CHAPITRE LXXVIT
Gustaf-Adolphe à Munich.
L’électeur, en apprenant l'approche du roi, avait pris les mesures de prudence que le temps lui permettait. Sa nombreuse artillerie fut cachée et enterrée ; le plupart de ses trésors et de ses objets précieux furent emballés et transportés au château fort de Werffen, près de la frontière du Tyrol; il envoya sa femme et ses enfants à Salzbourg. La plus grande partie des habitants aïsés de Munich avaient suivi cet exemple en cherchant une retraite assurée dans les vallées inaccessibles des Alpes. Le reste des habitants fut abandonné sans direction et sans assistance. is
De Landshut, Gustaf-Adolphe marcha sur Freisingen, qui fut également obligée de se racheter du pillage moyennant une somme de cent mille écus. Il y trouva des délégués de Munich qui venaientle supplier deles traiter avec bonté. Leroi le promit, mais en demandant une contribution de quatre cent mille écus. Les bourgeois exprimèrent l’impossibilité où 1ls étaient de payer une aussi forte somme; ils demandèrent la permission d'en délibérer avec leurs concitoyens de la ville, et supplièrent le roi de suspendre sa marche. On voyait évidemment qu’ils voulaient gagner du temps, attendre peut-être des secours. Le roi leur répondit donc ‘avec beaucoup de fermeté qu'il était pressé, et que Munich devait se décider à payer cette contribution on se préparer à la défense. Il se mit en marche le même jour avec toute son armée et se dirigea sur cette ville. Lorsqu'il fut près de Munich, de nouveaux délégués vinrent au-devant de lui et déclarèrent que la bourgeoisie était prête à payer la somme exigée et demandait en même temps à être traitée avec mé-
nagement. Gustaf-Adolphe le promit; puis il fit camper son armée hors de la ville, et donna deux florins à chaque soldat pour l’indemniser du pillage qui n’avait point lieu. Le 7 mai, à midi, Gustaf-Adolphe fit son entrée solennelle, accompagné du roi de Bohême, d’une foule de princes allemands, de généraux suédois, et enfin de trois régiments d'élite destinés à lui servir de garde. En dehors des portes de la ville on trouva les magistrats, qui présentèrent les clefs à genoux. Le roi, environné d’une foule considérable, se rendit au palais électoral.
Le château de Munich était un fort bel édifice, élevé tout récemment par l'électeur régnant, et meublé avec une magnificence qui correspondait à la beauté de l’extérieur. On y voyait de précieuses collections de tableaux, de statues, de monnaies et de médailles. Le roi parcourut les appartements, dont 1l se fit montrer toutes les curiosités par le prévôt du palais, en exprimant souvent son admiration. Enfin il demanda à quel architecte on devait ce splendide édifice : « C'est l'électeur lui-même, répondit le prévôt, qur en a tracé le plan et l’a fait exécuter.
— Il serait agréable de mettre la main sur cet architectelà, ditle roi. Je l'enverrais de suite à Stockholm pour y bàtir un palais semblable à celui-ci.
— Il s’en gardera bien, » répondit le prévôt.
Et le roi sourit à la réponse franche de ce fidèle serviteur.
Frédéric du Palatinat et Maximilien de Bavière, quoique proches parents, avaient vécu en inimitié ouverte pendant ces dernières années. C'était Maximilien, qui, lors de la bataille de la montagne Blanche, avait fait tomber de la tête de Frédéric la couronne de Bohême; depuis, il avait inondé son duché de ses troupes, pillé sa capitale; il s'était enfin approprié une partie de ses États, et lui avait enlevé sa
Et ais :
dignité d’électeur. Dix années s'étaient écoulées depuis ces événements, et les choses avaient entièrement changé d’aspect. Maximilien était battu, presque exilé: Frédéric, au contraire, était assis en vainqueur dans le palais conquis de son ennemi, Gustaf Adolphe en fit la remarque pendant le diner. « Après des révolutions aussi inattendues, dit-il, vous pouvez, aussi espérer de diner un jour en paix et en repos dans votre propre capitale. » Mais, dans cette circonstance, Frédéric, non plus que plusieurs princes allemands, ne purent surmonter tout à fait leur animosité. Ils donnèrent à entendre au roi que, pour venger Magdebourg, il fallait piller et brüler Munich, tout au moins le château, et l’on prétend qu'ils avaient déjà miné les murs. Gustaf-Adolphe reçut fort mal cette ouverture, et leur représenta combien il serait avilissant de détruire, pour satisfaire un sentiment de vengeance privée, un objet d'art aussi admirable que le château : « Voulez-vous, leur dit-il, qu’en suivant l'exemple des anciens Goths, mon nom soit haï et redouté comme le leur? J1 n’en sera point ainsi, non en vérité. Je défends, sous peine de la vie, à qui que ce soit, de faire le moindre dégât dans ce château. Et vous, prévôt, continua-t-1l, remplissez votre devoir avec zèle et exactitude. » Cet ordre fut suivi; les plus petits objets furent respectés, malgré la foule des individus qui visitèrent.le palais. Hepburnétait catholique, le roi le nomma gouverneur de cette ville catholique, et il y maintint un ordre admirable; on ne commit ni violences ni dévastations; les maisons dont les habitants s'étaient enfuis furent seules livrées au pillage. |
Le roi visita l’arsenal le lendemain. Ce dépôt d’ armes était célèbre comme l’un des plus riches de l'Allemagne, et renfermait les butins remportés par Tilly de ses nombreuses et victorieuses campagnes. Le roi prit pour son propre. compte tout le matériel qui s’y trouvait; cependant une cr-.
