‹ Histoire de Gustaf II AdolpheChapitre 89 sur 102 · CHAPITRE LXXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXVII

Combat de Burgstall.

Déjà, avant l'arrivée de ces renforts, les maladies et le manque de vivres avaient exercé leurs ravages dans les deux armées. Le camp de Wallenstein était importuné par une foule d'insectes volants et autre vermine; ils occasionuaient, amsi que le besoin, beaucoup de souffrances aux hommes. et aux animaux, d'où résultèrent des épidémies dévorantes. I en était de même à Nuremberg. Les chevaux, manquant de fourrages convenables, mouraicnt par milliers, et l'infection de leurs cadavres, souvent à peine couverts de terre, corrompait l'air. Les sources aussi n'étaient pas assez abondantes, et l’on avait recours à un. puits qui se trouvait surila route de Furth, malgré la mauvaise odeur et le goût détestable de ses eaux. Il fut bientôt épuisé, et alors on découvrit dans le fond des chevaux morts que les impériaux yavaient jetés pour corrompre l'eau et empoisonner ceux qui en faisaient usage. Ce but fut atteint. Un pourpre pestilentiel se répandit dans la ville et dans Je camp, et l’on enterrait journellement plus de cent morts. Les troupes arrivées depuis peu menaçalent d'augmenter la famine et les maux qui en sont la suite; mais Wallenstein ne fit pas le moindre mouvement pour abandonner sa position; on ne pouvait guère attendre de son opiniâtreté connue qu'il en fût autrement. Il aurait laissé périr toute son armée de misère s1 le même sort eût été réservé à celle de son ennemi.

Gustaf-Adolphe, au contraire, n'eut pas le courage d'ex.poser plus longtemps ses troupes et la bourgeoisie de Nu-

remberg aux souffrances de la faim et de la peste réunies. Les renforts qu'il avait reçus égalaient ses forces à celles de l'ennemi, elles étaient peut-être même supérieures; 1l résolut donc de mettre un terme à cette guerre de famine. Cinq jours après l’arrivée d'Oxenstjerna, 1l fit sortir ses troupes du camp, les conduisit sur les bords de la Regnitz, en face d’Aspach et d’Altenberg, et, des batteries avant été formées, il canonna ces deux hauteurs sans cependant parvenir à faire sortir Wallenstein de ses retranchements. Celui-ci se borna à placer dans les taillis, sur le bord de la rivière, des tirailleurs qui inquiétaient les Suédois de l’autre rive et atteignirent le bras de Banér d’une manière assez grave. Wallensteim, protégé par la rivière, par les flancs escarpés des collines, ne voulut point sortir de ses retranchements, . et Gustaf-Adolphe fut obligé de rentrer dans Nuremberg. Cependant, ne pouvant supporter plus longtemps la misère de ses soldats ni l’orgueilleux entètement de son adversaire, il résolut de faire une tentative encore plus hardie, c’est-àdire de chasser l’ennemi de sa position en lui donnant l’assaut. La chose paraissait difficile, presque impossible, et les généraux cherchèrent à l’en dissuader. Les soldats désespéraient de la réussite, mais la détermination du roi fut inébranlable. Il avait, pour y tenir, des raisons secrètes. Deux soldats, d’après un arrangement convenu, désertèrent vers le camp de Wallenstein, l'un déguisé en vivandier et l’autre en sellier. Ils devaient, à l’approche des Suédois, mettre le feu au camp des impériaux, et surtout aux caissons, afin d’occasionner ainsi de l'inquiétude et du trouble. Ensuite, le valet de chambre d’Altringer ayant été pris, fit accroire aux Suédois, dans son interrogatoire, que les mouvements aperçus sur l’Altenberg étaient produits par la retraite déjà commencée de Wallenstein. Ces diverses circonstances déterminèrent Gustaf-Adolphe à agir, et durant la nuit du 2

au 24 août 11 se rendit avec toute son armée à Furth, d’où il marcha ensuite droit sur l'ennemi.

Wallenstein, de son côté, ne manquait pas de renseignements sur |’ entreprise des Suédois, car lui aussi avait Fee transfuges parmi eux. Il est vrai qu'ils furent pris et mis à mort, mais la fortune favorisa Wallestein d’une autre manière. L’un des espions de Gustaf-Adolphe, s'étant avisé de voler quelques pièces d’argenterie de la table de Cronberg, fut désarmé et convaincu. Pour sauver sa vie, il divulgua la commission dont il était chargé ainsi que son camarade. Wallenstein ne sut pas quel jour le roi avait dessein de lui donner l'assaut; mais, averti du danger, il prit ses mesures en conséquence, ordonna sévèrement à ses troupes de se borner à repousser l'attaque quand elle aurait lieu, et de ne point paraître en rase campagne sous quelque prétente que ce fût.

