CHAPITRE LXXXIV
Escarmouches autour de Nuremberg.
Les Suédois, abondamment pourvus des vivres les plus nécessaires, manquaient cependant de diverses choses, entre autres de bons fourrages pour les chevaux. On était obligé fort souvent d’eatreprendre de petites-excursions à l’exté-
rieur. Quoique les communications de Wallenstein fussent entièrement libres de tous côtés, il ne tarda point à se
trouver, comme Gustaf-Adolphe, dans le plus grand embarras. Le pays, peu fertile en lui-même, avait déjà été épuisé par les Nurembourgeois et par les Suédois. À défaut de rivières navigables, il fallait faire venir les nouveaux ap- RTE sur des chariots, et encore de loin, du Palatinat et de la Bavière, ce qui ne pouvait s'effectuer qu'avec lenteur et beaucoup d'irrégularité. Wallenstein était donc aussi dans la nécessité de pourvoir à ses besoins par le maraudage, d'où 1l résultait journellement des escarmouches, plus ou moins vives, entre les deux partis. Dans ces occasions, on remarquait principalement, parmi des troupes de Wallenstein, les Croates commandés par Isolani; parmi les Suédois, Stôlhandske avec la cavalerie finlandaise,
et Taupadel avec ses dragons. Nous allons rapporter quel-
ques-uns des faits les ie importants en ce genre qui se passèrent.
Les deux armées étaient déjà en face l’une de l’autre depuis trois semajnes, lorsque, dans l’un de ces combats journaliers, un officier impérial fut fait prisonnier. On le contraignit à dire tout ce qu'il savait des projets de: Wallenstein, et l'on sut, de cette manière, qu'un convoi important de vivres et de bestiaux était en route pour le camp impérial. À la fin, on découvrit la route qu'il suivait et le moment où son arrivée était attendue. Ce convoi avait élé formé à Freystædtlein, et deux mille hommes y avaient été envoyés d'Altenberg, pour le protéger dans le reste de son trajet. Gustaf-Adolphe chargea Taupadel de surprendre ce convoi, de l'enlever ou du moins de le brûler, et lui permit de prendre pour cette expédition les troupes qu'il voudrait, Taupadel, à Ja tête de son régiment.et de deux autres, se rendit à Freystædulein. Il y arriva au milieu de la nuit, enleva sans bruit la garde avancée, fit sauter la porte, et se précipila dans la ville. La garnison, réveillée en sursaut,
fut passée au fil de l'épée ou chassée. Taupadel se mit ensuite à la recherche de tout ce qu’on pouvait enlever rapidement, et réunit ainsi neuf cents bêtes à cornes et trois cents chevaux. On trouva, en outre, mille chariots chargés de pains. Comme on manquait de temps et de chevaux pour les emmener, Taupadel les abandonna, mit le feu à la ville, et réduisit ainsi ces grands approvisionnements en fumée. Wallenstein, inquiet au sujet de cet important convoi, envoya encore un détachement considérable d'infanterie et de‘cavalerie, sous les ordres de Sparre; pour hâter son arrivée. Cet officier se mit en embuscade près du village de Burgthau, pour savoir si quelques maraudeurs suédois se montraient dans cette direction. Gustaf-Adolphe, inquiet aussi sur l’issue de l’expédition de Taupadel, sortit avec un détachement assez nombreux, et donna inopinément dans l'embuscade de Burgthau. Le roi, quoique inférieur en nombre, attaqua de suite, et eut le bonheur de mettre en peu de temps la cavalerie ennemie en fuite; mais l’infanterie, composée en grande partie d'Irlandais commandés par Gordon et Lesly, se retira dans un bois marécageux. où elle fit une résistance désespérée. Le roi les attaqua en personne, et, durant ce combat si vif, deux ou trois pages tombèrent à ses côlés. Les Irlandais, enfin obligés de céder, furent la plupart faits prisonniers, ainsi que leurs colonels, Terzky, le beau-frère de Wallenstein et Sparre lai-même. Ce dernier était déjà tombé entre les mains du roi à Francfort-sur-l'Oder; c'est pourquoi, lorsqu'il fut amené devant lui, Gustaf-Adolphe s’écria : « Mon cher Sparre! je vois que vous m'aimez beaucoup, puisque vous ne pouvez vous passer de ma compagnie. » Lesly et Gordon furent renvoyés à Wallenstein sans rançon, pour reconnaître les politesses de ce général, et récompenser la valeur de ces deux officiers. Sparre et Terzky, au contraire, furent obligés de suivre le
roi, qui retourna au camp avec Taupadel et son riche butin. Gustaf-Adolphe donna des récompenses à tous ceux qui s'étaient distingués dans cette circonstance; les officiers eurent des médailles plus ou moins grandes à l'effigie du roi, et chaque soldat reçut un écu. Trois caYaliers, qui apportèrent trois drapeaux pris par eux sur l’ennemi, reçurent chacun cent écus. Bans ja ville et au camp, on rendit de so- Jennelles actions de grâces pour ce succès important.
Lors des premières escarmouches autour de Nuremberg, les maraudeurs suédois eurent beaucoup à souffrir dela part des Croates. Supérieurs en nombre et mieux montés, ces derniers parvinrent plus d’une fois à surprendre et à tuer les détachements ennemis: c’est pourquoi Isolani était surnommé, avec assez de justice, le fléau des Suédois. Gustaf-Adolphe eut enfin l'idée d'employer, dans ces circonstances, le moyen dont 1] s'était servi à la bataille de Breitenfeld et ailleurs. I fit suivre ses cavaliers d'un détachement d'infanterie qui recevait les Croates, avec des piques en avant, et des décharges de mousqueterie. Le succès fut complet. Les Croates ayant appris, à leur détriment, que. cette nouvelle tactique était employée dans les maraudages, se montrèrent moins belliqueux qu'auparavant.
Plusieurs jours se passèrent sans la moindre entreprise. Isolani était fort méconient de cette oisiveté, des pertes qu'il avait éprouvées, de l'échec de Burgthau, et surtout dans un moment où 1l venait de recevoir de Wallenstein quatre mille écus et un magnifique cheval espagnol. Voulant se montrer digne d'une telle récompense, il sortit de nouveau avec ses Croates, surprit quelques bandes de cavaliers suédois, leur tua trois cents hommes, mit le reste en fuite, et rentra au camp avec trois drapeaux pris sur l'ennemi. I] fut aussitôt invité à diner chez Wallenstein. Après le repas, on apporta les dés, et Isolani, enivré par sa
récente vicloire et le vin, perdit au jeu l'argent qui lui avait été donné par Wallenstein, et enfin le cheval espagnol. Le duc de Friedland était dans ses appartements intérieurs : ayant eu connaissance de la perte d'Isolami, 1l chargea son économe de mettre deux mille ducats devant lui. Isolami se leva et courut auprès de Wallenstein pour lui exprimer sa reconnaissance. Dans la conversation, Wallenstein dit, comme s’il n’y attachait aucune importance, que les Suédois attendäient un convoi considérable venant de Wurzbourg. Sans proférer une parole, Isolani monta à cheval avec ses Croates, alla à là rencontre du convoi, tua deux cents hommes de l’escorte, dispersa les autres et revint, avec tous les chariots, dans le camp de Wallenstein.