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CHAPITRE LXIV

La bataille de Breitenfeld.

Après avoir reçu la réponse de Tilly, l’armée alliée commença à se mouvoir. [l était midi environ, lorsque les troupes arrivèrent à portée du feu des impériaux. Aussitôt trois coups de canon partirent de la colline, et les boulets passèrent en sifflant à travers les rangs suédois, mais sans y occasionner de mal. Gustaf-Adolphe répondit par trois boulets dont le premier tua le colonel impérial Baumgarten ; le feu, devenant alors très-vif de part et d'autre, retentit dans toute ‘la contrée. Gustaf-Adolphe était supérieur sous le rapport du nombre des canons ; il en avait plus de cent, et Torstenssonen tirait le meilleur parti; mais les trente-six bouches à feu de Tilly étaient d'un plus gros calibre, et leur position avantageuse en rendait l'effet bien plus destructeur. On tira pendant deux heures; Gustaf-Adolphe ne voulait pas avan-

cer ni attaquer la position avantageuse de Tilly, et ce dernier, par la même raison, n’était point disposé à l'abandonner.

Le piétinement de tant de milliers d'individus avait élevé de grands nuages de poussière, qui, joints à la fumée épaisse de la poudre, enveloppaient pour ainsi'dire les Suédois d’une nuit complète, et les empêchaient de ‘voir les rangs les plus rapprochés; 1l leur était donc'impossible de diriger leurs mouvements d’après ceux de l’ennemi. Afin d'éviter ces désagréments, le roi porta toute son armée'un peu plus à droite, pour avoir le vent de côté au lieu de lavoir en face. Tilly et Pappenheim virent ce mouvement et en comprirent le motif. Pappenheim représenta avec vivacité combien il étart nécessaire de s’y opposer, et obtint enfin la permission de repousser les Suédois avec l’aile gauche. Il courut avec la rapidité de l’éclair vers les siens et marcha en avant. Mais, précédemment déjà, la cavalerie impériale avait appris à ses dépens à connaître le feu meurtrier de l'infanterie suéduoise; c’est pourquoi, lorsque Pappenheim vit, en s’approchant, les fantassins de la Gothie orientale mêlés à la cavalerie, 1l n’osa point attaquer cette dernière, se retira vers l’ouest, tourna l'aile droite des Suédois, et les attaqua en flane, avec l'intention de replier, pour ainsi dire, l’armée sur elle-même. Le roi devina son dessein ; il ordonna à l'instant au régiment de réserve du rhingrave et à Banér de faire, avec la cavalerie de la seconde ligne, un mouvement à droite, de former un angle droit contre le reste de l’armée suédoise, et de présenter la face à l'ennemi. Pappenheim heurta d’abord le rhingrave, puis les Finlandais, les Livoniens, les Courlandais. Un combat des plus meurtriers eut lieu. Les Wallons se précipitèrent avec une fureur aveugle contre les Suédois, qui les reçurent avec un courage inébranlable. Le roi et Banér allaient et venaient, rétablissaient l'ordre partout, encourageaient les soldats et envoyèrent

plusieurs détachements de Goths orientaux dont la mousqueterie fit un carnage affreux. Pappenheim exhortait ses soldats à faire leur devoir, et se précipitait au milieu de la mêlée, où, selon son habitude, il recevait une multitude de blessures. Il conduisit ses troupes à l'attaque à sept reprises différentes et fut toujours repoussé; mais ce chef si aimé et si redouté ne put les engager à revenir une huitième fois à la charge, elles se dispersèrent en fuyant sur les routes de Breitenfeld et de Hall; ni les prières n1 les menaces ne purent les arrêter, Le duc de Holstein avait suivi Pappenheim avec son régiment, ce qui le sépara du reste de l'infanterie. Dans le commencement il repoussa avec la plus grande bravoure l'attaque de la cavalerie suédoise; mais l'aile gauche tout entière s'étant enfuie du champ de bataille, ce régiment isolé fut cerné par les Goths orientaux et les Finlandais. Il se défendit jusqu'au dernier homme, et on le trouva couché sur le terrain dans l’ordre qu'il avait adopté pour le combat. De ce côté, 11 n’y avait plus d’ennemis à combattre.