Cependant Gustaf-Adolphe régla la marche de ses troupes ; 1l prit le commandement général, avec Guillaume de Weimar sous ses ordres immédiats. Bernhard de Weimar était à la tête de la cavalerie, et Nils Brahé commandait l'infanterie ; le roi se tenait presque toujours auprès de ce dernier. L'attaque fut dirigée contre la partie nord-est de Burgstall. Le colonel Burth et la brigade blanche marchaient en tête, puis venaient Erik Hand avec la brigade suédoise et les autres régiments désignés. Le tout était soutenu par Tortensson et une artillerie nombreuse.

Le roi exhorta en peu de mots ses généraux à faire leur devoir, et donna ensuite le signal de l'attaque, bien avant le jour. Les pièces de campagne de Torstensson et les mousquetaires de Burth commencèrent le feu en même temps et réveillèrent d’une manière terrible l'ennemi endormi. Il en résulta un désordre extraordinaire. Les soldats, tirés tout à coup des bras du sommeil, couraient de côté et d'autre; les

officiers donnaient des ordres, et les femmes criaient; les canons redoutables des Suédois et leurs boulets plus redoutables encore renversaient les hommes, les tentes, et les ténèbres augmentaient la confusion. Burgstall était occupé par les Bavaroiïss Altringer campait au nord-ouest, et Aldobrandini sur le point attaqué. Au milieu de ce trouble affreux, et malgré tous ses efforts, Aldobrandini se trouva dans l’impossibilité de repousser les Suédois. La brigade blanche franchit les remparts et pénétra dans le camp; mais les colonels Caraffa et Colloredo, qui étaient près de là, accoururent avec leurs régiments; quelques minutes après arrivèrent d’abord Altringer, puis Gallas, avec des renforts considérables, et les Suédois furent obligés de reculer à leur tour.

Au premier coup de canon, Wallenstein sauta à bas de son lit et s'élança à cheval. « Burgstall est pris!» eriaient les soldats effarés. « C’est un mensonge, s’écria Wallenstein, Dieu lui-même ne pourrait pas m'enlever cette position ; » et en disant ces mots il courut vers l'endroit où l’on se battait. Les Suédois étaient déjà presque entièrement repoussés, «c’ést pourquoi Wallenstein revint sur ses pas pour rétablir l’ordre parmi ses troupes, les encourager, et enfiñ pour faire conduire les femmes et les bagages bo la profonde vallée du Biber, à Pabri du canon, puis il retourna vers le point attaqué.

Cependant la marche du combat avait prouvé à Gustaf- Adolphe que la nouvelle de la retraite commencée par Wallenstein n'avait aucun fondement, etil pressentait en même temps que son projet relatif aux caissons ennemis avait échoué; mais le combat étant déjà fort animé, 11 ne put se résoudre à y mettre un terme. Peut-être espérait-il entraîner Wallenstein à faire un mouvement imprudent dont il pourrait" profiter. Ii donna l’ordre de recommencer l'assaut, La brigade : blanche et ensuite la brigade suédoise marchèrent de nou-

veau en avant, et le jour qui se levait pénétrait à peine le nuage épais formé par les batteries de Wallenstein et de Torstensson. Les Suédois montèrent à l'assaut avec une énergie désespérée, mais 1ls avaient devant eux Wallenstein, Altringer et Gallas, dont les troupes, protégées par des remparts et des abatis, envoyaient une pluie de balles meurtrières. Les Suédois, que rien n’abritait, tombaient par masses et furent bientôt obligés de se retirer. Alors une partie des Bavarois se précipita hof$ du camp afin de poursuivre les fuyards ; mais, arrivés au bas de la colline, ils furent reçus par l'infanterie suédoise en embuscade dans le camp, et cela avec un feu tellement dévorant, qu'ils furent obligés à leur tour de se retirer dans leurs retranchements. Le combat se prolonge: ainsi en attaques et en retraites réciproques où l’on se battait avec fureur et avec égalité de pertes. Caraffa fut tué et Chiésa, l’un des héros wallons qui s’étaient distingués le soir qui suivit la bataille de Breitenfeld, fut, cette fois, emporté morteilement blessé. Aldobrandini perdit son cheval, fut blessé, et l’on eut bien de la peine à l'empêcher d’être fait prisonnier. Altringer se trouva au milieu des Suédois ; mais il tira une lettre en disant qu'il était aide de camp du roi, et parvint de cette manière à rejoindre les siens. Wallenstein lui-même eut un cheval tué sous lui par les boulets de Torstensson. Les Suédois souffrirent autant, si ce n’est davantage, que les impériaux. Le duc Bernhard eut un che-

val tué sous lui; le roi se tenait constamment dans la mé-

lée, et fut atteint d’un coup de feu, qui enleva la semelle d’une de ses bottes, mais sans lui faire de mal. Torstensson fut fait prisonnier, et. Érik Hand tué avec une partie considérable de la brigade suédoise. Burth perdit une jambe, et la brigade blanche fut presque entièrement détruite, Pendant toute la durée de ce combat, l'artillerie des deux partis ne cessa point de tonner ; la colline était enveloppée d’une

épaisse fumée de poudre qui empêchait les assiégés et les assaillants de se voir ; çà et là seulement les éclairs des canons perçaient le brouillard, comme s'ils cherchaient l’objet de leur ardente colère.

