CHAPITRE LXVIII
Le passage du Rhin.
Tilly, en, se retirant d’Ochsenfurth, marcha de nouveau vers la Franconie méridionale, et fit un mouvement menaçant contre, Nuremberg; mais il fut chassé des murs de celte ville, et sa litière brisée en cette occasion par un coup de feu. Plusieurs de ses détachements furent sabrés par les Suédois, son approvisionnement de poudre sauta, un malheur succédait à un autre. Tilly irrité laissa éclater sa mau-
vaise humeur contre les habitants du pays; ses soldats portèrent partout le fer et l'incendie. Non-seulement ils pillèrent les vivants, mais encore les morts. [ls ouvrirent les tombeaux et dépouillèrent de leurs ornements les généraux et les guerriers célèbres dont il ne restait même plus que les os vénérés. Tilly mit ses troupes dans des quartiers d'hiver d'où elles pouvaient protéger la Bavière.
Cette dernière disposition avait été prise sur l’ordre précis de Maximilien; il redoutait une invasion de la part des Suédois. Mais en agissant ainsi, on laissa tout le Bas-Mein et les trois électeurs ecclésiastiques de Mayence, de Trèves et de Cologne à la merci de l'ennemi; égoïsme qui fut hautement blâmé par le reste des catholiques.
Enfin Gustaf-Adolphe marcha en personne vers le Rhin. Torstensson fit descendre ie Mein à son artillerie sur de grands radeaux ; le roi longeait le rivage avec son armée. Cette marche rencontra peu ou point d'obstacles; les Suédois étaient reçus partout avec joie : on aurait dit une promenade plutôt qu’une expédition militaire. Le magnifique château d’Aschaffenbourg, appartenant à l'archevêque de Mayence, ouvrit ses portes sans résistance. Entouré de ses généraux, Gustaf-Adolphe regarda pendant longtemps ce beau monument; puis, se tournant vers sa suite, il dit : « J'ai une observation principale à faire contre ce château ; c'est qu’on aurait dû le bâtir sur des roulettes, afin que je pusse le transporter à Stockholm. » D'Aschaffenbourg il marcha sur Francfort, en passant par Steinheim, Hanau et Offenbach. La bourgeoisie de Francfort le pria de la dispenser de sa visite, sous prétexte du serment de fidélité qu'elle avait prêté à F empereur et à l'archevêque de Mayence. Elle demanda au moins la neutralité, qui était absolument indispensable pour son commerce, dont la prospérité de la ville dépendait. Le roi répondit : « L'empereur,
en manquant à ses serments, vous a depuis longtemps relevés des vôtres. Comme maître d’Aschaffenbourg, je suis en réalité archevêque de Mayence, et puis vous délier du second serment que vous alléguez. La neutralité, ajouta-t-il en terminant, est un mot que je ne puis souffrir, et surtout quand il s’agit d’une lutte entre la lumière et les ténèbres, entre la liberté et l'esclavage. Je suis étonné d’entendre la bourgeoisie protestante a Francfort parler de ses intérêts particuliers lorsqu'il s’agit du bien général, de la voir songer aux foires, à son commerce, Pl il est tek de sa religion et de son salut éternel. »
On continua de marcher, et bientôt une nouvelle députation se présenta avec la même requête. Gustaf-Adolphe fut extrêmement mécontent : « Dites aux bourgeois de Francfort, répliqua-t-il, que je tiendrai la promesse de protéger leurs personnes et leurs priviléges, mais à cette condition seulement, qu’on m'ouvrira les portes de suite, car je n’ai pas le loisir d'attendre. J'ai su trouver la clef de toutes les villes depuis la Baltique jusqu'ici, il en sera sans doute de même pour Francfort. » Le roi suivit ces délégués de si près, qu'il se trouva avec toute son armée devant la porte de la ville, au moment où les bourgeois s'y attendaient le moins, et demanda à y être introduit immédiatement. Les magistrats, surpris et déconcertés, livrèrent à l'instant les clefs, et le roi fit son entrée solennelle, entouré des princes, des généraux, et suivi par toute son armée. Son diner fut préparé au château de Brauenfels, et servi dans la salle même où les empereurs dinaient ordinairement après leur couronnement. Mais le roi se porta en avant dès le soir même et prit Hœchst. Ici se trouvèrent la plupart des comtes de Wetterau, qui venaient conclure une alliance plus étroite avec le vainqueur. Le landgrave de Hesse arriva aussi avec huit mille hommes. Après avoir reçu ce renfort,