Dans le même moment à peu près où Pappenheim entreprenait l'attaque dont nous venons de parler, une escarmouche très-vive commençait à l’est entre les Saxons et les Croates; les premiers ne tardèrent pas à chanceler. Tilly, voyant qu'une bataille décisive était inévitable, ne voulut point laisser ses ailes seules dans le feu. 11 s’avança avec seize carrés pleins; mais à mesure qu’il approchait du centre suédois, le feu de ce dernier devenait plus destructeur. Torstensson avait mis un ordre parfait dans son ertillerie. ‘Les canons de cuir tiraient coup sur coup avec une rapidité des plus surprenantes pour les 1 impériaux, et les pièces de gros calibre ne remplissaient pas moins bien leur devoir. Derrière ces bouches à feu si destructives se trouvaient les célèbres brigades bleue et jaune. Tilly n’osa point ordonner cette attaque dangereuse, 1l se retira à droite.vers Horn et

les Saxons. Le vaillant Pappenheim, qui combattait encore, resta donc seul et abandonné. Cette circonstance fut attribuée à diverses causes ; à la jalousie de Tilly, au désir secret qu'il avait d'éviter, le plus longtemps possible, une lutte décisive et redoutée avec Gustaf-Adolphe, à l’espoir de battre les Saxons et de pouvoir ensuite avec d'autant plus de facilité vaincre les Suédois.

Ce dernier plan parut d’abord recevoir son exécution. Tilly et Furstenberg attaquèrent les Saxons avec leurs troupes réunies, commandées sous leurs ordres par Cronberg et Schœnbourg; ils avancèrent sans trouver de résistance. Lorsque Schœænbourg attaqua la garde à cheval saxonne, elle lächa pied aussitôt et se mit à fuir. Cronberg heurta un autre régiment dont il tua le colonel de sa main, et ses invincibles soldats mirent en fuite des bandes entières de cavalerie. La garde saxonne à pied et les soldats d’Arnheim opposèrent seuls de la résistance ; quant au reste des Saxons, ils réalisèrent la prédiction de Tilly : « Ils se disperseront comme de la menue paille. » En fuyant ils pillèrent leurs propres bâgages et ceux des Suédois. Parmi ceux qui les premiers avaient pris la fuite, se trouvait l’électeur luimême ; il regardait la bataille comme perdue sans ressource. Il s'arrêta seulement à Eulenbourg, qui était à deux milles de Breitenfeld, et y but une rasade de bière pour se rafraichir, en EN des nouvelles du champ de bataille.

Plusicurs régiments impériaux s'étant mis soit à à piller, soit à poursuivre les Saxons, Tilly leur ordonna avec sévérité de revenir au combat. « Laissez courir les Saxons, dit-il, occupons-nous des Suédois, sinon rien n est fait. » Toute la bande mécontente se jeta sur l’aile gauche suédoise. Afin de ne pas être cerné, Horn se retira un peu en arrière, tout en opposant une résitance opiniâtre et presque désespérée, car il avait devant Jui un ennemi fort nombreux et que la dé-

faite des Saxons avait ranimé. Tilly s'était emparé des canons abandonnés par ces derniers, et il en dirigeait le feu contre les Suédois, attaqués, pour ainsi dire, de tous côlés par les Croates. Mais Horn ne perdit pas courage ni son sangfroid ; il rangea avec la plus grande habileté ses troupes peu nombreuses, et pas un de ses braves soldats ne prit la fuite. La prudence et la persévérance de Horn sauvèrent les Suédois de la défaite dont ils étaient menacés.

Lorsque l’armée saxonne eut pris la fuite, Arnheim courut en apporter la fâcheuse nouvelle à Gustaf-Adolphe; presque au même moment, Teuffel arriva en disant que toute l'armée impériale se tournait contre Horn. Le roi, qui venait de chasser complétement Pappenheim, laissa l'aile droite à Banéret courut à l’aile gauche. Elle chancelait sous le poids de l'ennemi; le colonel Hall était tué et presque tout son régiment avec lui. Les cavaliers de Horn, de Baudis, de Courville, souffraient horriblement et se reliraient avec lenteur. Callenbach était encore en réserve. « Au nom de Dieu, Callenbach ! sabrez! sabrez! » s’écria le roi en indiquant.du doigt une percée par laquelle l'ennemi était sur le point de passer. Dès le premier choc Callenbach tomba, mais ses cavaliers continuèrent l'attaque avec le même ordre et lemême courage. « Défendez-vous, mes amis! cria le roi, je vais vous envoyer du secours à l'instant, » et 1l ordonna à Teuffel d'aller chercher ventre à terre quelques régiments d’infanterie de la seconde ligne. À peine le roi eut-il fini de parler

