CHAPITRE LXX
Prise de Creuznach.
Durant le séjour de Gustaf-Adolphe à Francfort, on avait commencé beaucoup de négociations relativement à la paix, mais elles furent inutiles. La France, ayant atteint le but qu'elle se proposait, humilier l’empereur, craignait maintenant de trouver un rival nouveau et redoutable dans la personne de Gustäf-Adolphe ; elle était peut-être la seule puissance qui désiràt sincèrement la paix. L'empereur espérait que l’habileté de Wallenstein et les vicissitudes de la guerre lui permettraient de recouvrer son ancienne prépondérance: et Gustaf-Adolphe ne voulait pas entendre parler de paix, tant que les catholiqnes ne seraient point affaiblis de manière à n'avoir plus la puissance de nuire; « sinon, disaitil, personne ne pourra espérer de vivre en paix avec eux. » De part et d'autre, on recommença . done les préparatifs d'une nouvelle campagne. Chaque parti la croyant décisive, rien ne fut épargné. Gustaf-Adolphe avait, y compris ses alliés, une armée d'environ cent mille hommes . d'infanterie et de quarante mille chevaux. Les armements de l’empereur et des catholiques étaient encore plus considérables.
Les ‘opérations militaires avaient été, non pas arrêtées pendant l'hiver, mais seulement ralenties ; dès le milieu de février, le roi se prépara à marcher. Il n'avait point décidé encore sil attaquerait Tilly ou s'il prendrait la direction de Cologne; mais, d’une manière ou de l’autre, il voyait la nécessité de s'emparer de Creuznach pour couvrir Mayence dans le cas où les Espagnols attaqueraient cette ville. Les
paysans de ce pays lui étaient tellement dévoués, qu'ils se mirent, de leur propre mouvement, à raccommoder, pour cette expédition, les routes endommagées par les pluies de l'hiver, et donnèrent tous les renseignements nécessaires. En arrivant sous les murs de Creuznach, Gustaf-Adolphe somma la forteresse de se rendre ; mais la garnison, composée de six cents soldats éprouvés, répondit par un refus. Par sa position et l'élévation de ses travaux de défense, la place semblait imprenable. Ces fortifications étaient telles, que les Suédois leur donnèrent le nom de travaux du diable. Mais Gustaf-Adolphe n’était pas habitué à reculer devant les obstacles, et le siége commença. Ses progrès furent lents, parce que la terre, fortement gelée, résistait à la pioche ; enfin, après un travail assidu de quinze jours, les tranchées se rapprochèrent des murailles. Le roi, désirant avoir une connaissance plus exacte des lieux, s'était avancé jusque sous les remparts avec quelques officiers, lorsqu'une pierre lancée des murailles passa très-près de sa lêle, et une balle tua l’un des officiers qui l’accompagnaient. Le roi se retira vers une hauteur voisine, quoique exposée au feu de la forteresse. On voyait parfaitement de là l’intérieur de la place. Un sous-officier escalada en rampant cette colline, et rendit quelques instants après compte de ses découvertes. Mais le roi, voulant avoir des renseignements plus précis, rampa lui-même sur le flanc de la colline, et monta plus haut que le sous-officier. Il revint sain et saufet dit : « Je connais maintenant la construction intérieure de cette forteresse; demain, à cinq heures du soir, j'en serai le maitre ; » et il donna ses ordres en conséquence. Le lendemain matin, on mit le feu à une mine, qui abattit une partie des murailles, puis les Suédois coururent à l'assaut. Winckel marcha le premier avec le régiment bleu; il était suivi - d'une foule de volontaires de toutes les nations. La garni-
son opposa une résistance désespérée. Winckel fut blessé dangereusement; une pierre atteignit Torstensson à la tête et le précipita sans connaissance de l'échelle sur laquelle 1l était monté; enfin tous les Suédois furent repoussés. Gustaf-Adolphe ordonna d'attaquer de nouveau. La lutte sur la brèche fut très-vive et dura deux heures. Un officier impérial ayant fait entendre le cri: Grâce! les Wallons voulurent le tuer; mais au même moment d’autres Suédois escaladèrent les murailles des deux côtés de la brèche; on avait négligé de garder cet endroit. Toute résistance devint alors inutile, et la garnison demanda à capituler. Les Suédois, déjà maîtres des remparts, avaient à leurs pieds les rues sans défense; le pillage d’une ville prise d'assaut paraissait appartenir aux vainqueurs. Mais la discipline était si sévère dans l’armée suédoise, que pas un soldat n’entra dans les maisons; tous s’arrêtèrent en bon ordre sur les murailles, en attendant les ordres du roi. Les bourgeois virent cette conduite avec admiration, et se hâtèrent, de leur propre mouvement, d'inviter lés soldats à se rafraichir et à se reposer chez eux. Le roi, irrité par la longue résistance de la garnison, la perte de temps et d'hommes qu’elle lui avait occasionnée, donna l'ordre de désarmer les Wallons et de les faire sortir sans les honneurs de la guerre: mais il se repentit à l'instant de cette injustice envers d’aussi braves ennemis. Il rendit à la garnison les armes qu'elle avait portées avec gloire, puis elle s'élorgna de la forteresse les drapeaux déployés.
Dans l'intervalle, le duc Bernhard s'était emparé de la plupart des villes et des châteaux environnants, de sorte qu'on pouvait être sans inquiétude pour Mayence. Gustaf- Adolphe y laissa la reine avec Axel Oxenstjerna, qui était chargé de l'administration des pays du Rhin et des troupes restées dans cette contrée. Le roi revint avec le corps d’ar-:
mée principal dans la Franconie, pour rencontrer Tilly récemment sorti de ses quartiers d’hiver.