente coups de canon tirés dans le camp de Tilly. Pappenheim, à Ja tête de ses soldats, se hâta de descendre dans le fossé et de monter par les échelles sur le rempart, de tuer les sentinelles et de planter le drapeau impérial sur les murs en criant : «Victoire! victoire! » Ce cri fut répété par les Wallons qui marchaient à ses côtés ou derrière lui. On trouva en cet endroit quinze soldats seulement, et la plupart endormis. Ils furent bientôt tués,

après quoi les impériaux s’emparèrent entièrement des remparts. Au même instant avait lieu l'attaque de la porte principale près de là. Tout le poste, à l'exception d’un soldat, dormait. La porte fut prise; on tua les hommes chargés de la garder ; puis l'ennemi, ayant réuni ses forces, descendit des remparts dans la vilie. | | Falkenberg venait d'arriver à la maison commune lorsqu'il entendit le bruit des canons de Tilly; il lui sembla au même moment que l’on tirait des coups de mousquet du côté de Neustadt. Aussitôt il court dans cette direction, entraînant avec lui tous ceux qu’il rencontre. Un combat trèsvif a lieu. Falkenberg reçoit des renforts à chaque instant, et marche ei avant avec toute l'énergie que donne le désespoir. Les impériaux tombent par bandes sous les coups des soldats de Falkenberg et des bourgeois, qui commençaient à tirer par les fenêtres ; ils sont repoussés de la rue vers le rempart. Écumant de rage, Pappenheim se voyait sur le point de perdre tous les fruits de son premier succès, lorsque Falkenberg est frappé d'une balle mortelle. Ses soldats combattent encore, mais sans direction et bientôt sans espoir. Pappenheim s'aperçoit que la défense est plus faible, 1l exhorte ses troupes à tenter une nouvelle attaque. Elle réussit, grâce aux renforts qui arrivent, et les Wallons avancent de nouveau dans les rues inondées de sang. Cependant les gardiens des clochers sonnent le tocsin, dont le son lugubre, messager du malheur, joint aux cris, aux coups de feu, avertit les habitants du danger. Vêtu et armé à la hâte, chacun court à son poste. Un capitaine nommé Schmidt, se mettant à la tête de ceux qui veulent résister à Pappenheim, tente une lutte contre les soldats. Le désespoir les favorise, et les Wallons reculent pour la seconde fois. Mais le brave Schmidt ne tarde point à être tué; il n’y a plus d'ordre et presque plus de résistance. Le

peu d’hommes de la garnison qui restaient encore défendirent leurs postes jusqu’à la mort, mais les bourgeois rentrèrent avec hâte dans leurs maisons, afin de se soustraire, ainsi que leurs trésors, leurs femmes et leurs enfants, aux malheurs dont ils étaient menacés.

Dans l'intervalle, une attaque simulée du côté de la rivière, ordonnée par Tilly, avait attiré une partie des défenseurs dé la ville vers ce point. Mansfeld, jaloux de Pappenheim, laissa ce dernier courir seul à l'assaut, et resta dans Pitaétivité Jusqu'au moment où la ville fut prise. Le duc de Holstein, au contraire, fit des prodiges de hardiesse et de persévérance; mais le fossé étant plein d’eau de son côté, il avança plus lentement, fut aperçu des sentinelles, qui eurent le temps d'appeler au secours. Deux attaques furent repoussées, et la troisième aurait eu le même résuliat, si les Wallons de Pappenheim n'étaient arrivés sur ce point en traversant la ville conquise, et n’eussent pris à dos ceux qui défendaient les murailles. Les remparts furent aussi escaladés de ce côté et les portes ouvertes: De toutes parts affluaient des soldats, et le peu de bourgeois qui résistaient encore périrent. Entre onze heures et midi, toute la ville se trouva prise et fut livrée au pillage.

