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CHAPITRE LXXVI

Gustaf-Adolphe à Landsbut.

Les habitants de la Souabe méridionale et encore plus les Bavarois sont très-dévoués à la religion catholique; durant les précédentes années, ils avaient peu souffert des malheurs de la guerre. L'apparition des Suédois dans ces contrées y excita donc d'autant plus de surprise et d’irritation. Les paysans, dans leur ignorance, se figuraient des choses extraordinaires, soit sur ces soldats étrangers, soit sur leur roi. Les prémiers étaient pour eux des hérétiques, des Lapons, des Finnois magiciens, ne valant guère mieux que dés païens; le roi étaitun prince hérétique, ensorcelé lui même, et ne remportant des victoires que par la puissance du démon. Ils intercalèrent dans leur liturgie une prière par la: quelle ils demandaient à Dieu « de les préserver de leur ennemi acharné, le démon suédois. » Lors donc que les Suédois, déjà un peu pervertis par le succès, se trouvant ‘dans

un pays riche et ennemi, observèrent une discipline moins rigide; lorsque, remplis d’orgueil, ils recommencèrent à de-

mander aux habitants la route de Rome, tous les cœurs des

pieux catholiques frémirent en même temps, et leur intérêt particulier fut excité par le pillage. La multitude forma des bandes qui surprirent et tuèrent les Suédois chaque fois

qu’elles en apercevaient. Ceux-ci, de leur côté, attaquaient

les paysans, les tuaient facilement par centaines et même

par mille; les survivants se trouvèrent donc contraints

de déposer humblement les armes et de promettre obéissance. C’est ainsi que les choses se passèrent en Souabe. La

guerre eut encore un caractère plus envenimé en Bavière.

Les paysans n'osaient pas, il est vrai, se montrer en rase

campagne; mais chaque détachement peu nombreux qui s’éloignait du corps d'armée principal était surpris, cerné,

tué ou fait prisonnier, et, dans ce dernier cas, les captifs

étaient traités avec cruauté : onleur coupait le nez, les oreil-

les, les mains, les pieds, on leur arrachait les yeux. Les sol-

dats suédois, irrités jusqu’à la fureur par cette conduite,

exerçalent d’affreuses représailles, et l’on voyait partout la

fumée des villages incendiés. Il fut impossible à Gustaf-Adol-

phe d'arrêter le cours du mal, et il maudit hautement la

superstition extravagante des Bavarois, qui avait donné lieu

à ces scènes affreuses. |

Le roi était en marche vers l’intérieur de la Bavière et

s’approchait de Landshut. Lorsque l’armée suédoise fut ar-

rivée sous ses murs, la garnison de la ville prit la fuite et les

habitants se cachèrent dans leurs maisons. Horn, .qui entra

le premier, trouva les rues désertes; mais, en voyant la disci-

pline des Suédois, les habitants se montrèrent de nouveau,

et les principaux d’entre eux allèrent au-devant du roi, lui: présentèrent les clefs de la ville et le supplièrent de les trai- ; ter avec ménagement. Gustaf-Adolphe était à cheval à la tête

de ses troupes entre Horn et Hepburn. Il se trouvait précisément dans cette disposilion mécontente dont nous avons parlé. Les bourgeois, en le voyant paraître, se jetèrent à genoux, et le bourgmestre commença une harangue. Le roi, sans daigner lui accorder un seul regard, l'interrompit brusquement en disant: « Lève-toi! prie Dieu pour toi et pour la ville, car vous en avez assurément besoin. » Les habitants qui avaient accompagné le bourgmestre se levèrent et suivirent le cortége; le bourgmestre, à cheval, marchait à côté du roi, et, reprenant son discours, il demanda grâce pour la ville. Le roi répondit : «Quand je songe à la cruauté avec laquelle mes soldats ont été traités en Bavière, je ne sanrais dire, en vérité, si vous êtes des hommes ou des animaux féroces, et je ne sais comment faire pour vous traiter avec compassion. » Le bourgmestre répondit : «Ces assassinats n’ont été ni commis ni encouragés par les habitants de Landshut; nous les avons même ignorés. Nous en sommes donc parfaitement innocents. — C’est le mérite des masses, et non pas le vôtre en particulier, répondit le roi, ce n’est pas la volouté qui vous a manqué, mais l’occasion. Du reste, comment votre souverain s'est-il conduit à mon égard? Je n'avais encore rien fait contre lui, bien au contraire, nous étions en négociations, lorsqu'il fit.surprendre avec perfidie, par Till, les troupes que j'avais à Bamberg. » Le bourgmestre cherchait des excuses : « Les sujets de l'électeur n'avaient point, disait-il, eu entrée au conseil, ils ne devaient donc pas être compris dans son châtiment.— Quidquid delirant reges, plectuntur gentes(1), répondit le roi avec le même accent de sévérité dans la voix. En outre, votre électeur s’est joint aux impériaux; s'ils réussissent à m'anéantir, moiet mon armée, vous vous en réjouirez, sans aucun doute, de tout votre

(1) Les sujets souffrent des fautes de leurs rois.

cœur avec le reste des Bavarois; et Éeniiaes vous me demandez de ménager votre ville. Donnez-moi une bonne raison pour cela; dites-moi quel mérite je me donnerai ainsi aux yeux de Dieu et des hommes. Non, vous méritez, aü contraire, d’être anéantis par le fer et le feu. » Le bourgmestre et les habitants de Landshut, qui se trouvaient là en foule, se turent en entendant ces paroles menaçantes. Enfin une voix s'éleva du milieu de la multitude: «Le roi de Suède, si admiré jusqu’à ce jour pour sa clémence, y reuoncera-t-1l dans cette occasion, et cela envers une bourgeoisie innocente et soumise? va-t-il entrer dans la voie sanglante de la vengeance? » Le roi ne répondit pas, car il passait en ce moment sous la voûte de la porte; il entra dans les rues en conservant toujours son aspect sévère et en gardant le silence précurseur de l'infortune. Lorsqu'il arriva au château, les bourgeois le supplièrent de nouveau de les traiter avec ménagement; mais le roi entra dans la citadelle sans daigner leur répondre. Il faisait ce jour-là une chaleur étouffante; ceite circonstance, jointe à l'émotion du roi, lui fit éprouver tout à coup une faiblesse qui ressemblait presqu'à un évanouissement. Il fut donc obligé de s’asséoir, et demanda un verre d'eau pour se rafraichir. Un moment après, 1] remonta à cheval, le yisage pâle et sombre; il sortit de la ville sans que les habitants osassent dire un seul mot. Dans l'intervalle, de pesants nuages s'étaient amoncelés; au moment où le roi sortait de la ville, un éclair lui frappa la vue, et un coup de tonnerre fariiité retentit dans l° espace; il fut le seul, la nuée orageuse s'étant éloignée. Le roi, pensif et sans niôféres une parole. continua sa course vers lé. camp. Peu d'instants après, Horn revint à Landshut avec: cette promesse de clémence, d’abord refusée ; mais la ville fut obligée de payer une contribution de cent mille écus.

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