CHAPITRE LXXIX
VWallenstein rentre au service de l'empereur.
Tandis que Gustaf-Adolphe s'occupait de la conquête des pays du Rhin, de la Souabe et de la Bavière, il était question: dans toute l'Allemagne, d’un armement considérable, qui se faisait dans Jes États héréditaires autrichiens, sous la direction de Wallenstein. On s'attendait, d’un moment à l’autre, que cet ennemi redoutable allait entrer dans la lice, et se mesurer avec Gustaf-Adolphe; mais jusqu'à ce Jour il était resté immobile, occupé seulement à mettre son armée sur
le pied le plus formidable possible. Ses armements prouvaient qu'il ne méprisait pas son adversaire; ils furent enfin terminés vers ce temps, et Wallenstein commença à se porter en avant, avec lenteur, mais d’une manière menaçante. Gustaf-Adolphe fut obligé de suspendre sa marche victorieuse, et de réunir ses troupes éparses, pour aller à ‘la rencontre de ce nouvel ennemi. |
Avant de commencer le récit de cette mémorable rencontre, 1l n’est pas inutile de rapporter en peu de mots ce qui était arrivé à Wallenstein depuis sa retraite, circonstances dont l'influence ne fut pas médiocre sur la marche des événements.
Comme nous l'avons déjà dit, ce général, après sa déposition, s'était retiré dans ses propriétés de Bohème, en feignant de se soumettre au coup qui l'avait frappé. Ceux qui possédaient une connaissance plus approfondie de l'ambition insatiable, du caractère violent de Wallenstein, pressentaient la tempête cachée sous cet extérieur calme. Les sons étouffés qu’elle laissait échapper dans les moments d’une attention moins soutenue, atteignaient les oreilles du monde. Wallenstein, on le racontait du moins, avait dit, dans une certaine occasion : « Que les esprits de l’abime s'emparent de moi si je sers jamais l'ingrate maison impériale. » En même temps, il irritait et raillait ses adversaires, par la magnificence dont 1l environnait sa personne. Sa cour et son palais surpassaient en splendeur la cour et les palais de l'empereur; en outre de sa suite ordinaire, il était accompagné d'une foule d'officiers mécontents et sans emploi depuis le licenciement de son armée. Ils s'étaient réunis autour de leur ancien chef qui les avaient accueilhis;:et pourvoyait à leurs besoins avec une hospitalité princière ; aussi élaient-ils prêts à sacrifier, comme des sujets fidèles, leur vie pour lui.
Cependant Wallenstein était immobile au milieu de sx
brillante cour, et Gustaf-Adolphe répandait ses armes en Poméranie, en Mecklembourg, dans la Marche. On croyait remarquer, chez Wallensteim, un sentiment de satisfaction des revers de Tilly et de l'embarras croissant de l’empereur. On disait qu'il correspondait secrètement avec les protestants et le roi de Suède, afin de renverser la: maison d'Autriche, de monter lui-même sur le trône de Bohême, etc. Tout ceci n’est encore qu'une supposition dénuée de preuves.
La bataille de Breitenfeld, et les progrès rapides que firent les Suédois après cette victoire, mirent l’empereur dans une position très-fâcheuse. Tilly avait perdu la confiance des autres et Ja sienne ; 1] ne pouvait plus être employé avec l’espoir du succès; du moins contre le victorieux Gustaf-Adolphe. Pappenheim, Altringer, Furstemberg, etc., ne jouissaient pas encore d'assez de considération. Un nom nouveau pouvait seul faire naître de nouvelles espérances; mais ce nom, quel pouvait-1l être, sinon celui de Wallenstein, environné de tout l'éclat de la gloire des armes, l’objet de l’amour des soldats? Ses amis, pe le conseil impérial, commencèrent à élever la voix en sa faveur, à regretter la précipitation avec laquelle on l'avait destitué, à demander vivement sa réintégralion à la tête de l’armée. Ces paroles rencontrèrent une vive opposition. Les jésuites et les Espagnols soutinrent « que le fils de l'empereur, le roi Ferdinand, devait être nommé généralissime, sous la direction d’un guerrier expérimenté; comme héritier et successeur présumé de son père, il était la personne la plus convenable pour conduire cette entreprise, et sa qualité de prince lui ferait trouver plus facilement des peuples disposés à soutenir leur maitre futur. C'était en même temps lui fournir l’occasion de montrer le trésor inconnu de jugement, de courage et d'habileté qu'il renfermait encore dans son sein. Rendre le commandement
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CON Ve.
