CHAPITRE LXIX
Gustaf-Adolphe à Francfort.
[ y avait maintenant dix-huit mois que Gustaf-Adolphe était débarqué en Allemagne; un an auparavant il était encore à Stetlin, et durant cette année il avait parcouru, en combattant et en vainqueur, le Mecklembourg, le Brandebourg, la Saxe, la Franconie et les pays du Rhin. Ses armées étaient répandues sur la plus grande partie de l'Allemagne et presque partout victorieuses. En Bohême, les Saxons s’étaient emparés de Prague;Alexandre Lesslie gardait la Silésie; Tott dominait dans le Mecklembourg. Dans la Basse-Saxe, Banér luttait contre Pappenheim; Horn en Franconie et le duc Bernhard en Alsace s'emparaient des forteresses de ces
(1) Quelques historiens, en rapportant cette anecdote, en font mention à l’occasion du siége de Creutznach, qui eut lieu plus tard.
deux pays. Au centre de l'Allemagne occidentale, à Francfort, le roi s’occupait, sous prétexte de se reposer, de négociations importantes, et de l’ensemble de ses opérations.
Durant l’année qui venait de s’écouler, le roi avait marché de victoire en victoire. Pour la première fois il faisait un séjour plus prolongé dans une ville, et y goûtait les fruits de ses succès. Une cour brillante se forma bientôt autour de lui, on y voyail ses généraux et ses amis les plus célèbres, cinq princes souverains allemands, beaucoup de rhingraves et de barons d’empire, douze ou treize envoyés des puissances étrangères, tous vêtus de la manière la plus splendide; enfin Axel Oxenstjerna, le roi Frédéric de Bohême et la reine Marie-Éléonore se trouvaient également à Francfort. Des courriers, expédiés par les généraux qui commandaient en second, arrivaient tous les jours; ils étaient presque toujours porteurs de bonnes nouvelles. Le roi, admiré, aimé de tous, était le centre autour duquel tournait cette brillante réumion; Gustaf-Adolphe savait, par l’urbanité de ses manières, se faire chérir également des classes inférieures. Les bourgeois de Francfort rentraient chez eux dans le ravissement, quand le héros illustre, que toute l'Europe admirait, s'était arrêté un moment, en soulevant son chapeau, pour leur adresser quelques paroles bienveillantes. La discipline sévère qu'il entretenait dans l’armée augmentait encore leur enthousiasme, surtout quand ils la comparaient avec la licence des troupes de Tilly. Deux soldats furent pendus pour quelques Anfraclions peu importantes faites à la discipline, et les autres eurent soin de se conduire convenablement ; les Jésuites eux-mêmes parlaient en chaire avec éloge de cette armée admirable. Plusieurs circonstances ayant donné lieu de soupçonner qu'il se tramait des complots contre la vie du roi, l'amour porté à sa personne en fut encore augmenté. Six Jésuites, disait-on, s'étaient engagés par serment, à
Augsbourg, d’assassiner le roi; mais ce prince ne voulut pas prendre les mesures de prudence qui lui furent conseillés à cette occasion; la demeure royale resta, comme par le passé, ouverte à tout le monde. Un soir cependant, les gardes trouvèrent un homme inconnu caché dans la chambre à coucher du roi. Il fut arrêté, et l’on découvrit, après examen, que c'était un prêtre catholique d'Anvers; il avait un poignard caché dans ses vêtements. Cet événement produisit une grande sensation et donna de l’inquiétude; on représenta au roi la nécessité de veiller davantage à sa sûreté personnelle : « Un roi, répondit Gustaf-Adolphe, ne peut pas vivre renfermé dans une boîte. Les méchants n’ont pas autant de pouvoir que de volonté, et la confiance en Dieu est la meilleure garde. Je ne considère donc pas ce danger comme redoutable. Ma perte ne vous causerait pas non plus un grand dommage si le dessein de cet homme avait réussi. Dieu sait parfaitement pendant combien de temps il veut se servir de mon faible bras. Si je tombe, il suscitera un autre instrument plus digne et plus puissant. Sa grande œuvre n’est pas dépendante de l’existence périssable d’un seul individu. » Ses amis continuant à le supplier de prendre quelques précautions, il leur répondit avec un peu d'humeur : « Voulez-vous m’apprendre à me méfier de la Providence? » |
Les succès presque miraculeux du roi, la grande considération dont il jouissait, et le dévouement des princes et des peuples envers sa personne, donnèrent bientôt naissance à des suppositions et à des commentaires sur sés desseins secrets : « Le roi, disait-on, vise à la couronne impériale pour régner sur toute l'Allemagne, où du moins sur la partie protestante de ce pays. » On pensait que la possibilité de devenir empereur en ferait naître le désir chez Gustaf- Adolphe et chez le peuple. Ses ennemis parlaient très-haut
des projets intéressés du roi; ses amis en parlaient bas entre eux, avec crainte ou espoir, suivant la position ou les vues de chacun. Les flatteurs, pour se rendre agréables, glissaient dans la conversation des mots qui avaient trait à ces suppositions. On citait ce vieux proverbe : ( Quiconque est maître de Francfort-en-Mein pendant une année: le devient également de tout l'empire romain. » Un autre observait que le roi avait en sa. puissance Nuremberg, où l'on garde la couronne impériale, et Francfort, où on la met sur la tête de l’empereur. Un troisième comparait le roi à Alexandre, pour la rapidité et le nombre de ses victoires : «J'espère, ajouta-t-1l, que Votre Majesté lui ressemblera aussi par l'étendue de son nouvel empire. » Le roi fronça * le sourcil en disant : « Je n'ai point cette ambition; je me contente des pays situés entre la Baltique et le Rhin. » Personne ne put deviner si le roi parlait sérieusement ou non, car ce prince cachait profondément ses plans pour l'avenir.