qu'un boulet jeta Teuffel à terre. Le roi se hâta de courir luimême d’abord vers le centre de la seconde ligne, d’où il envoya les brigades de. Hepburn et de Witzthum ; puis vers l'aile droite, où 1l donna l'ordre à Soop de marcher avec ses Goths occidentaux au secours de Horn. Ces. régiments avancèrent par le flanc de l'aile gauche ; ils arrivèrent à point : les Croates se précipitèrent sur Hepburn qui amenait

plusieurs canons de cuir cachés au centre de sa brigade. À la voix de Hepburn les rangs s’ouvrirent, et une pluie de balles atteignit et repoussa les assaillants. D’autres troupes cherchèrent à pénétrer dans cette brigade, mais elles furent reçues par une décharge de mousqueterie partie de trois rangs à la fois et dont l’effet fut terrible. Des lignes entières d’ennemis tombèrent comme l’herbe sous la faux: mais les soldats de Tilly ne cédaient pas. facilement. On lutta corps à corps avec l'épée, la pique, le mousquet, le pistolet, la crosse et les balles. Les régiments se mêlèrent avec une confusion affreuse; les cavaliers de Cronberg et ceux de Baudis firent chacun des percées terribles sur le champ de bataille. Hepburn et Witzthum, du côté des Suédois, Blankart, Geysa et Balderon, du côté des impériaux, s’accablèrent mutuellement de balles meurtrières. La fumée, la poussière de tout le reste de l’armée, étaient poussées parle | vent vers l'aile gauche, et finirent par l’envelopper d’un nuage si épais qu'on distinguait à peine amis ou ennemis, Hepburn fut obligé de faire battre ia marche écossaise par ses tambours, pour empêcher sa troupe de s’égarer et de se disperser dans l’obscurité. |

Lorsque Gustaf-Adolphe revint à l’aile droite, Pappenheim avait entièrement disparu ; il la fit donc marcher de suite en avant ; aucun obstacle ne s’opposa à ce mouvement qu’il avait déjà voulu effectuer au commencement de la bataille pour éviter la fumée de la poudre. Les armées étaient. d’abord rangées d’orient en occident. L’aile droite de Gustaf- Adolphe s'étant avancée tandis que la gauche avait reculé, la position des deux armées allait maintenant du sud-ouest au nord-est, avec un égal avantage sur le. vent, d'autant plus que celui-ci tourna vers le soir davantage à l’ouest. Par ce mouvement, Gustaf-Adolphe était parvenu sur la colline sablonneuse où Tilly avait laissé ses canons avec des

troupes insuffisantes pour défense. Le roi, à la tête de sa cavalerie, les Finlandais en avant, y accourut, s’empara de ces canons après un combat fort court, et les tourna contre les bandes de Tilly, qui étaient dans la plaine. Pappenheim, ayant réuni quelques troupes, essaya de reprendre l’artillerie ; mais 1l reconnut bientôt l'impossibilité de cette éntreprise et se jeta avec rage sur Paile gauche. Gustaf-Adolphe, de son côté, laissa les canons impériaux à Hornet se hâta de descendre pour prendra part à ce combat décisif. Les Wallons avaient soutenu jusque-là cette lutte avec une bravoure inébranlable ; mais la résistance également courageuse des Suédois leur apprit qu'ils avaient trouvé des ennemis plus redoutables que par le passé. Une masse de canons de différents calibres, envoyés de ce côté, répaudit la terreur et la mort dans ces rangs serrés, et lorsque les propres canons de Tilly commencèrent à tirer sur les impériaux, quand le roi lui-même tomba sur leurs flancs avec son aile droite victorieuse, ils perdirent courage et s’enfuirent avec la plus grande vitesse. Leurs chefs cherchèrent vainement à les retenir. Pappenheim était furieux; malgré les blessures dont il était couvert, il avait sabré de sa main quatorze Suédois. Tilly, accoutumé à vaincre, fut hors de lui de dépit et de désespoir, quand il se vit arracher la victoire. Son vieux cheval gris-pommelé avait été tué; 1l monta sur un autre, et voulut conduire de nouveau ses troupes au feu; mais elles ne lui obéissaient plus. Il pria, menaça, pleura de colère... ce fut en vain; il n’y avait plus ni discipline ni chef. Les soldats fuyaient dans la plaine, et Tilly fut contraint de les suivre. Îl faillit être fait prisonnier. Un capitaine du régiment du rhingrave, appelé Fritz le Long à cause de sa taille, le reconnut, s'élança précipitamment après lui, saisit le vieillard par ses vêtements et lui ordonna de se rendre. Dilly chercha à lui échapper en donnant de l’éperon à son