à Wallenstein, était au contraire une chose fort sérieuse sous beaucoup de rapports. On irriterait ainsi tout l'empire d’Allemagne, qui redoutait et haïssait Wallenstein plus que la mort. Les princes électeurs, qui avaient réuni leurs efforts à la diète de Ratisbonne pour le renverser, seraient poussés aux dernières extrémités par son rappel. Il était en outre extrêmement imprudent de remettre toute sa fortune entre les mains d’une personne que l’on venait de blesser si profondément, et surtout lorsque cette personne était Wallenstein, connu par l'excès de son orgueil et de son amour pour la vengeance. La soumission, qu'il avait affectée, n'était point réelle. Ses négociations secrètes avec la Suède et la Hollande, les menaces qui lui étaient échappées, montraient assez ce qu'il nourrissait au fond du cœur. » Maximilien de Bavière, averti de ces délibérations, écrivit à l’empereur ; «11 espérait que l’homme destitué du généralat, sur la demande des princes électeurs, ne serait pas rétabli dans cette dignité sans leur consentement. »
Les partisans de Wallenstein répondirent que « le roi Ferdinand, n'ayant aucune expérience de la guerre, pourrait attirer de grands malheurs sur l’empire, le couvrir de honte. Il était donc plus prudent de détourner de sa personne le mécontentement, l'irritation que les nouvelles levées d'hommes et d'argent allaient causer. Wallenstein, au contraire, y était déjà accoutumé, et n'avait pas en outre l'amour du peuple à perdre. Enfin Waïlenstein était le seul homme du monde qui eût assez de considération pour réunir, former et maintenir une armée, pour la conduire avec l'espoir du succès contre les Suédois victorieux. » Le poids de cette dernière raison ne pouvait être nié, et Wallenstein étant à la fois redouté et indispensable, on résolut d’user d’une sorte de moyen terme, pour accorder les opinions opposées. Le jeune Ferdinand serait nommé généralissime, avec Wal-
lenstein pour guide et conseiller intime; cependant, on eut la sagesse de lui cacher qu'il serait sous les ordres du roi Ferdinand, il fut seulement invité à se rendre à Vienne pour s’entretenir plus particulièrement avec l’empereur sur ce sujet. Mais Wallenstein donna un refus positif, sous prétexte qu’une goutte aux pieds l'empêchait de voyager et de faire aucun mouvement. Ferdinand écrivit de nouveau pour exprimer son regret de ce que cette maladie le privait de l'assistance d’un général aussi11lustre. Il espérait cependant que Wallenstein n’abandonnerait pas son souverain dans un moment aussi critique; et lui demandait de venir à Vienne, ou de se rendre dans un lieu plus rapproché, ce qui facilicerait les négociations. Ille priait de se hâter, les affaires pouvant empirer à un point où il ne serait plus possible de les raccomnioder, Wallenstein promit alors de se rendre dans Ja ville de Znaïm; car il lui était impossible d'aller à la cour: probablement parce que, depuis la diète de.Ratisbonne, on ne lui donnait plus le titre d’Altesse, auquel il avait droit cependant, comme duc de Mecklembourg. Dans le même temps, le prince Eggenberg, le partisan dévoué de Wallenstein, reçut une lettre de lui par laquelle on le priait de changer les dispositions de l'empereur, et de délivrer ainsi Wallenstein d’une commission désagréable, Mais iImmédiatement après, c'était vers le nouvel an, le même Eggenberg vint à Znaïm de la part de l'empereur, et les négociations commencèrent. Wallenstein parla de l’inconstance de la fortune, des persécutions de l’inimitié, des charmes du repos, des méditations utiles que l’on fait dans la solitude, sur le passé, et sur la nécessité de se préparer pour lPavenir. Une autre fois, il dit avec plus de vivacité encore :
« Je mériterais d'être éternellement tourné en ridicule, si je me chargeais de réparer toutes les fautes commises par Tilly et par Maximilien. »
