CHAPITRE LXIII
Préparatifs de la bataille,
Aussitôt après sa réunion avec les Suédois, Jean-Georges avait expédié l'ordre de défendre Leipsick jusqu'au moment où les armées alliées auraient eu le temps d'arriver à son secours. Son messager tomba entre les mains de Tilly, qui apprit ainsi la jonction des deux Fe. et leur approche. Gette dernière circonstance lui fut confirmée de tous côtés ‘parses espions. Tilly était au nord de Leipsick, dans un camp parfaitement retranché, entre les villages d'Eutritz et de Mæœckeru." La question de savoir s’il fallait y attendre l’ennémi ‘ou aller au-devant de lui en rase campagne ayant été soulevée, Tilly assembla ses principaux officiers vers le matin du 7 septembre, dans l’une des maisons peu nombreuses
qui avaient été épargnées lors de l'incendie des faubourgs de Leipsick. Un jugement et une prudence remarquables formaient la principale qualité militaire de Tilly, celle dont lui-même faisait le plus de cas. «Lorsqu'un général entre dans l’eau, disait Tilly, 1l doit s'arrêter quand il ne voit plus le fond.» Il soutint donc, dans cette occasion, qu'il fallait agir prudemment et se tenir dans l'enceinte retranchée du camp. Cette position était avantageuse; défendue de deux côtés par l'Elbe et la Parde, on avait derrière soi Leipsick et des vivres abondants fournis par la riche Misnie. On pouvait y attendre commodément les renforts qui arrivaient, Altringer de Ja Thuringe et Tieffenbachde la Silésie; ces différents corps d'armée une fois réunis, les impériaux se trouvaient supérieurs à l’enuemi. D'un autre côté, 1l était presque impossible pour les Suédois et les Saxons d'attaquer le camp; ils seraient donc obligés d'effectuer une retraite dangereuse, où ils auraient beaucoup à souffrir de la faim dans les contrées épuisées qui longeaient l'Elbe et la Hawel. La plupart des membres du conseil et surtout les vieux colonels wallons furent de l’avis de Tilly; mais Pappenheim sou
tint « qu’il fallait sortir des retranchements et présenter la bataille. Son issue n’était pas douteuse pour quiconque connaissait les impériaux et la gloire qu'ils avaient acquise. Depuis assez longtemps on traînait cette guerre en longueur, depuis assez longtemps le roi se moquait des impériaux dans ses camps fortifiés. Enfin 1l osait se montrer et offrir la bataille. On serait inexcusable envers Dieu, envers l’empereur et envers l'électeur de Bavière, si la prudence, pour ne point dire la lâcheté, laissait échapper une occasion aussi favorable de détruire, dans une seule batalle, l'ennemi commun.» Cette opinion fut soutenue par Furstenberg et beaucoup de membres du conseil, surtout les plus jeunes. La discussion devint extrêmement vive : Pappenheim défendit
son avis avec l’ardeur qui lui était habituelle, et fut hautement soutenu par ses partisans: quoique inférieurs en nombre, 1ls l’emportèrent par leurs cris. Tilly le savait, sa prudence, augmentée par l’âge, était souvent regardée par l'armée et ses généraux comme une lâcheté; on l’attribuait à la vieillesse, et ses envieux, à Vienne et à Munich, lareprésentaient sous cette face. Le dépit d'être si cruëllement méconnu, le désir de repousser une semblable accusation, enfin la confiance qu’il avait en son bonheur, dans une armée déjà éprouvée, le décidèrent à suivre l'avis de Pappenheim. On résolut donc de marcher contre l’ennemi. Le cri de ralliement fut Jésus et Marie! et le signe pour se reconnaître, un ruban blanc au chapeau, tout comme à Magdebourg. Lorsque cette délibération fut terminée, le jour commençait à poindre, et les généraux, en sortant de la petite maison où elle avait eu lieu, virent les murs du vestibule couverts de dessins représentant des têtes de morts, des cercueils et autres objets funèbres. Le conseil avait été tenu dans la maison d’un fossoyeur. Un pressentiment pénible traversa l'esprit de tous ces officiers; 1l se pouvait qu’avant le coucher du soleil leur bonheur fût mort et enterré.
