CHAPITRE LVIII
| L'expédition de Werben,
On croyait, après la destruction de Magdebourg, que Tilly allait se jeter sur Gustaf-Adolphe ; ce prince était.inférieur en force, et son‘armée souffrait beaucoup de la peste. Mais, dans toute sa conduite vis-à-vis de Gustaf-Adolphe, Tilly montra une hésitation, pour ne pas dire une crainte, qui, aux yeux de beaucoup de personnes, était l'avertissement d'un malheur prochain. Cette fois encore, 1l évita une lutte décisive, laissa Pappenheim avec peu de troupes à Magdebourg, et se rendit dans la Hesse, pour châtier le landgrave. Les soldats, encore plus démoralisés par le massacre de
Magdebourg, traversèrent la Thuringe avec le fer et le feu. En arrivant à la frontière hessoise, Tilly envoya au landgrave l'ordre par écrit de renoncer au traité d'alliance de Leipsick, et de recevoir garnison impériale. Le landgrave refusa. Tilly se disposa donc à faire une invasion terrible dahs la Hesse; déjà une partie de ses troupes légères avaient passé la frontière, lorsqu'il reçut message sur message de la part de Pappenheim, pour lui annoncer que les Suédois avaient passé l’Elbe et demander du secours. Tilly résolut de rebrousser chemin. Les Hessois, ravis d’avoir échappé au danger qui les menaçait, chantèrent ce psaume : « O0 Seigneur ! nous bénissons ton nom ! » Mais les peuples de la Thuringe, exposés une seconde fois à recevoir ces hôtes redoutés, s’abandonnèrent au désespoir, et s’assemblèrent, armés de fusils, de lances, de faulx, dans leurs forêts. Plusieurs bandes d’Autrichiens qui se livraient au pillage furent anéanties en traversant les bois de la Thuringe. Rent.
Comme nous venons de le dire, la cause de ce retour de Tilly était le passage de l’Elbe par Gustaf-Adolphe. Ce prince, après avoir assisté à l'entrée solennelle des ducs de Mecklenbourg dans Gustrow, leur laissa, pour les protéger, Oke-Tott avec quelques régiments, et se hâta de rejoindre l’armée dans le Brandebourg..Il résolut de profiter de l’absence de Tilly, et marcha vers l'Elbe sitôt après la fête de la Saint- Jean. Les impériaux fuyaient partout sans se défendre, et Pappenheim se retira dans les murs de Magdebourg. Les Suédois passèrent l'Elbe le 30 juin; ils prirent Tangermunde le jour suivant ; soixante et quelques Autrichiens y furent faits prisonniers ; ils se jetèrent à genoux devant le roi et lui demandèrent la vie. « Levez-vous, leur dit Gustaf- Adolphe, je ne suis pas un dieu. Adorez le Tout-Puissant, et remerciez-le de ce que votre vie a été épargnée. Vous méritiez assurément d’être traités comme vous avez traité les autres. »
Le roi avait maintenant à choisir entre deux partis. Tenter de chasser Pappenheim de Magdebourg, il était trop faible pour l'essayer, Horn étant sur la frontière de Silésie avec un corps d'armée considérable, et Tilly pouvait arriver bientôt au secours de Pappenheim, ou s'emparer dela partie inférieure de l’Elbe, en attendant les renforts qui approchaient, “et l'explosion du mécontentement qui régnait entre l'empereur et l’électèur de Saxe. Gustaf-Adolphe se décida pour ce dernier parti, et la ville de Werben devint le centre de la nouvelle position de l’armée. Tous les connaisseurs ont loué hautement ce choix, comme un chef-d'œuvre d'art militaire et de génie. Werben est située sur la rive gauche de l'Elbe, en face du confluent de la Hawel. En outre de ses fortifications, la ville était défendue de trois côtés par l’Elbe, qui faisait un coude en cet endroit; par ce fleuve et la Hawel, les vivres y arrivaient en abondance. De Werben, l’arntëe suédoise pouvait protéger trois pays amis, le Mecklenbourg, la Poméranie et le Brandebourg. L'ennemi, au contraire, était obligé, pour attaquer cette position, de traverser les pays entièrement dévastés de la Thuringe et de [a dépendance de Magdeboure.
Ortenbourg et Baudis furent chargés de s'emparer de Werben. À raison des grandes chaleurs, les eaux du fleuve étaient considérablement diminuées ; les deux colonels traversèrent donc l'Elbe avec leurs cavaliers, attaquèrent Werben, la prirent malgré une défense vigourense mais peu prolongée. Pour se remettre de la chaleur du combat et de cette journée, les deux colonels se baignèrent dans le fleuve et se mirent joyeusement à table. Cette imprudence fut suivie d’une maladie qui mit Ortenbourg dans la tombe, et cloua Baudis durant quelques semaines dans son lit.
Afin de n'avoir pas la crainte d'être pris à dos, Gustaf- Adolphe envoya Johan Banér chasser les impériaux de Hau-
ri.
welberg. Cette expédition se fil principalement avec le régiment bleu; ayant le vieux colonel Winckel à sa tête, i} iraversa la Hawel en ayant de l'ean jusqu'aux aisselles, attaqua et chassa l'ennemi établi sur l’autre bord. Les Suédois étaient maîtres maintenant d’une étendue de plusieurs milles sur la rive orientale de l'Elbe.
L'emplacement du camp principal fut choisi entre Werben et le fleuve; il s'y trouvait nne digue haute et forte, élevée précédemment en cet endroit pour s'opposer aux débordements de PElbe. Le eamp fut établi derrière cette digue, à peu près selon les dispositions de celui de Mewe, en 4627. La force de la digue fut encore augmentée en élévation et en épaisseur ; des battéries de campagne et de contre-gardes furent élevées sur ses flancs. Chaque régiment fut chargé de fortifier et de défendre un espace states : 1l en résulte des fortifications construites avec beaucoup de soin. La ville elle-même se trouva enfermée dans l'enceinte de ces travaux ; cent cinquante canons menaçaient de mort l'ennemi qui aurait osé approcher. « Nous sommes ici, disait le roi , aussi en sûreté que dans l’île la mieux for bte )
Le bonheur extraordinaire de Gustaf-Adolphe se montre encore dans cette circonstance. La peste, qui avait causé de si grands ravages parmi les troupes suédoises, tant qu'elles séjournèrent dans le Brandebourg, cessa de sévir contre elles du moment où le roi, après son retour de Mecklenbourg , les emmena avec lui vers l'Elbe. La santé et la gaité régnèrent constamment dans le camp de Werben, quoiqu'on y fût trèspressé, el cela à l'époque la plus chaude d’un été remarquable sous le rapport de la chaleur. Il faut attribuer en partie cette heureuse circonstance aux sages mesures prises ‘ par le roi et à l'abondance des vivres ; mais le soldat Y voyait un signe du bonheur de Gustaf Adolphe et de la protection de Dieu qui reposait sur son héros bien-aimé.