Il dit encore : |
« L'empereur s’est laissé amputer le bras droit, et il est forcé maintenant de combattre avec la main gauche contre le grand Gustaf- Adolphe. »
Malgré le soin qu'on mettait à lui cacher le dessein qu’on avait de Le placer sous les ordres du roi Ferdinand, il l'avait appris par ses espions. Afin de prévenir tout projet de ce genre, il déclara hautement et avec fermeté qu’il ne se mettrait pas sous les ordres de Dieu lui-même, s’il descendait du ciel pour commander les armées impériales. Enfin, après beaucoup de pourparlers, on l’amena à faire la promesse : d’assembler et d'organiser à Znaïim une armée de quarante mille hommes pour le service de l’empereur, et cela en trois mois, à partir du commencement de l’année 1652; mais à condition que ces troupes seraient, pendant cet intervalle, entièrement sous ses ordres, et dispensées de toute participation à la guerre ; qu’au bout de ces trois mots, il serait déchargé du soin de cette affaire difficile. On tomba d'accord sur l’organisation de l’armée et le commandement en chefréclamé par Wallenstein ; quant à la dernière condi- Uon imposée par lui, elle resta indécise. Ferdinand espérait que, l’armée une fois organisée, il serait plus facile de déterminer Wallenstein à en conserver le commandement en chef; et ce dernier prévoyait que des troupes formées par lui ne pourraient être sous les ordres d’un autre ; il serait ensuite le maître d'imposer les conditions qu'il voudrait.
Alors se répandit, en Autriche et dans toute l'Allemagne, le bruit que Wallenstein assemblait une armée pour le ser: vice de l'empereur. L'effet fut prodigieux. Tous les officiers sans emploi, qui vivaient aux frais de Wallenstein, accoururent les premiers; d’autres les imitèrent bientôt, et l’on vit, réunis à Zuaïim, Gallas, Montécuculli, Tieffenbach, Holk, Piccolomini, Terzky, Isolani, etc. Ils se chargèrent, soit de
compléter d'anciens régiments, soit d'en former de nouveaux, et Wallenstein leur donna à cet effet des pleins pouvoirs et de l'argent. Il tira pour cet objet, desa propre caisse, plus de deux cent mille florins, Le bonheur et le nom de Wallenstein attirèrent sous ses drapeaux des bandes nombreuses, non-seulement de vieux soldats, mais aussi de paysans qui échangeaient la faux pour le sabre; ce fut surtout le cas en Autriche. Ces nouveaux et formidables armements exigeaient des impôts analogues; et le grand nombre préféra toucher une solde comme soldat, plutôt que de payer des contributions en restant paysan. Dès le mois de février, trente mille hommes étaientréunis sous les drapeaux de Wallenstein.
Les trois mois convenus furent bientôt écoulés, et l’on ne pouvait différer davantage le choix du général destiné à commander cette armée. Wallenstein préférait et ne voulait traiter que par l'intermédiaire d'Eggenberg; mais celui-ci étant malade, l’empereur envoya deux autres négociateurs, qui revinrent avec un refus. Ferdinand, son fils, et d’autres membres de sa famille, écrivirent à Wallenstein pour le prier d'accepter, à cause d'eux et de tout l'empire romain, le commandement qui lui était offert. Cette fois encoreilrefusa, mais en promettant de rester à l’armée jusqu'aux premiers jours d’avril, époque où Eggenberg pourrait être rétabli. Celui-ci, alité par un rhumatisme, fut obligé de se faire porter en litière de Gratz à Znaïm, où de nouvelles négeciations eurent lieu. Là, Wallenstein refusa encore, en alléguant les persécutions toujours actives de ses ennemis; la nécessité seule contraignait maintenant l’empereur à réclamer son secours. ù
« Si je réussis, disait-il, à surmonter tous ces embarras, l'empereur se montrera aussitôt prêt à me sacrifier et plus vite encore si j'échoue. »
Toutes les représentations étant inutiles, Eggenberg finit par demander à lui prouver, comme ami, le danger de ses refus prolongés.