L'armée se mit en marche de grand matin, conduite par le septuagénaire Tilly, qui était monté sur son petit cheval gris-pommelé. On prit la direction dans laquelle l'ennemi était attendu.
Au nord de Leipsick est une immense plaine couverte de villages et de champs en culture; çà et là, quelques collines en interrompent l’uniformité, mais leur peu d’élévation permet de les cultiver. Une de ces collines, courant de l’ouest à l'est et doucement inclinée vers le nord, se trouve entre les villages de Breitenfeld et de Seehausen; à sa base sont situés les villages de Podelwitz et de Schelkau, baignés par une petite rivière bourbeuse appelée le Loberbach. Tilly
arriva dans cet endroit un peu après huit heures du matin. L'artillerie étant placée au sommet de la colline, ses boulets devaient passer par-dessus la tête des impériaux rangés sur une hgne au pied de cetté hauteur; ils tournaient le dos au soleil et au vent de sud-est, qui était très-fort. Les Suédois, au contraire, avaient l’un et l’autre én face. L’arméeimpériale, cavalerie et infanterie, divisées selon l’ancienne méthode, formait de grands carrés pleins. Dix-sept masses d'infanterie eomposaient lé centre; la cavalerie était aux ailes; sept régiments étaient à gauche et dix à droite, ces derniers commaudés. par Furstenberg : il avait près de lui les régiments de Colloredo, de Schænbourg, d’Erwette, de Bernstein, et l’invincible régiment de Cronberg. En avant de cette aile se trouvaient plusieurs bandes de Croates avec Isolani à leur tête. Le centre était commandé par Tilly en personne avec Schauenbourg pour faire exécuter ses ordres. Là se trouvait l'élite de. la vieille infanterie wallonne, les régiments de Holstein, de Chiesa, de Gallas, de Furstenberg, de Diedrichstein, de Balderon, de Tilly, de Blankart, de Geisa, etc. Pappenheim s'était réservé l'aile gauche, dans l'espoir de se mesurer avec Gustaf-Adolphe, qui se plaçait ordinairement à l'aile droite. Il avait sous ses ‘ordres Ta vieille: ‘cavalerie: wallonne, parmi ‘laquelle ‘on remarquait les régimentsde Piceolomini, de Strozzi, de Mérode, de Baumgarten, etc. En général, l’armée impériale se composait de soldats endureis par de longues guerres; ils étaient de haute stature, vigoureux, et mettaient la plus grande précision dans leurs mouvements. Leurs traits annonçaient non-seulement le courage, mais encore l'orgueil inspiré par des succès non intérrompus, et ce caractère féroce, insolent, déve loppé chez eux par la manière dont ils avaient fait Ja guerre.