le roi se dirigea droit sur Bingen, où 1l comptait traverser le Rhin; mais un courrier arriva de Nuremberg pour réclamer des secours contre Tilly. Le roi revint précipitamment sur ses pas; cependant, en arrivant à Francfort, il apprit que Tilly s'était éloigné de Nuremberg et avait pris ses quartiers d'hiver. Le roi reprit donc le chemin du Rhin, mais cette fois au sud de Mayence, avec lintention de passer le fleuve près de la petite ville d'Oppenheim. + Les+Suédois y arrivèrent le 6 décembre. Les choses eurent d'abord un aspect inquiétant. Les boulets envoyés d'Oppenheim, qui était de l’autre côté du fleuve, balayaient toute la rive. .Un fort à étoile, élevé par les Espagnols sur Je bord oriental du fleuve, tirait également ; tous les bateaux et lés navires des environs avaient été détruits ou embossés'sons les canons d’Oppenheim. Mais le roi ne perdit pas courage : un pêcheur, qu’on avait gagné, indiqua un endroit où deux barques avaient été coulées bas. Elles furent retirées à l’instant et mises en état de service. Vers lesoir, le roi monta une petite nacelle que Bernhard de Weimar s'était procuré, et passa sur l’autre rive pour reconnaître les lieux; il «eut le bonheur de revenir sans accident. On passa Ja nuit en plein air, exposé au vent, à Ja neige, à la gelée, sans abri contre l'ouragan et les boulets de l’ennemi. Le lendemain, à six heures du matin, Nils Brahé et trois cents hommes du régiment jaune furent transportés sur l’autre rive. À peine
ayaient-ils eu le temps de se retrancher, que la cavalerie espagnole se précipita en avant. Le combat fut opiniâtre,
les Espagnols étaient supérieurs en nombre et mieux armés; mais Brahé et ses soldats se défendirent comme des, lions: ils repoussèrent deux attaques, qui leur coûtèrent du monde, et craignirent en outre d’être contraints à céder au nombre. Gustaf-Adolphe était sur l’autre bord, fort-inquiet pour cette troupe et pour son entreprise; mais le second
bateau arriva enfin avec les régiments bleu et vert. Les Espagnols prirent la fuite, et le reste de l’armée de Gustaf- Adolphe effectua sans obstacles le dangereux passage du fleuve.
Dans tous les temps et toutes les circonstances, une armée qui passe le Rhin sous les yeux de l’ennemi est un fait peu commun; maïs il est plus extraordinaire encore lorsque les combattants sont des Suédois et des Espagnols, peuples qui habitent deux extrémités de l'Europe, et viennent se rencontrer sur ce point central. Gustaf-Adolphe . voulut conserver la mémoire de cet événement remarquable, et fit élever, à l'endroit où le passage s'était effectué, un piédestal carré, sur lequel on posa un lion gothique, tenant un glaive et ayant un casque sur la tête. Ses yeux et son glaive étaient tournés vers la rive opposée.
D'Oppenheim, le roi marcha droit sur Mayence. L’archevêque s’éloigna de la ville, mais il y laissa deux mille hommes, sous les ordr&æ de l'espagnol Sylva, pour la défendre. Il avait demandé auparavant si ces forces étaient suffisantes. « Cette question, monseigneur, répondit Sylva, prouve que vous n'êtes point un militaire. Je me charge avec ces deux mille hommes de défendre Mayence, fût-ce même contre trois rois de Suède. » Gustaf-Adolphe avança, et trois jours après Sylva fut obligé de se rendre. |
Le roi fit son entrée solennelle dans Mayence le 9 décembre ; il avait ce jour-là trente-sept ans. Le butin fut considérable : il se composa de quatre-vingts canons, dé six cents quintaux de poudre, et de soixante-dix mille écus de contribution. Les Suédois souffrirent peu à la prise de cette ville; mais Axel Lilje y perdit une jambe. Le roi, suivant son habitude, s’exposa comme le dernier de ses soldats; un boulet emporta un page qui était à ses côtés. L’envoyé de Hollande, se trouvant par hasard sur les lieux, rappela au
roi la nécessité de prendre plus de soins de sa précieuse vie. [l suffisait de tracer un plan et de le faire exécuter par ses généraux : « Monsieur l'ambassadeur, répondit le roi, on ne prend pas des villes en traçant des cercles sur la table de sa chambre, Quand le maître d’école est absent, les écoliers mettent leurs livres de côté (1).».
Après la prise de Mayence, plusieurs détachements furent envoyés en Alsace et dans le Palatinat; mais le corps d’armée principal s'établit dans un camp fortifié entre Mayence el leRhin; cette position ressemblait assez à celle de Werben. Un nouveau fort, destiné à contenir Mayence et l’archevêque, fut élevé près de cette ville et du Rhin. On lui donna le nom de Gustafsberg. Après ces exploits, le roi mit ses troupes en quartiers d'hiver, et s'établit dans la ville de Francfort-en-Mein, qu’il venait de conquérir.