Comme nous l'avons dit, l'infortuné Frédéric de Bohême était au nombre des hôtes de Francfort. Gustaf- Adolphe témoignait, en général, beaucoup de bienveillance aux pro- ‘testants opprimés, et en particulier à Frédéric; plusieurs fois 11 s’était exprimé à son égard d’une manière favorable. La réintégration des ducs de Mecklembourg fit naître de joyeuses espérances, qui prirent plus de vie encore après la bataille de Breitenfeld. Les Suédois, en traversant la Franconie, s’approchaient du Palatinat, héritage de Frédéric, et Gustaf-Adolphe manifestait hautement l’intention de rendre cette principauté à son souverain légitime. Lors des expéditions qu’il avait faites dans ces contrées, il excitait ordinairement le courage des Écossais et iles Anglais de son armée, en leur ee qu'ils allaient, comme na chevaliers des temps anciens, combattre pour leur belle princesse, la
Si HISTOIRE DE GUSTAF-ADOLPHE.
reine de Bohême persécutée. Frédéric, croyant apercevoir dans ces diverses circonstances les joyeux précurseurs d’un changement de fortune, se rendit en hâte auprès de son libérateur présumé. Gustaf-Adolphe le reçut avec estime et amitié, promit son assistance plus tard, ne pouvant dans ce moment rien entreprendre de positif en sa faveur. Les affaires politiques étaient déjà trop embrouillées pour qu'il fût facile de les arranger, et le roi craignait surtout que l'Espagne, irritée par le rétablissement de Frédéric, n’équipât ses flottes et n’anéantit le négoce de la Suède, qui commençait à prendre un aspect florissant. Il exigea donc un engagement de la part du roi d'Angleterre, beau-frère de Frédéric, par lequel ee prince s’engageait à déclarerla guerre à l'Espagne dans ce cas, et à venir au secours de la Suède. Mais, soit mauvaise volonté ou impuissance, le roi d'Angleterre ayant cherché à éluder cet engagement, Gustaf-Adolphe déclara qu'il ne pouvait exposer le succès de toute son entreprise pour l'avantage particulier d'un seul prince: Frédéric fut donc obligé de renoncer, pour le moment, à ses prétentions ; cependant il résolut d'accompagner le roi de Suède, afin de saisir les occasions d’accroître sa bienveillance à son égard.
Malgré l'alliance qu'il avait contractée avec la France, Gustaf- Adolphe nourrissait un mécontentement très- vif contre l’administration de ce royaume, et surtout contre le cardinal de Richelieu. Les discussions désagréables qui avaient eu lieu au sujet des titres et des prérogatives des deux souverains étaient les causes premières de ce ressentiment; la politique perfide de Richelieu, dont le regard pénétrant de Gustaf-Adolphe voyait de plus en plus la profondeur, l'avait beaucoup accru. Richelieu négociait en même temps avec la Suède et avec la Bavière son‘ennemie : 1] faisait la paix avec l'empereur, en Italie, et se péseevait
le droit de soutenir en Allemagne les Suédois dans leurs attaques contre ce monarque; 1} poursuivait les protestants en France, les soutenait en Allemagne, etcherchait constamment son avantage particulier, en fomentant des troubles chez ses voisins. Une conduite aussi fausse, sans dignité, devait exciter le mépris et le dégoût, surtout chez un prince du caractère de Gustaf-Adolphe. Souvent il lui sembla qu'une alliance avec le perfide Richelieu était un crime ‘envers la mission sainte dont 1l était chargé. Son irritation augmenta encore, lorsqu'il reconnut que Richelieu cherchait à diriger l’armée suédoise selon ses vues et son avantage nr olient S1 les ducats fournis par la cour de France n'avaient point satisfait l’un d >s besoins les plusi HA PÉPIEUX de l’armée suédoise, Gustaf-Adolphe aurait renoncé à cette alliance.