cheval, mais Fritz le Long le suivit, le frappa sur la tête, sur les épaules, sur les bras avec la crosse de son pistolet pour le forcer à se rendre. Tilly était sur le point de perdre connaissance lorsque le duc Rudolphe de Lauenbourg vit cette scène par hasard. Il accourut, envoya une balle dans la tête de Fritz le Long et délivra Tilly. Tous deux se trouvèrent alors séparés des troupes qui fuyaient; mais, ayant été rencontrés par les cavaliers de Cronberg, ceux-ci placèrent Tilly dans leurs rangs. Cependant, tout le reste de l’armée étant en fuite, 1ls furent obligés d'opérer leur retraite. Ils l’effectuèrent en bon ordre, comme s'ils se rendaient à une revue; en longeant l'aile droite suédoise, ils saluèrent les Écossais d’une décharge, et continuèrent ensuite leur route vers Leipsick. On les laissa passer sans obstacles ; personne ne voulait ni n’osait attaquer les invincibles.

Protégés par la poussière et par la fumée de la poudre, quelques-uns des meilleurs et des plus anciens régiments d'infanterie de Tilly s'étaient retirés en assez bon ordre. Derrière le champ de bataille et sur la lisière de la forêt, ils rencontrèrent d'autres tronpes qui faisaient partie de la réserve. Ces régiments ainsi réunis étaient ceux de Balderon, de Diedricsstein, de Chiesa et de Blankart. La bataille était déjà 1rrévocablement perdue; mais ces vieux soldats, habitués à la victoire, ne voulurent point perdre la gloire qu'ils avaient achetée si cher. Ils se Joignirent et s’opposèrent aux Suédois qui poursuivaient les fuyards. Gustaf- Adolphe avec son aile droite, les cavaliers de Tott et les Smolandais en têle, se jetèrent sur eux. On se battit avec le plus grand acharnement, sans demander ni accorder de pardon. Les Wallons se défendirent jusqu’au dernier soupir; avec les jambes brisées, on ne les vit pas moins tenter encore de serélever et de tirer. D’autres, étendus à moitié morts sur la terre, levaient leurs sabres d’une main défaillante

pour percer les chevaux des Suédois qui passaient sur eux. La nuit épargna le reste de ces vaillants soldats: il avaient sauvé la vieille renommée des Wallons, et se retirèrent par la route de Leipsick. La bataille de Breitenfeld avait duré cinq heures.

Gustaf-Adolphe, dans la crainte de perdre par trop de précipitation la victoire qu’il venait de remporter, ordonna de cesser la poursuite des fuyards. À sept heures du soir, malgré l’obscurité qui commençait à se répandre, il fit de nouveau ranger toute l’armée en bataille: passa à cheval dans les rangs, remercia tout le monde individuellement el en masse, mais plus particulièrement Horn et l’aile qu'il commandait, Hepburn et les Écossais. Le roi donna l'ordre aux troupes de passer la nuit dans la position où elles se trouvaient, puis 1l se rendit avec quelques intimes chez un vivandier pour se rafraîchir, tout en faisant une rapide et Joyeuse analyse des avantages que la cause protestante allait retirer de cette victoire. ( Je crois presque, dit-il en terminant, qu'il n'existe pas sur la terre de jouissance plus flatteuse que celle d’un général après le gain d'une bataille. » Il fit ensuite avancer une voiture devant les premiers rangs et y passa la nuit. Le lendemain matin, des rapports certains ayant confirmé la nouvelle de l'entière dispersion des impériaux, Gustaf-Adolphe permit à ses troupes d'avancer pour piller le camp et poursuivre l'ennemi. Mais, afin de conserver autant d'ordre que possible, le camp fut divisé par portions ; chaque régiment eut la sienne. Le butin se composa d’une immense quantité d’or, d'argent, d'objets précieux, de beaux vêtements, de friandises, de chevaux, de tentes, etc.-Pas une main ne resta vide, et un grand nombre trouva dans ce pillage de quoi se mettre à l'abri du besoin pendant toute sa vie.

Il y avait sur le champ de bataille environ fous mille

morts, dont six mille trois cents impériaux, deux mille Saxons et sept cents Suédois. Parmi les impériaux, on remarquait le commissaire de l'artillerie Schœnbourg, le duc de Holstein, les colonels Blankart, Erwitte et Baumgarten; parmi les Suédois, Teuffel, Callenbach, Hall, Damitz. Vingt-sept canons et plus de cent drapeaux et étendards tombèrent au pouvoir du vainqueur.

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