CHAPITRE LXII
Alliance entre Gustaf-Adolphe et Jean-Georges.
L’électeur de Bavière désapprouva hautement l'invasion de la Saxe : « C’est une grande faute, dit-il; avec de la douceur il était facile de maintenir Jean-Georges dans l’immobilité pendant quelque temps encore. La nécessité peut le forcer maintenant à se Jeter dans les bras du roi de Suède.» Cette prévision se réalisa. Lorsque Jean-Georges reçut la première nouvelle de l'approche de Tilly, il conduisit ses troupes dans Torgau, où 1l avait, derrière l'Elbe, une forte position, sans qu’on püt couper ses communications avec les Suédois. C’est là qu'il recevait message sur message, pour lui annoncer l'invasion de Tilly, la prise de ses villes et la dévastation de ses États; poussé à bout, il résolut de réclamer l'assistance de Gustaf-Adolphe : « Enfin, éerivit-il, j'ai appris à adresser à notre roi la prière de tous les protestants : Seigneur, tous les regards sont fixés sur toi (1)! »
Gustaf-Adolphe, prévoyant que cette démarche de l'électeur ne pouvait manquer d’avoir lieu, avait échelonné ses troupes le long de la Hawel, dans le but de protéger les derrières de son futur allié; mais en même temps 1l s'était rapproché de l’Elbe, à mesure que Tilly se rapprochait de la frontière saxonne. Il voulait être pour ainsi dire sous la main, lorsque auraient lieu les négociations dont on ne tarderait pas à s'occuper.
L’envoyé choisi par Jean-Georges était Arnheim. Il trouva Gustaf-Adolphe dans Alt-Brandebourg, lui exposa l'embarras
(1) Archives du royaume. Différentes lettres de fonctionnaires suédois, Adler Salvius au sénat. Hambourg, 28 octobre 1631.
de l’électeur, et réclama son secours. Le roi répondit froidement : « Je prends part aux infortunes de Jean-Georges ; mais il n’en peut accuser que lui seul. S'il avait suivi mes conseils, Magdebourg, les villes et les villages de la Saxe incendiés par les impériaux subsisteraient encore. L’électeur recherche maintenant mon amitié; mais, si l'empereur feimt de désapprouver la conduite de Tilly, Jean Georges m'abandonnera. Je ne puis donc exposer pour lui ma personne, mon armée, la cause protestante, contre les troupes fraiches et nombreuses que Tilly vient de recevoir. » Arnheim répliqua : « La seule observation à faire dans ce cas, c'est qu'on ne peut changer le passé, mais seulement l’oublier. La prudence de Votre Majesté est digne d’éloge, elle s’accorde avec sa sagesse reconnue; mais son esprit secourable n’est pas moins célèbre, 11 ne fera point défaut cette fois. Que Votre Majesté daigne me faire connaître les conditions de son alliance; je suis persuadé que l'électeur acceptera tout ce quon pourra lui demander raisonnablement. — Eh bien! dit Gustaf-Adolphe, je veux d’abord la forteresse de Wittemberg pour assurer mes derrières dans le cas où Jj'éprouverais un échec; le fils aîné de l'électeur comme otage de la fidélité de son père; trois mois de solde pour mes troupes, et enfin qu’on me livre tous les traîtres du conseil de Saxe, que je châtierai à mon gré; sinon l’électeur se tirera de ceci comme il l’entendra. »
Arnheim se rendit en hâte auprès de Jean-Georges, qui, environné de fugitifs désolés, attendait son retour avec impatience : « Il aura l'entrée libre non-seulement dans Wittemberg, mais dans toute la Saxe! s’écria l'électeur; nonseulement mon fils, mais tout mon territoire, ma personne elle-même, lui seront donnés en otages. Retournez promptement auprès du roi; suppliez-le au nom de Dieu d’accourir ici. Je suis prêt à lui livrer les traîtres, la somme demandée,
à sacrifier tout ce. que je possède, même ma vie, pour la chose publique. » Arhneim se hâta de rétourner auprès du roi, et: lui répéta ces paroles de l'électeur. «On n’admirera point ma prudence, dit Gustaf-Adolphe. Puisque je trouve des sentiments si vrais chez l'électeur, je me désiste de toutes mes prétentions, à cela près qu’il payera un mois de solde à mon armée. J'espère l'indemniser bientôt de cette petite perte.» Le-traité d'alliance fut conclu aux conditions suivantes : 4° Toute l’armée saxonne se réunira aux Suédois et sera placée sous les ordres immédiats de Gustaf- Adolphe; 2° toutes les places fortes sur l'Elbe lui: seront ouvertes; 3° tant que l’armée suédoise sera sur le territoire saxon, 1l pourvoira à tous ses besoins. Gustaf-Adolphe-promettait, de son côté, de. ne pas mettre bas les armes tant que l'ennemi ne serait point chassé de la Saxe.
