CHAPITRE LXI
Invasion de Tilly en Saxe.
Cependant l’empereur Ferdinand avait rappelé ses troupes d'Italie; elles se montaient à quinze mille hommes environ, commandés par Furstenberg. Elles traversèrent la Souabe et la Franconie, où ‘toutes les villes s’humiliaient volontairement ou par contrainte sous le joug de l’empereur. Furstenberg avait le dessein de se diriger ensuite vers la Hesse; mais la fortune épargna une seconde fois ce pays. Furstenberg reçut l’ordre de se réunir à Tilly, dont les forces se montèrent ainsi à quarante mille hommes environ.
L'empereur, enorgueilli par le nombre et la bravoure de ses armées, par ses succès dans l'Allemagne méridionale, pensa qu'il ne devait plus endurer la conduite équivoque de la Saxe électorale, et ordonna à Tilly, dans le cas où la douceur serait inutile; de contraindre par la force Jean- Georges à la soumission. Tilly fit donc à Félecteur les propositions suivantes :
1° De cesser à l’avenir tout enrôlement et de joindre ses troupes à celles de l’empereur pour chasser les Suédois de l'émpire ; 2° de renoncer à la ligue de Leipsick et d’user de son influence sur les autres princes protestants pour les engager à suivre son exemple; 3° de livrer, en mettant ses troupes sous les ordres de Tilly, tous les approvisionnements amassés pour leur entretien, etc. Les envoyés de Tilly trouvèrent l'électeur dans la ville de Mersebourg. Il les reçut avec toutes les marques extérieures de la politesse; mais les propositions dont ils étaient porteurs remplirent son cœur
d'un violent dépit. La compagnie venait un jour de se lever de table, et on avait servi, suivant la coutume du temps; beaucoup de noix en pierre et colorées parmi les noix véritables ; l'électeur dit : «Je vois parfaitement que l’on veut maintenant se servir du dessert saxon épargné depuis si longtemps; mais il pourrait s’y trouver aussi des noix difficiles à casser; c’est pourquoi, messieurs, prenez garde à vos dents. » |
En attendant, les propositions de Tilly étaient pour l’électeur des noix dont le bois était bien dur. Il s’en occupa toute la nuit el la moitié du jour suivant avec ses conseillers. Plusieurs se prononcèrent en faveur de la soumission aux ordres de l'empereur; les malheurs des rois de Danemarck et de Bohème devaient servir d'avertissement. Le roi de Suède était un étranger ; 11 demanderait peut-être d'aussi grands sacrifices que l'empereur, et offrait moins de sécurité, étant faible et pauvre par lui-même, et possédant seulement le revenu de quelques mines de cuivre. La puissance de empereur, au contraire, était profondément enracinée ; elle avait des rameaux étendus qu’une hache de cuivre ne pourrait pas abattre. De l’autre côté; on parlait du danger qui résultait de Ja puissance toujours croissante de l'empereur, de l’orgueil des catholiques et de la ruine imminente des protestants. Ces dernières raisons prévalurent enfin, car l'électeur était véritablement dévoué à la religion protestante. Dans sa réponse, il remercia Tilly de ses efforts pour la conservation de la paix, et ajouta qu'il était, comme toujours, disposé à la réconciliation. Cependant il ne pouvait se soumettre aux conditions proposées, par les motifs qu'il avait déjà exposés à plusieurs reprises. fl Jui était revenu de divers côtés que l’empereur avait le dessein d’attaquer la Saxe sur deux points opposés: il n'avait pu croire à de semblables rumeurs, à un tel oubli de la part de ce :
monarque des services rendus, d'autant plus que l’empereur avait des raisons suffisantes pour tourner ses armes contre un roi étranger, au lieu d'en accabler l'un des plus fidèles et des plus pacifiques princes de l'empire.
Tillg vit, par cette réponse, qu'il n’y avait pas grand fond à faire, sur l'électeur, et il apprit, de divers côtés, que ce prince avait commencé à négocier avec Gustaf-Adolphe. Mais Tilly voulut faire encore une tentative. Le 1*"septembre, 1l somma de nouveau l'électeur de se soumettre aux ordres de, l’empereur : «1l'est inutile, répondit Jean- Georges, de me parler de l’obéissance que l’on doit à l’em- “ereur. Je connais fort bien les bornes du respect à son égard, et m'y suis toujours renfermé, tant que ce respect n'exigeait rien de contraire aux Loié de FREE ce à ma propre dignité, » etc.
Lilly n'avait point attendu cette dernière réponse. Afin de
onner plus de poids à ses représentations, il avait franchi
‘Ja frontière saxonne, dans la nuitdu 20 au 21: août. Mersebourg fut pillé, ainsi que Weissenfels, Jéna, Zeitz et les contrées environnantes. On vit en même tempe s'élever la fumée. de deux cents villages incendiés. Holk et ses brigands furent envoyés vers la Misnie, où ils se livrèrent aux plus srands excès. La Saxe, exempte jusque-là des déprédations de la guerre, fournit une matière abondante à l'avidité des soldats. On se plaignit à Tilly de leurs violences : « Mes Wallons, répondit-il, ne sont pas de ces oiseaux ‘auxquels d'air suffit: » Le 7 septembre, il arriva devant Leipsick, qui lui ouvrit ses portes après quelques jours de résistance.
spl HISTOIRE DE GUSTAF-ADOLPHE.