Richelieu, de son côté, se maintenait avec peine et n’en éprouvait pas moins à suivre la ligne de conduite qu’il s'était tracée. Les princes catholiques envoyaient successivement vers Louis XII, pour se plaindre avec amertume de l'assistance qu'il prêtait à un hérétique, à Gustaf-Adolphe. Ils assuraient que ce prince voulait anéantir la religion ca: tholique; sa marche vers le Rhin prouvait clairement que son dessein était d’agiter et de soutenir les protestants de France. Is suppliaient donc Louis XII d'ouvrir les yeux sur ce danger, et de ne pas soutenir davantage une entreprise si préjudiciable à son pays et à sa religion. Louis chancela, et ce ne fut point sans effort que Richelieu le fit persister dans sa résolution. Mais, lorsque Gustaf-Adolphe, après la bataille de Breintenfeld, obtint des succès si étonnants, lorsqu'il eut pris Mayence et passé le Rhin, Richelieu commença à s’inquiéter : les Suédoisétaient trop près de lui, et il craignait de rencontrer dans Gustaf-Adolphe cette prépondérance qu'il avait .redoutée de la part de Ferdinand. Il se montra
donc de plus en plus froid à l’égard du roi de Suède; il entrava sa marche par des obstacles, les envois d'argent eurent lieu à des époques de plus en plus inégales. Gustaf- Adolphe s’aperçut de la crainte qu'il inspirait, et dans le but de la détruire, il proposa une entrevue avec le roi de France. Louis n’osa point s’exposer à une comparaison entre luietun prince comme Gustaf-Adolphe ; 1l s’excusa sous prétexte de mauvaise santé, mais 1l offrit d'envoyer Richelieu à sa place. « J'y consens, répondit Gustaf-Adolphe, et je me ferai représenter aussi dans cette conférence par l’un de mes ministres. » Jamais elle n’eut lieu. Richelieu offrit d'envoyer une armée en Alsace pour occuper ce pays. Son dessein était évidemment de s’emparer de cette contrée, afin de retirer, si la possibilité s’en rencontrait, plus de fruits encore des victoires remportées par les Suédois. Gustaf- Adolphe refusa l'offre de Richelieu : « L'Allemagne, dit-1l, est hors d’état de nourrir deux armées aussi considérables, et de plus les troupes françaises y sont inutiles. Je me charge seul du soin de cet empire. Si le roi de France vent soutenir la cause commune, qu'il attaque l'Espagne et se serve de ses soldats dans les Pyrénées. Je ne suis point, ajouta-t-il avec humeur, un traître à l'égard de l'Allemagne, mais son protecteur. » L'irritation augmenta entre Gustaf-Adolphe et la France ; l’envoyé français lui ayant un jour montré une longue liste des armées dont son maitre pouvait disposer, Gustaf-Adolphe répondit à cette menace indirecte : « Il est inutile de les envoyer en Allemagne: je puis les voir dans les environs de Paris, dont la route m'est aussi connue que celle de Vienne. » Richelieu continua ses intrigues, et voulut forcer Gustaf-Adolphe à accorder une trêve aux princes catholiques ; on apprit qu’il avait promis de protéger la Bavière, même contre Gustaf-Adolphe. Ce dernier s’écria dans son irritation : « J'irai à Paris avec mes Suédois, et je chas-
serai ce moine rusé. — Il est inutile de prendre cette peine, répondit l'envoyé français, le moine ne manquera point de venir au-devant de Votre Majesté, sur la frontière, avec une escorte de cent mille hommes. » Peu s’en fallut que cette inimitié ne dégénérât en une guerre ouverte. La crainte mutuelle des deux parties et leur intérêt particulier les empêcha seuls d’éclater.