Le roi avait concentré peu à peu ses troupes le long de. l’Elbe, Baudis fut laissé dans le camp. de Werben, avec quelques troupes pour le: défendre , et tout le reste de l’armée se, dirigea promptement du côté de Wittemberg. Une foule d'étudiants; curieux de voir le roi, vinrent audevant de l’armée. Gustaf-Adolphe les accueillit avéc-bonté et les appela les fils de Luther. Plusieurs professeurs les accompagnaient;. parmi eux-se trouvaient quelques théologiens.. Le. roi les invita à venir dans sa ‘tentes: « C’est de vous, dit-il, que les Suédois ont reçu la lumière-de l'Évangile, et, afin de.vous prouver nôtre réconnaissance, nous venons maintenant la défendre contre le prince des ténèbres et ses partisans...» |
Le traité d'alliance définitif fut conclu le 1” septembre, et le 3 les Suédois traversèrent, l’Elbe à Wittemberg- Le 4, ils continuèrent de marcher vers Duben, où l'armée saxonne arriva le lendemain. Le roi fut invité de suite à la passer.en revue, et sortit à cheval entouré de ses meilleurs officiers.
Les Saxons étaient environ vingt mille hommes, dont les beaux habits, les joues fraîches, rosées, et les HA UE bien nourris, prouvaient qu'ils avaient passé des jours calmes et préliness: « Jadmire, disait un voyageur anglais, Ia magmficence et la beauté de ces jeunes soldats, et je les plains, en même temps, quand je pense qu ls sont destinés à se mesurer avec les troupes aguerries et toujours victorieuses de Tilly. » La revue terminée, le roi retourna vers ses troupes avec l’électeur et son fils, afin de leur montrer à son tour l’armée suédoise. Celle-ci, ayant passé la nuit dans des champs labourés, présenta un aspect complétement différent de celui de l’armée saxonne. Même sans cette circon- Stance, elle était peu brillante; ses vêtements étaient usés, ses soldats maigres et de petite taille, comme ses chevaux: cependant ils ‘avaient fait le tour de la Baltique en vainqueurs, chassé les Russes bien avant dans les déserts de la Sarmatie, prescrit des conditions de paix ‘aux Polonais : enfin 1]s avaient déjà expulsé les brillants Autrichiens de la Prusse, de la Poméranie et du Brandebourg : « Lorsque je comparal, dit l'Anglais déjà cité, les troupes de Gustaf- Adolphe avec cellés de Tilly, ces dernières me parurent composées d'hommes plus grands, plus forts/ mieux équipés et mieux montés ; sous ke rapport des manœuvres, elles étaient égales et rendaient témoignage de l'habileté de leurs généraux. Mais, quand je vis l’air calme et modeste des Suédois, quand je le mis en parallèle avec les vices et l’orgueil des soldats de Tilly, il me sembla que Dieu avait destiné les premiers à être le fléau qui devait punir les derniers. » L'armée de Gustaf-Adolphe se composait de treize mille hommes d'infanterie, de neuf mille chevaux, de quarante-deux mille hommes, en comptant les Saxons.
Le roi, les deux princes et leurs généraux respectifs se réunirent en conseil de guerre. Il s'agissait de décider s’il
fallait attaquer Tilly, retranché dans Leipsick, ou gêner ses approvisionnements et chercher à l’affaiblir, à le chasser du pays par des escarmouches sans cesse renouvelées. Le roi penchait pour la première de ces dispositions; mais il n'en laissa rien transpirer, afin qu'on ne l'accusât point, dans le cas d’une défaite, d'avoir causé le malheur de ses alliés par sa présomption. Il représenta donc que, suivant toutes les probabilités, 11 ne serait pas possible de faire sortir Tilly de ses retranchements avant sa réunion avec Altringer. L'attaquer dans cette position n'étant pas chose faisable, l'expédition de Leipsick n'avait plus de but, et serait peutêtre dangereuse pour la retraite. Tilly et son armée étaient, du reste, des ennemis qu'on n’attaquait point légèrement. L'électeur de Saxe désirait, au contraire, débarrasser le plus vite possible ses États de l'ennemi, et son âme du trouble qui l’agitait. Il soutint donc qu’on devait marcher contre les impériaux avant l’arrivée d'Altringer dans leur camp; qu'il ne fallait point traîner la guerre en longueur, ses États étant hors d'état de nourrir tant d'armées, d'autant plus que Tilly en occupait la meilleure partie. Gustaf Adolphe l'invita à réfléchir encore une fois sur cette détermination, qui exposait aux chances variables de la guerre, le bien général, une couronne et deux toques d’électeurs : « Gependant, ajouta-t-1l, ma couronne ne serait pas exposée, quand mon armée et moi nous resterions sur le champ de bataille. Les navires de la Suède, ses récifs, les flots écumeux de la Baltique sauront protéger le Nord. Mais que deviendrezvous avec l'ennemi à vos portes? — Advienne que pourra! s’écria l'électeur. Lors même que le roi nous abandonnerait, nous sommes décidés, moi et les miens, à tout risquer pour délivrer mon malheureux pays, même un combat contre Tilly, si redouté et si redoutable. — Vous ne marcherez pas seul! s’écria le roi; je suis ravi de vous voir prendre une
résolution digne du rang élevé que vous occupez. Mes soldats et moi nous n’abandonnerons pas un allié au moment du danger. Gamarades! ajouta-t-il en se tournant vers les généraux suédois, nous allons enfin nous trouver face à face avec le vieux caporal. Nous portons sur la pointe de nos épées non-seulement la gloire qui rejaillit d’une bataille gagnée, mais encore toutes les conquêtes de Tilly et de son maitre !
