CHAPITRE LXXI
Expédilion vers le Danube,
La principale cause de cette expédition fut celle-ci : Tilly brûlait du désir d'effacer par un exploit glorieux la honte de la défaite de Breitenfeld. Il sortit donc de ses quartiers d'hiver tandis que Gustaf-Adolphe était occupé devant Creuznach, et se dirigea vers Bamberg, où se trouvait Gustaf Horn avec une faible partie de l'armée suédoise. Les paysans catholiques favorisaient Tilly et gardèrent le silence sur sa marche; Horn fut donc surpris; 1l éprouva une perte considérable. La fierté de Gustaf-Adolphe en fut blessée. Il avait le projet de se rendre à Cologne, mais il fallait réparer l’échec de Bamberg et ne point laisser la témérité de Tilly sans châtiment. L'occasion de pénétrer en Bavière pouvait se présenter en même temps. Le roi passa donc des pays du Rhin en Franconie, où 1l opéra sa jonction avec Horn, Guillaume de Weimar et Johan Banér, qui avaient reçu l’ordre de s’y rendre avec leurs troupes. Ge fut avec une armée de quarante mille hommes que le roi se hâta de suivre Tilly qui se retirait.
Le combat de Bamberg fut pour Maximilien un sujet de joie et en même temps d'inquiétude, car 1l prévoyait que cet événement ramènerait Gustaf-Adolphe en Franconie ; peutêtre pousserait- -il jusqu'en Bavière. Il eut donc d' dhô1à la pensée d'envoyer Tilly en Bohême afin d’éloigner la guerre de ses Etats, de la porter dans ceux de l’empereur, et de forcer ainsi Wallenstein à sortir de son inactivité. Mais, d’un autre côté, il ne pouvait laisser son territoire sans
défense; une pareille conduite serait considérée par les habitants comme de la faiblesse ou de la trahison; il espérait, en outre, que Tilly parviendrait à arrêter la marche du roi, si ce n’était en rase campagne, du moins sur le Danube et le Lech, qui cernaïent et défendaient la Bavière comme des fossés profonds. Tilly reçut l’ordre de se retirer et de prendre position derrière ces deux fleuves ; 1l obéit, mais à contre-cœur. Plusieurs fois 1l rangea ses troupes en bataille pour attendre l'ennemi; les ordres de Maximilien et la nouvelle de l'accroissement des forces de Gustaf-Adolphe le forçaient à se remettre en marche pour se retirer. Cette manœuvre s'effectua avec une célérité de plus en plus grande, à mesure que le roi approchait. Tilly passa enfin le Danube, rompit tous les ponts entre Neubourg et Ulm, excepté celui de Donauwerth, et une forte garnison fut jetée dans cette ville, sous les ordres de Rudolphe de Lauenhourg.
Durant cette expédition, Gustaf-Adolphe atteignit Nuremberg, l’une des premières villes d'Allemagne. Comme dans la plupart des villes impériales libres, les habitants de Nuremberg étaient ardemment dévoués à la doctrine ‘de Luther; cependant ils étaient restés plusieurs années spectateurs inquiets des persécutions dont leurs voisins avaient été accablés. L'arrivée de Gustaf-Adolphe en Allemagne fut pour eux une aurore annonçant des temps plus heureux, et chacune des victoires de ce prince semblait réaliser leurs espérances; à mesure que le libérateur approchait, la joie des opprimés augmentait. Gustaf-Adolphe entrait maintenant dans leur ville, non pas à la tête d’une armée menaçante, car 1l l'avait fait passer à quelque distance de Nuremberg, mais environné seulement de ses généraux et des princes allemands qu’il avait délivrés. Le roi Frédéric de Bohême chevauchait à ses côtés. Les magistrats et les principaux habitants de la ville vinrent à sa rencontre et lui
présentèrent les clefs ; les rues étaient remplies de bandes joyeuses et les fenêtres garnies de spectateurs qui agitaient des mouchoirs blancs et battaient des mains. Tous les regards étaient fixés sur le héros; Gustaf-Adolphe saluait avec bonté en avançant, à cheval, au milieu de cette foule. Le son des cloches et le bruit du canon se mêlaient aux acclamations du peuple, et plus d’un Nurembergeois, les larmes aux yeux, remerciait, au fond de son cœur, le Roi des rois de sa délivrance.