Immédiatement après la bataille de Breitenfeld, Gustaf- Adolphe avait appelé Axel Oxenstjerna en Allemagne. Celuici se mit en route aussitôt, mais il ne put rejoindre l’armée qu'à Francfort. Lorsque le roi fut instruit de son approche, 1l envoya sa propre voiture au-devant de cet ami éprouvé, et le reçut avec une affection marquée. Presque tout le premier jour, et une partie du second se passa dans des entretiens dont personne n’eut connaissance. Mais, dans sa première rencontre avec le roi, Oxenstjerna, ayant félicité ce prince sur ses victoires, ajouta cette phrase significative, «qu'il aurait préféré lui offrir ses félicitations à Vienne plutôt qu'à Francfort. » Suivant Oxenstjerna, le roi aurait dû après la bataille de Breitenfeld marcher sur Vienne, et non pas tourner à l'occident. Gustaf-Adolphe exposa les motifs de sa conduite, et Oxenstjerna se tut, la chose étant faite; mais longtemps encore après la mort du roi il exprima plusieurs fois la même conviction. Du reste, l'amitié qui existait entre ces deux grands hommes ne fut point altérée par la différence de leurs opinions à cet égard. Gustaf- Adolphe fit présent à Oxenstjerna de la riche bibliothèque de l’archevêque de Mayence, et le chancelier en fit don aussitôt au collége de Westerôs (1), qui venait d'être créé. Le navire chargé de la transporter en Suède ayant fait riaufrage, cette précieuse collection fut perdue. |
(1) En Suède, (Tran)
Dix-huit mois s'étaient écoulés depuis le jour où Gustaf- Adolphe avait quitté la Suède, ils avaient, comme de coutume, augmenté de plus en plus le désir que Marie-Éléonore éprouvait dé le revoir. Dès l’été de 1631, elle était arrivée en . Poméranie avec des renforts considérables, et le duc Bogislaus voulut lui donner des bals et des fêtes. Marie-Éléonore le pria de renoncer à ce dessein : «Le temps affligeant où nous vivons, dit-elle, demande des jours de prières et “de jeûnes, et non pas des fêles et des spectacles. Comment pourrai-je me réjouir quand je suis continuellement préoccupée des dangers auxquels le roi est exposé? » Malgré son impatience de revoir Gustäf-Adolphe, la reine ne put le rejoindre; car ce prince était entièrement absorbé par la bataille de Breitenfeld, ses préparatifs et ses suites. Dans l'intervalle, Marie-Éléonore se rendit à Berlin, puis à Leipsick, à Erfurt, et autres villes de ces contrées ; elle donna partout des preuves d’une générosité vraiment royale: Enfin, Gustaf-Adolphe, ayant achevé son expédition du Rhin, appela Marie-Éléonore près de lui, après avoir pris ses quartiers d'hiver. Elle partit d'Erfurt accompagnée de sa sœur, sous la protection de Patrick Ruthwen et de douze cents cavaliers. Sur toute sa route, à travers la Thurimge et la Franconie, elle entendit les peuples exprimer leur admiration pour son époux chéri; c’est ainsi qu’elle s’approcha de Francfort. Le roi alla au-devant d'elle à cheval jusqu'à Hanau; en le voyant, Marie-Éléonore se jeta dans ses bras et, lui passant les siens autour du cou, elle s’écria : « Le grand Gustaf- Adolphe est enfin prisonnier.» Ils se rendirent ensemble à Francfort, où plusieurs jours se passèrent en fêtes; le roi posa sur la tête de la belle Marie-Éléonore un diadème sa plus grand prix. 39
Durant le séjour de Gustaf-Adolphe dans cette contrée, il se passa un événement qui jette un peu d'ombre sur sa mé-
moire. Il venait de nommer chambellan Érik Rôlamb, jeune homme, savant qui avait beaucoup voyagé, mais arrogant et orgueilleux. Le roi soupant un jour avec plusieurs princes étrangers, le hasard voulut qu'il ne se trouvât point d'écuyer tranchant dans la salle, c’est pourquoi le roi ordonna à Rôlamb d'approcher et de remplir les fonctions de ces écuyers; elles étaient, à proprement parler, au-dessous de celles des chambellans. On ne put donc décider Rôlamb à obéir aux ordres du roi, et, ne trouvant pas dans le moment une excuse du moins spécieuse, 1l se retourna avec vivacité et sortit de la salle, Cette désobéissance hardie, surtout en ‘présence des princes étrangers, irrita extrêmement le roi, qui donna l’ordre d'arrêter Rôlamb ; celui-ci, prévenu à temps, prit la fuite, et augmenta ainsi la colère de Gustaf-Adolphe: Le roi présuma, avec raison -peut-être, que Rôlamb avait été élevé dans des sentiments d'indépendance; il destitua son père, qui était président du tribunal supérieur à Abo, ordonna de plus de le garder en prison, et de lui retirer tous ses fiefs jusqu’au momentoù son fils se présenterait pour subirle chàtiment qu'il avait mérité. Le sénat intercéda vainement.en faveur du présidént, en alléguant l'ancienneté de ses services et son innocence dans la faute commise par son fils ; déjà il était malade de l’anxiété qu’elle lur avait causée ! Le roi fut inflexible ; rien ne put soustraire le président Rôlamb à Ja décision prise à son égard, « pour n'avoir pas élevé son fils dans les sentiments de respect et d'obéissance dus à l’autorité. » Au bout de neuf mois enfin, et grâces aux supplications de la reine, Gustaf-Adolphe promit d’adoucir la sentence portée contre le président ; la mort du roi, qui survint bientôt après, l’empêcha d'effectuer ce dessein. Par la médiation d'Oxenstjerna, les deux Rôlamb obtinrent plus tard leur grâce; le fils mourut, quelques années après, ambassadeur à Paris.