constance excita l’étonnement général :.on voyait dans cet arsenal un très-grand nombre d’affüts, sans qu'on pût trouver un seul de leurs canons. Les ouvriers chargés de les enterrer ne purent retenir quelque paroles significatives, entre autres sur l’art de ressusciter les morts. Enfin, l'un d’eux se laissa corrompre et découvrit le secret. Le roi fit lever le plancher de l'arsenal, et l’on trouva en dessous les canons placés par lits les uns sur les autres : « Ressuscitez, morts, et venez au jugement, s’écria le roi. » On commença aussitôt à retirer ces canons. Pendant cette opération, Gustaf-Adolphe, assis sur les affûts, parlait gaiement avec les travailleurs bavarois, les encourageait par ses conseils, ses plaisanteries, ses ducats. On tira ainsi de cette fosse cent quarante canons de divers calibres et d’une exécution parfaite. Les marques qu’ils portaient prouvaient qu'ils avaient été pris en Bohême, dans le Palatinat, aux Brunswickois et aux Danois. La plupart contenaient de la poudre, des boulets et autres munitions ; on trouva dans celui qui était le plus profondément enfoui, trente mille ducats.
Le jour suivant, le roi visita le couvent des Jésuites. Leur supérieur, lui adressa une harangue en latin; Le roi y répondit dans la même langue; après quoi, la conversation continua sur les querelles religieuses de l’époque ; elle dura près d'une heure, au grand mécontentement des colonels, debout derrière le roi, et qui disaient entre eux : « Le roi ferait mieux de chasser les jésuites que de discourir avec eux. » Gustaf-Adolphe devina leurs pensées, et dit, en sortant du couvent : « Pourquoi voudriez-vous persécuter ces hommes ? ne ‘voyez-vous pas combien 1ls nuisent à la cause qu'ils défendent, et profitent à celle qu’ils combattent ? » Gustaf- Adolphe se montrait, en général, affable et doux envers le clergé catholique, et louait surtout la piété et la pureté de mœurs des capucins. Un religieux de cet ordre, ravi par cette
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conduite, ue put résister au der de convertir un si grand homme, et conjura le roi de rentrer dans le sein de la seule église où 1l pût se sauver. ?
De chez les Jésuites, Gustaf-Adolphe se rendit au camp, où toutes ses troupes, en ordre de bataille, s’exerçaient à diverses manœuvres. Les habitants de la ville, attirés en ce lieu par la curiosité, virent, avec une extrême surprise, le roi descendre souvent'de cheval pour reprendre les soldats fautifs, et leur montrer avec un mousquet la manière dont chaque mouvement devait être fait.
Le jour suivant était celui de l’Ascension. Le roi, après avoir assisté au service divin évangélique dans le château, alla dans une des principales églises de Munich pour assister à l'office catholique. Lorsqu'il fut terminé, Gustaf-Adolphe se mêla pendant quelque temps à la foule. La douceur, l’amabilité de ses manières, la discipline parfaite qu’il entretenait parmi ses troupes, excitaient d'autant plus d’étonnement, qu'on s'était attendu au contraire. Les habitants de Munich laissèrent percer avec assez de clarté leurs sentiments favorables, et établirent des comparaisons entre ce roi étranger, et pourtant si affable, et leur propre souverain. Ils étaient surtoutirrités contre l'électeur, à cause de l’abandon où 1l les avait laissés au moment du danger. Gustaf- Adolphe n'ignora point cette disposition, et diminua de son propre mouvement la contribution levée sur la ville.