Lorsque Gustaf-Adolphe fut entré dans les appartements qu'on lui avait préparés, les magistrats de la ville lui offrirent des présents d’un grand prix, composés de sommes d'argent considérables, de vivres abondants pour l’armée, de deux globes, l’un céleste et l’autre terrestre, en argent et d'un travail exquis, hommage digne du défenseur de la liberté de la terre et de la lumière du ciel. Les vieux magistrats étaient émus, le roi ne l'était pas moins. «Je vous remercie, dit-il, je vous remercie, vous et votre ville de ces riches présents. Ils me seront toujours chers, non-seulement comme des chefs-d'œuvre précieux et rares, mais surtout comme des souvenirs de votre attachement. Cependant vous ne pouvez rien me donner de plus précieux que la promesse de votre fidélité envers notre juste cause et de persévérer dans notre sainte doctrine. Que rien ne vous en détourne, n1 les menaces, niles promesses, ni la vanité, ni aucune des passions auxquelles la nature humaine est sujette. Vous m'avez donné les emblèmes du ciel et de la terre; que les richesses de cette dernière ne vous fassent point oublier les dons encore plus magnifiques des cieux.
« Dieu vous a chargés, messieurs, de l’administration de cette ville ; j'en ai peu vu qu'on puisse lui comparer sous le rapport de l’opulence et de l'étendue. Votre mission est importante ; des milliers d'individus attendent de vous leur
bien-être. En héritant des. fonctions de vos honorables:ancétres, vous avez aussi, je. l'espère, hérité de leurs sentiments; vous êtes de bons patriciens, de bons patriotes, et vous ne craignez point le compile qu'il vous faudra rendre un jour desvotre gouvérnement devant le tribunal de Dieu.
« Votre:ville, environnée de dangers et de persécutions, en a été préservée jusqu'ici d'une manière miraculeuse ; je puis en dire autant de ma présence dans ces: contrées, où Dieu m'a conduit pour vous délivrer; je devais m’attendre à voir le dernier jour du monde plutôt que votre ville. Dans les malheurs dont vos coreligionnaires.ont été atteints, Dieu vous a.offert des exemples de sa colère, de ses châtiments, afin de vous avertir de persévérer dans la bonne voie.
«Le Tout-Puissant ne vous enverra pas tous les jours un prédicateur comme celui qui vous parle en ce moment; ila le pouvoir de vous consoler par ses paroles et de vous secourir par la force; c’est pourquoi réfléchissez à ce que Je vous dis. J'ai quitté ma patrie lointaine:et glacée, mais paisible, pour venir dans des contrées troublées, et cela à cause de vous, de la sainte religion que nous professons. Je lux ai sacrifié mon repos, les ressources de mes pauvres sujets, leur sang, mavie, si Dieu en a décidé ainsi. Tant que Je le pourrai, je combattrai, je souffrirai pour notre doctrine. Mais, en même temps, je vous conjure, au nom de la miséricorde divine, de remplir, de votre côté, les devoirs que cette grande œuvre impose. Soyez patients, persévérants, soutenez bravement la lutte et conservez la for; alors le bras de Dieu soutiendra, protégera votre ville ; 1l en rejaillira sur vous une gloire immortelle dans ce monde, et après votre mort vous mériterez la couronne impérissable du salut. » | Le roi, après avoir diné, quitta Nuremberg, mais la noblesse de son extérieur, son affabilité, sa bonté et son dis-
cours plein de feu avaient gagné tous les cœurs; des-milliers de copies de ce discours furent faites et lues avec ravissement. Dans les nombreux ateliers de la ville, la peinture, la gravure, reproduisirent les traits du. roi; on les coula en bronze, et un des savants de Nuremberg composa une généalogie par laquelle 1l faisait descendre Gustaf-Adolphe de l'un de antiques burgraves de cette ville (4).
Cependant Gustaf- Adolphe suivait Tilly de près, et filué d'une fois 1l arriva le soir dans les lieux que ce général avait quittés la veille. Mais Tilly eut le temps de passer le Danube, de rompre tous les ponts, et le roi se tourna alors vers Donauwerth. Le duc Rudolphe venait de commencer à faire des travaux aux forlifications déjà très-fortes de cette ville. Le roi ne lui laissa pas le temps de les achever. Après un siége de deux jours, Rudolphe fut obligé de fuir ; le roi s’empara de la ville, et pénétra, par le pont qui s’y trouvait, dans le cercle de Souabe, dont il s'empara sans résistance.