‹ Histoire de Gustaf II AdolpheChapitre 77 sur 102 · CHAPITRE LXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXV

Gustaf-A dolphe devant Ingoldstadt.

Le roi passa plusieurs jours à Augsbourg au milieu des bals et des fêtes, et donna, durant ce temps, un libre cours à la gaieté, à la vivacité de son esprit. Plus cette suspension de la guerre était inaccoutumée, plus elle attira l’attention. Les catholiques se livrèrent à l'espoir joyeux que le héros, enfin enivré par le succès, allait s’abandonner à la mollesse et aux plaisirs; que parmi les jeunes beautés d'Augsbourg il s’en trouverait une qui affaiblirait son bras en enchaînant son cœur; cette ville, riche et voluptueuse, allait devenir une nouvelle Capoue pour l’Annibal du Nord et ses armées. Ils se trompèrent. La plus grande partie des troupes suédoises fut cantonnée hors de la ville, afin d'éviter les tentations, et l'oisiveté du roi n’était qu'apparente; il attendait ainsi le résultat de négociations fort importantes.

Maximilien et son armée étaient encore à Ingoldstadt. Gustaf-Adolphe désirait vivement s'emparer de cette forteresse, afin d'en faire un point d'appui pour l'invasion en Bavière qu'il méditait. Mais, jusqu’à ce jour, Ingoldstadt n’avait jamais été au pouvoir de l'ennemi, et cette fois les présomptions étaient d'autant plus en sa faveur que toute l’armée bavaroise soutenait la garnison. Dans cette circonstance, on fit secrètement une proposition au roi. Farensbach, dont il a été question lors la guerre contre la Pologne, était : pour le moment au service de Maximilien. Il offrit de pren- … dre des mesures pour faire occuper dans un moment indi-

qué certaine partie de la forteresse par son régiment, et d’y laisser pénétrer les Suédois. Aussitôt que cette disposition fut arrêtée, Gustaf-Adolphe quitta précipitamment Augsbourg et ses plaisirs. II feignit d’abord de se rendre à Donauwerth ; mais, changeant de direction avec promptitude, il se trouva tout à coup avec son armée devant Ingoldstadt. Cette ville, située sur la rive septentrionale du Danube, communique avec la rive opposée par un pont que défendent un sol marécageux et de fortes têtes de pont. L'armée suédoise, à peine arrivée, s’empara de suite de l’un des ouvrages extérieurs les moins importants. Puis on attaqua, d’après l'avis donné par Farensbach, la seconde et principale tête de pont; mais les choses étaient changées sur ce point. Le commandant d’Ingoldstadt,: le jeune Tilly, neveu du vieux général, avait eu vent, quoique vaguement, de la trahison méditée; c’est pourquoi il envoya le régiment de Farensbach sur un autre point, et le fit remplacer à la tête de pont menacée par des troupes sur lesquelles 1l pouvait compter. Les Suédois furent donc reçus par un feu meurtrier, qui les obligea de se retirer, après avoir eu plusieurs centaines de tués. Gustaf-Adolphe vit son projet découvert et l'impossibilité de s'emparer de cette ville d’une autre manière. Cependant il voulut essayer de se rendre maître des têtes de ponts et de faire ensuite sauter le pont, afin de couper à l'électeur la route de la Bavière méridionale. Accompagné de plusieurs généraux, il sortit à cheval pour examiner la position. | . [y avait dans la citadelle d'Ingoldstadt un vieux canon, appelé Fikonet, dont la portée était fort grande; et les protestants connaissaient la justesse de ses coups, dès le temps de la ligue de Smalkalde. Le canonnier de garde près de cette pièce aperçut dansles champsun homme montésur un coursier très-ardent et environné d'individus qui semblaient for-

mer sa suite. « C’est sans doute, dit-il, un grand seigneur qui se promène, mais cette promenade sera bientôt achevée; » en même temps il pointa Fikonetet-alluma la mèche. Le boulet atteignit le cheval du roi, le renversa ainsi que son maître; tous deux étaient couverts de sang et de poussière. Les Suédois se précipitèrent avec effroi de ce côté; le roi n'avait heureusement aucun mal. Il se débarrassa de son cheval tué, et se releva en disant : « La pomme n’est pas éncore mûre. » Le margrave de Baden-Durlach fut moins heureux; quelques instants après, 1l eut la tête emportée par! un boulet de canon.

Le roi étant rentré au camp, plusieurs généraux se réunirent dans sa tente, pour lui exprimerleurs regrets sur la mort du margrave de Bade, et supplier le roi de se ménager, de ne point exposer, comme il le faisait, une vie si importante pour le bien public. Gustaf Adolphe répondit : « La mort du margrave et le boulet qui a failli me tuer aujourd’hui m'ont rappelé de nouveau que je suis soumis comme le dernier de mes soldats à cet antique arrêt : Homme, tu dois mourir! Ni ma haute naissance, ni ma couronne royale, nimes armes victorieuses, ne peuvent m'y soustraire. C'est pourquoije me mets entièrement entre les mains de Dieu; s’il lui plaît de me retirer de ce monde, il ne manquera point de susciter un plus digne défenseur de sa juste cause. Mes travaux et les nombreux dangers que j'ai courus devraient servir: à réfuter les bruits répandus par mes ennemis, pour faire croire que mon but dans cette guerre est de contenter mon ambition, mon avarice, et non pas de rendre la liberté à l'Allemagne. Mais je prends ici à témoin Dieu, ma conscience, les princes détrônés qué j'ai rétablis, les fortes sommes d'argent prélevées sur le trésor de mon pauvre royaume, ou qu'il m'a fallu emprunter des riches bourgeois allemands. Tout ceci doit prouver que je n'ai point entrepris

cette guerre pour mon propre avantage, mais pour le Diën éénétal des peuples protestants. »

Le roi, voyant que pour le moment il n'y avait rien à faire près d’Ingoldstadt, donna l’ordre à l’armée de se mettre en -marche, et l'on se dirigea vers la Bavière. Johan Banér couvrit la retraite.

Apeine les Suédois furent-ils partis, que les habitants de la ville se précipitèrent vers le camp abandonné. On y découvrit la place où le cheval du roi avait été enterré. Les bourgeois l’exhumèrent, le firent empailler, et le placèrent dans l'arsenal, en mémoire du jour où le roi de Suède, victorieux partout, avait vu l’invincible Ingoldstadt et n ‘avait pu s’en rendre maître.

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