Les impériaux occupèrént, avec arrogance, les postes qui leur furent: assignés et jetèrent des regards de dédain du
côté de Schelkan et de Hohen-Ossig, où l’on commençait à apercevoir les drapeaux suédois. Dès neuf heures du matin, Tilly avait donné les ordres nécessaires pour la batailley puis il adressa le discours suivant à l’armée :
.. «Enfin, mes enfants, l'occasion désirée, cherchée depuis si longtemps avec ardeur, si impatiemment attendue, se présente. Notre ennemi, après s'être Jusqu'ici retiré dans ses cachettes et dans ses tanières, ose se montrer en rase campagne. Il n’a plus devant lui des rivières profondes comme.lorsqu'il se cachait derrière la Peene et la Trebel, au moment où nous nous emparions avec courage de Neu-Brandebourg. Il n'est plus aux aguets derrière des retranchements :formidubles comme ceux qu'il avait élevés près de Schwedt et de Werben: il nepeut plus nous surprendre,.comme 1l Ja fait à Angern. Nous allons nous rencontrer surle champ de bataille face à face, épée contre épée. C'est vers ce but qu'ont tendu tous mes efforts. J'ai attaqué l'électeur hérétique Jean-Georges, afin d'attirer en rase campagne le roithérétique du Nord Gustaf-Adolphe; j'y suis parvenu. J'aisu, en outre;m'emparer d’une position avantageuse; ce qui dépendait de moi a été fait et j’abandonne maintenant le reste avec confiance à votre courage, à votre bravoure éprouvée. Peut-on douter du succès en se rappelant les nombreuses victoires que vous avez rem portées sur les ennemis de la patrie, de l'empereur, de notre sainte religion? Vos glaives ont châtiéles Bohêmes, lés Autrichiens, les Hongrois, les, Palatins rebelles; :vous avez. chassé le margrave de Bade, le comte de-Mansfeld le duc de Brunswick; il en a été.de même pour deux rois, ceux de Danemarck et de Bohême. Un sort pareil attend, Gustaf- Adolphe; après quoi, mes enfants, la religion de nos pères fleurira dans notre patrie, et. l’empereur partaägera entre nous les villes de ces hérétiques. Regardez ces Saxons si resplendissants; ce sont de jeunes soldats nouvellement en-
rôlés et peu propres à des jeux sanglants: voire première attaque les dispersera comme de la menue paille. Regardez ces Suédois nus, affamés, épuisés; leurs chevaux sont inférieurs aux derniers de ceux qui traînent nos bagages. Allez droit à eux, le cheval et le cavalier tomberont de faiblesse sous les fers de vos coursiers pleins de feu. Si J'avais le moindre doute sur votre bravoure, j'aurais attendu, dans notre camp retranché, l’arrivée des camarades qui nous sont amenés par Altringer et Tieffenbach. Mais j'aurais été injuste envers les impériaux vainqueurs, si je les avais condamnés à se défendre comme les Suédois, avec des pioches au lieu de glaives, et si le bulin, qui nous appartient de droit tout entier, avait été partagé avec d’autres. C’est pourquoi, mes enfants, en avant! Jusqu'ici les hérétiques ont toujours été vaincus dans leurs batailles en règle contre les catholiques fidèles. Il en sera encore de même cette fois. Que Jésus et Marie soient notre cri de ralliement, qu'ils nous protégent, et nous sommes certains de la victoire ! ».
Tilly parcourut encore une fois tous les rarfgs à cheval, . encourageant les uns et les autres, après quoi chacun attendit l’ennemi qui approchait.
Les armées suédoise et saxonne se mirent en mouvement le même jour de grand matin, et marchèrent vers Breitenfeld, d’où elles aperçurent de loin l’ennemi qui occupait les hauteurs. A deux portées de canon environ coulait le Loberbach, rivière étroite dont le passage était difficile à raison de ses bords marécageux. Les Saxons se dirigèrent vers un petit pont non loin de Schelkau, et les Suédois sur Podelwitz. Lorsque les généraux impériaux virent ces mouvements, plusieurs des plus ardents dirent qu'il fallait attaquer les Suédois et ne point leur laisser le temps de se mettre en ordre; mais Tilly refusa d'abandonner sa position avantageuse. Cependant, pour inquiéter les Suédois, àl fit
incendier Podelwitz. Gustaf-Adolphe n'en effectua pas moins le passage de la rivière. Trois régiments écossais furent les premiers à la traverser et s’arrêtèrent de suite sur l’autre bord, afin de protéger ceux qui les suivaient. Puis le reste de l’armée avança dans un ordre admirable, et chacun occupa le poste qu’on lui avait assigné, malgré l’espace restreint qui se trouvait entre la rivière et la portée des canons autrichiens. Tilly, entouré de ses généraux, observait de la colline les mouvements des Suédois ; on prétend qu'il pâlit et oublia de répondre à ses officiers en voyant l’ordre parfait de l'ennemi. Un pressentiment, funeste avant-coureur de linfortune, oppressa son âme.