“Les scènes qui suivirent sont les plus hideuses de la guerre de Trente-Ans, on peut même dire que l’histoire de tous les pays en offre à peiné qu'on puisse leur comparer. Les violences, les crimes les plus horribles furent commis sans pudéur et sans châtiment. L’incendie, le meurtre, le vol exerçaient partout leur fureur: Les Wallons commencèrent, et leur exemple fut suivi d’une manière encore plus affreuse par les Croates qu'on laissa entrer après eux dans la ville. C’est en faisant usage des tortures les plus cruelles qu'on forçait les habitants à donner leur argent et les trésors qu'ils avaient cachés ; ensuite on les tuait sans ménage-

ment, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, riches ou pauvres. Les Croates s’amusaient à embrocher les enfants, à les jeter dans les flammes, à les pourfendre d'un seul coup, et les femmes étaient d'abord violées, puis tuées sans égard pour l’âge, la vieille la plus édentée’ comme la fille la plus jeune. Il y en eut plusieurs qui préférèrent se Luer ellesmêmes. Une jeune fille fort belle, conduite au camp par un officier, avait les mains liées derrière le dos; en passant sur l’un des ponts elle demanda qu'on lui rendit l'usage de ses mains pour essuyer sa figure el ses yeux. On y consentit, et elle se précipita aussitôt dans le fleuve. Une autre se jeta dans un puits. Vingt femmes enfermées dans une maison près de l’Elbe, voyant toutes ces horreurs, se pressèrent dans les bras l’une de l’autre, et se précipitèrent dans les flots. IL y avait dans l’église de Sainte-Catherine cinquante corps de femmes sans tête. Les Croates, après leur avoir lié les mains derrière le dos, les avaient violées,, PA AKqe pitées.

Les troupes qui avaient fait partie de liés de Wallenstein se firent surtout remarquer par leur férocité brutale. Les Bavarois et leurs officiers ne purent voir sans horreur ces affreuses scènes. Ils coururent au camp de Tilly, lui racontèrent les infamies que l’on commettait, et le supplièrent d'y mettre un terme : « Laissons-leur une heure encore, dit-il; le soldat mérite une récompense pour les fatigues qu'il a endurées. ) déj

L’ 000 en se propageant toujours davantage, cha enfin les meurtriers, et mit fin en même temps à la villeret à ses malheurs. Suivant quelques-uns, le feu prit par accident; suivant d’autres, et cette opinion est plus probable, il fut mis par les premiers Wallons qui entrèrent; afin d’empêcher les bourgeois de se défendre; il’éclata versedix ‘heures du matin. Un vent très-violent augmenta ericore

l'ardeur des flammes dévorantes ; à trois heures de l'aprèsmidi, les impériaux étaient déjà obligés de sortir de la ville pour éviter la chaleur et la mort qui les menaçaient. À dix heures du soir, la ville n'était plus qu’un amas de cendres. La cathédrale et environ cent cinquante cabanes de pêcheurs, bâties sur les bords du fleuve, restèrent seules debout.

Le jour suivant, les soldats obtinrent la permission de rentrer dans la ville pour examiner ses débris fumants et chercher dans les voûtes qu'ils couvraient, espérant y trouver les trésors cachés par les Magdebourgeois. L'aspect de la ville était sinistre ; parmi cet amas de décombres, on voyait des corps humains à moitié brûlés, étendus dans des mares de sang desséchées; on rencontrait de temps à autre de petits enfants abandonnés, tantôt assis auprès des cadavres de leurs parents, tantôt courant dans les rues en appelant père et mère d'une voix capable d'émouvoir les cœurs les plus endurcis. Les soldats n'y firent aucune attention ; -ils débarrassaient et ouvraient les voûtes des caves et s’y .précipilaient avec une avidité furieuse. Partout ils découvraient des cadavres de femmes et d'enfants qui avaient - cherché un refuge dans ces caves où la fumée les avait ensuite étouflés. Mais en beaucoup d’endroits en trouva’ de grands approvisionnements de grains et autres vivres, de l'or et de l'argent. Quand Tilly vit apporter ce riche buün dans le camp, il s’étonna de ce que les Magdebourgeois, au lieu d'employer leurs trésors à solder une garnison nombreuse, les avaient ménagés pour les livrer à l'ennemi.

Le 12 maï se passa de la même manière. Le 13, Tilly se rendit à cheval dans la ville pour la première fois. Tout y était silencieux. Son aspect sinistre lui inspira de tristes réflexions sur l'instabilité de la grandeur et de la puissance,

et 1l cita ces vers composés par Virgile à l'occasion de la chute de Troie :