« ILest toujours imprudent, dit-il, de forcer son supérieur à recourir aux supplications humiliantes, à reconnaitre ainsi les injustices qu'il a commises. Vous savez comment Ferdinand, malgré toutes les humiliations volontaires qu'il a subies, recevra un refus. Réfléchissez à ce qu’on peut attendre de l'autorité, après de pareilles scènes; je vous engage donc à prendre garde à vous. D'un autre côté, l’empereur est prêt à acheter votre bienveillance, n'importe à quel prix.
«S'il en est ainsi, répondit Wallenstein, je demande vingt-quatre heures de réflexion pour me décider. »
Ce délai expiré, Wallenstein présenta ses conditions, et déclara que, si elles n'étaient pas acceptées dans leur entier, il lui serait impossible de prendre le commandement de l'armée. Les voici : |
1° Le duc de Friedland seul, et à l'exclusion de toute autre personne, sera le général en chef de toutes les forces militaires, non-seulement de l’empereur, mais encore du roi d'Espagne ;
2° Le commandement en chef appartiendra au duc de Friedland, sans aucune exception ;
5° L'empereur ne serendra jamais en personne à l’armée; ‘ils’attribuera encore moins le droit de la commander ;
4° L'empereur promettra au duc de Friedland, sans aucun subterfuge, et comme récompense ordinaire, l’un des pays héréditaires de l'Autriche ;
9° On concédera au même duc, comme récompense extraordinaire, la suzeraineté sur tous les pays qui seront conquis en Allemagne ;
6° Le droit de confiscation dans l'empire appartiendra en
entier au duc de Friedland, sans le soumettre à la juridiction du conseil aulique impérial et de la chambre impériale de Spire ;
T° Dans toutes les affaires capitales, le duc de Friedland prononcera seul, sans appel; et les lettres de franchise, données par l’empereur, ne seront valides que ratifiées par le duc; | |
8° Les lettres de franchise, pour des biens dévolus à la couronne, ne seront sollicitées qu’auprès du duc. de Eriedland, et ne pourront être données que par lui; l'empereur, - trop généreux, donne des lettres de franchise à tous ceux qui ont un ami à la cour, et l’on voit disparaître ainsi des ressources qui devraient servir à solder et à entretenir les troupes ; |
9° Lors de la paix qui sera faite tôt ou tard, les intérêts du duc de Friedland seront pris en considération, même au sujet du Mecklembourg
10° Le duc de Friedland sera pourvu des objets nécessaires à l'entretien de l'armée, et pour la continuation de la guerre ;
11° 11 pourra traverser à son gré le territoire. héréditaire autrichien, soit pour marcher en avant, soit pour opérer une retraite.
Eggenberg, étrangement surpris en lisant-ces conditions, essaya de les modifier; mais Wallenstein l’interrompit aussitôt avec fermeté. Eggenberg fut donc obligé de partir sans avoir rien obtenu sous ce rapport; et l’empereur excita un étonnement général en signant toutes les conditions proposées. Dans cette circonstance, 1l cacha au fond de son âme ce qu'il pensait, ne manifesta nr plaisir ni mécontentement; mais il n’est pas difficile de deviner ce qui se passait dans son esprit. | |
Cette convention; entre l'empereur et Mall déteits fut < sI-
gnée vers la fin d'avril. Aussitôt après, le duc de Friedland maärcha contre l’armée saxonne, qui était à Prague; au bout de trois semaines, 1l n'y avait plus un seul soldat saxon dans
le royaume de Bohême.