Dès que les armées alliées eurent effectué le passage de la rivière, elles se rangèrent suivant les dispositions arrêtées entre Gustaf-Adolphe et Arnheim. Elles furent placées séparément, les Saxons devant Furstenberg, les Suédois devant Tilly et Pappenheim; les premiers composaient une
armée entièrement isolée dont l'infanterie formait le centre et la cavalerie les ailes, le tout formant deux lignes et trois carrés. Les Suédois furent rangés suivant la nouvelle tactique de Gustaf-Adolphe; l'infanterie était divisée par brigades, la cavalerie par escadrons peu nombreux, entremêlés de mousquetaires et placés sur deux lignes en face de Pappenheim. Gustaf-Adolphe commandait l'aile droite, composée de cinq régiments de cavalerie. Stôlhandske et ses Finlandais étaient en avant; puis venaient le régiment d'Oke Tott, les Goths occidentaux avec Érik Soop à leur tête, Les Smolandais commandés par Frédéric Stenbock, et les Goths orientaux ; ceux-ci étaient les plus rapprochés du centre. Tous ces cavaliers étaient entremêlés de mousquetaires fournis par les fantassins des Goths orientaux, autrement dit le régiment de Johan Banér. Derrière eux se trouvait comme réserve la cavalerie du rhingrave. Le centre de cette aile
était composé des brigades jaune, bleue et rouge, sous les ordres de Teuffel. Un grand nombre de pièces de campagne de toutes dimensions, sous les ordres de Torstensson, se trouvaient en avant du centre. Il avait pour réserve Uslar, avec le régiment de la gardé à cheval et beaucoup de cavaliers écossais. L’aile gauche était commandée par Gustaf Horn. On y remarquait les régiments de cavalerie de Horn, de Callenbach et de Baudis, tous formant la première ligne. À la seconde, Johan Banér commandait l’aile droite, les Livoniens, des cavaliers dé Damitz et de Sperreuter. Le centre, sous les ordres de:Hepburn, se composait des brigades de Thurn, de Hepburnet de Witzthum, avéc une réserve de quelques cavaliers. L’aile gauche, commandée par Hall, était formée avec la cavalerie de Hall et. de Courville.
C'était le roi lui-même qui avait rangé ainsi son armée,
non-seulement sur le papier, mais encore sur le champ de
bataille, qu'il parcourait à cheval eu surveillant lexécution de ses ordres, en parlant à chacun pour l’encourager. « Gamarades, disait-1l aux soldats, ne tirez pas avant de voir le blanc des yeux de l'ennemi; » il conseillait aux .cavaliers de ne point émousser leurs sabres sur l’armure d'acier des Autrichiens, mais de commencer, par abattre le cheval; le cavalier, privé de souplesse par son armure, serait alors plus facile à vaincre.
Cependant lés Saxons avaient aussi effectué. de leur côté le passage du Loberbach ; et s'étaient: développés dans la plaine. Les armées ne tardèrent point à être rangées en ordre de bataille, ensuite eut lieu un silence significatif. Le roi se rendit alors à cheval au centre, s’y arrêta, ôta son chapeau d’une main, baissa son épée de l'autre, et ce mouvement fut imité par tous ceux qui l’entouraient. Le roi,
-élevant sa voix forte, qui fut entendue de presque toute”
l'armée, fit cette prière : « Dieu bon, toi qui tiens én:ta main »
la victoire et Ja défaite, tourne ta face miséricordieuse vers nous tes serviteurs. Nous venons de loin, nous avons quitté nos paisibles demeures, afin de combattre en ce pays pour la liberté, pour la vérité et pour ton Évangile. Glorifie ton saint nom en nous accordant la victoire. Amen! » Tous les cœurs furent pénétrés de courage et de confiance en entendant ces paroles. Chaeun était préparé à vaincre ou à périr pour cette cause sainte, et la victoire ne pouvait être douteuse avec une pareille disposition.
Afin de se conformer à un ancien usage, le roi envoya un trompette pour défier son adversaire et son armée. Tilly répondit ; « Je n’ai jamais évité la bataille, et le roi sait où l’on peut me trouver. »