Venit summa dies et ineluctabile fatum, 442.FoitIliumet ingens shit AA

Tilly écrivit à l'empereur pour lui annoncer ce succès, et ajouta qu’une semblable victoire n'avait pas été remportée depuis la destruction de Troie et de Jérusalem. La ruine de Magdebourg pouvait, en effet, se comparer à celle de ces deux cités. Cette ville avait eu quarante mille habitants ; après l'incendie, on n’en retrouva que mille cachés dans la cathédrale, quelques fugitifs et quarante des plus riches bourgeois, épargnés par les officiers supérieurs dans l'espoir d'en retirer de fortes rançons. Tout le reste avait péri par le fer ou par le feu. On eut beaucoup de mal à nettoyer un peu les rues, afin d'y frayer un passage pour l'entrée solennelle de Tilly. Plus de six mille cadavres furent jetés dans l'Elbe,'sans compter ceux qui avaient été brülés et qu’on en- . lerra. par monceaux dans de grands trous pratiqués hors de la ville. Le 15 mai, Tilly, entouré de généraux et à la tête de son armée, fit son entrée solennelle dans Magdebourg. L'office divin fut célébré, dans Ja cathédrale, suivant Île rit catholique, et l’on chanta un Te Deum au bruit des salves de canons et de fusils, pour rendre grâces de la victoire qu'on venait de remporter. Il fut proposé de remplacer le uom de Magdebourg par celui de Marienbourg, en l'honneur du cri de ralliement choisi dans celte occasion et de la Vierge Marie ; l'image de cette dernière, tenant l'enfant Jésus dans ses bras, devait remplacer dans les armes de la ville la jeune fille qu'on y voyait autrefois.

= Quelques jours après, et par une cause restée inconnue, un violent incendie éclata dans le camp de Tilly, qui fut

consumé en partie, ainsi que le butin pris dans Magdebourg.

La destruction de cette ville excita l’intérêt général, nonseulement de l'Allemagne, mais de toute l'Europe, la joie chez les catholiques, etchez les protestants la colère, l’horreur, eten même temps la crainte d’éprouver un sort pareil. Les violences affreuses qui avaient été commises furent blâämées hautement par les catholiques sensés, et encore plus par les protestants. Une foule de relations détaillées sur le sac de Magdebourg furent répandues dans tout l’empire, et le nom de Tilly, si respecté jusque-là, devint un objet d'horreur et de malédiction.

La nouvelle de la chute de Magdebourg fut un coup de foudre pour Gustaf-Adolphe. Il savait que la ville aurait pu se défendre encore au moins une semaine ou deux. Les horreurs commises par les impériaux le mirent presque hors de lui : « J'en fais le serment , au nom de Dieu, s’écria-t-il, je tirerai vengeance du vieux caporal, quand il devrait m'en coûter la vie. » Beaucoup de personnes accusèrent Gustaf-Adolphe du malheur de Magdebourg, parce que, après avoir excité cette ville à se soulever, il ne lui avait pas enyoyé à temps les secours promis. Le roi, pour réfuter ces accusations, publia un long Mémoire justificati où il prou-

vait que les difficultés, les obstacles suscités par les électeurs de Brandebourg et de Saxe, étaient les seules causes de la perte de Magdebourg. Gustaf-Adolphe, contrairement à toutes les règles de l’art militaire, ne pouvait pas marcher avec imprudence vers l’Elbe, et exposer ainsi son armée et le succès de son entreprise.

L'administrateur Kristian-Guillaume, après avoir reçu plusieurs blessures pendant la lutte dans Magdebourg, avait fini par se rendre, à la condition d'être traité avec huma- nité. On ne lui tint point parole. Les soldats le frappèrent,

lui arrachèrent ses vêtements ; et auraient fini par l’assassiniér si Pappenheim n'était pas survenu. Îl fit porter le. blessé sur des piques croisées jusqu’au camp, où 1l reçut les soins réclamés par son état. Quelques jours après il fut présenté à Tilly. À la vue de cet adversaire terrible et détesté, l’infortuné administrateur éclata en menaces désespérées : « Dieu me vengera un jour, dit-il, car on ñe peut apaiser le sang que par le sang. Vos coreligionnaires seront bientôt en butte aux dévastations, aux malheurs que vous. portez chez les autres. La puissance de l’empereur penche vers sa fin, et la gloire de Tilly a été ensevelie sous les décombres de MC deboU ve » Kristian-Guillaume fut conduit à Vienne, où, après une longue captivité, il abjura le proteslantisme et reçut un secours annuel de douze mille écus. Afin de prouver qu'il n'avait point agi par intérêt personnel, il ne voulut jamais retourner dans sa principauté de Magdeboug ni rentrer dans la vie publique, et passa la plus grande partie du réste de sa vie dans un monastère.

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