Le lendemain 6 septembre, les armées réunies se mirent en marche, les Saxons à l’aile gauche et les Suédois à Paile droite. Les alliés se dirigèrent vers Leipsick, et il arrivèrent sur la brune au village de Wolke, non loin de Breitenfeld, à peu près dans l'ordre fixé le jour précédent, et dont il avait été défendu de dévier sous peine de la vie. Le roi parcourut les lignes à cheval, en parlant aux officiers et aux soldats avec affabilité et suivant le rang de chacun. L'instant d'après et au moment du crépuscule, on entendit les chants des psaumes s'élever de tous ces régiments rangés en bataille; puis, à la nuit, le silence ne fut plus interrompu que par les cris lointains des sentinelles avancées et le petillement des feux de garde.
Mais, durant cette nuit silencieuse, Gustaf- Adolphe appela près de lui ses principaux généraux et ses amis éprouvés. Il leur expliqua, en peu de mots, le plan de la bataille qui allait avoir lieu, et termina ainsi : (Mes braves camarades ! si j'avais affaire à des hommes dont les sentiments me fussent moins connus, dont le courage fût moins éprouvé, je me croirais peut-être obligé de l’exciter par des paroles et par des discours. Mais je vois à votre regard que c’est chose superflue cette fois; en effet, c’est une épée quil faut à notre cause; Je ne dois ni ne veux mépriser notre adversaire, ni vous représenter Ja lutte avec lui comme plus facile qu'elle ne l'est en réalité. Un pareil subterfuge serait
déplacé envers vous qui n’avez jamais fui devant un danger. J'avoue donc franchement que nous sommes en face d’un ennemifort puissant, exercé dans ces jeux sanglants, et de plus tellement habitué à la victoire, que, durant de longues guerres, il n’a presque jamais éprouvé de revers. Mais plus notre ennemi est couvert de gloire, plus 1l y en aura à le vaincre et à nous emparer d'un seul coup des lauriers qu'il a conquis. Toutes ses conquêtes, tout le butin fait par Jui durant tant. de campagnes heureuses, tomberont à la fois en notre pouvoir. Vous et vos soldats, vous dites souvent, en badinant, qu'on peut faire son salut à mon service, mais non pas sa fortune. Il en a été ainsi, parce que, traversant des contrées dévastées et nous trouvant chez des alliés opprimés, 1l aurait été injuste de notre part de songer à amasser des richesses. Maintenant vous avez devant vous, pour la première fois, un camp rempli dé butin précieux, puis une route qui traverse les villes somptuenses des catholiques et: des terres fertiles. Tout cela est le prix d’une seule victoire; cette victoire peut être remportée, et le sera avec l’aide de Dieu. Notre ennemi nous est connu, nous avons éprouvé nos glaives contre bon nombre de ses soldats, à Garz, à Demmin, à Francfort, à Werben, et nous savons qu'on peut les vaincre, malgré l’arrogance qu'ils affectent. Je suis convaincu que vous remplirez votre devoir comme de loyaux Suédois. Les Saxons, je l’espère, défendront avec courage leur patrie, dont la prospérité est principalement en jeu. Mais je compte sur la justice de notre cause plus. encore que sur nos armes ét nos allés; car nous combattons now-seulement pour des hommes et pour les chose ! humaines, mais encore pour la gloire de Dieu, la vraie foi évangélique opprimée et presque anéantie par 1e papistes. Le Dieu de toute bonté, qui nous a conduits d’une manière si miraculeuse à travers les mers et les fleuves, à travers les
forteresses et les ennemis, nous donnera la force nécessaire pour vaincre notre puissant adversaire. Songez à Pasewalk, il ya un an aujourd'hui qu'elle a été détruite; songez à Magdebourg, dont les ruines sanglantes fument encore et crient vengeance; songez à ces milliers d'individus innocents: qui ont été assassinés et dont le sang à jailli versile ciel. La justice de Dien châtiera ces meurtres affreux, ces vices grossiers, ces crimes hideux ! C’est pourquoi, attaquons avec courage, Dieu est avec nous! oui, je le sens dans mon cœur, Dieu est avec. nous. Que ces mots soient notre cri de ralliement, et, avec l’aide du Tout- Puissant, la victoire nous abbabtienduat »
“Après s'être serré la main imutnellemient et avec cordialité,
les généraux se rendirent chacun à leur poste; le roi passa
la nuit dans sa voiture : Horn, Banér et Teuffel étaient avec lui. |