Dans l'intervalle, de vives escarmouches avaient lieu sur le bord de la rivière, et un régiment hessois, qui était en tête de l'attaque, fut repoussé avec perte par Cronberg. Le landgrave fit observer que dans un endroit c'étaient des Hessoïs, dans l’autre des Poméraniens, tousllemands qui se trouvaient au feu, tandis qu'on épargnait les Suédois.

«J'enverrai mes Finlandais, dit le roi; un changement de troupes amènera aussi, je pense, un changemeut de fortune. »

Stôlhandske reçut l’ordre de marcher avec les Finlandais contre Cronberg et ses invincibles. Il y eut alors entre Ja cavalerie d'élite des deux armées un combat long et désespéré. À la fin Cronberg fut tué, et les invincibles se retirèrent dans leurs retranchements, après avoir éprouvé des pertes considérables. Fugger se précipita à leur secours avec un corps assez nombreux, et refoula les Finlandais jusqu'au bois ; mais ici le feu de l'infanterie suédoise atteignit Fugger lui-même, le tua, et ses cavaliers furent repoussés. De ce côté aussi on avança, et on recula alternativement entre le bois et les travaux de fortification, tous deux imprenables, l'un pour les impériaux; les autres pour les Suédois.

La journée entière se passa ainsi en attaques consécutives. Presque tous les régiments suédois allèrent au feu plusieurs fois. La terre était jonchée de morts, et le sang l'avait ren due glissante; le soir commençait à venir, il était sombre et accompagné d’une pluie abondante. Dans ce moment, : arriva la nouvelle que le duc Bernhard s'était emparé de deux collines, d'où l’on pouvait mitrailler Burgstall. Le roi fit examiner cette position, mais le plateau des collines était

trop resserré pour qu'on püt y placer l'artillerie suffisante, et, surtout par la pluie, l’escarpement de ces hauteurs ôtait la possibilité d'y faire monter du canon. La pluie, en augmentant, rendait les fusils inutiles, et la nuit commençait. Le roi ne voulut pas sacrifier davantage de monde. Le hasard fit qu'il ne se trouvait auprès de lui d’autre général que Hepburn. Celui-ci, mécontent de n'avoir pas été employé par le roi dans une circonstance précédente, avait, peu de temps auparavant, donné sa démission, en jurant de ne jamais tirer son épée pour Gustaf-Adolphe. Il se trouvait là comme simple spectateur. |

€ Mon vaillant Hepburn, dit le roi, ne me refusera point le service de ramener les troupes qui livrent l'assaut.

— La commission est fort dangereuse, répondit Hepburn, c'est par celte raison seulement que je l’accepte. »

Il se précipita en avant au milieu d’une nuée de balles, ramena les troupes en bon ordre, et sans être poursuivi. Bientôt après, il quitta l’armée suédoise pour toujours.

Gustaf-Adolphe était excessivement mécontent de luimême et de son expédition. « C'était trop pour un coup de tête, dit-1l,et pas assez pour une affaire sérieuse. » La crainte d'être poursuivi l'obligea de laisser ses troupes fatiguées sur le champ de bataille, pendant toute cette nuit pluvieuse. Le lendemain, comme Wallenstein ne manifestait pas la moindre intention de bouger, le roi résolut de se retirer tout à fait. Cinq cents hommes formaient une garde avancée auprès des fortifications ; le colonel Monroë reçut l’ordre de les ramener. Comme 1l se rendait à sa destination, cet officier fut rencontré par le roi qui le vit couvert de sang, il coulait des blessures recues la veille et restées sans pansement. Gustaf- Adolphe ordonna à Monroë de se rendre auprès d'un chirurgien, et prenant la hallebarde du colonel, il ramena le détachement. Les Suédois perdirent dans cette occasion deux

mille hommes environ, et les impériaux un peu moins. La vivacité de la lutte avait fait perdre, aux deux parts, des officiers supérieurs en plus grand nombre que d’ordinaire.

L'issue du combat de Burgstall causa une immense joie aux catholiques. Wailenstein l’annonça à l'empereur en ajoutant que « le roi de Suède avait brisé ses cornes dans le combat. Le monde entier peut voir maintenant que Votre Majesté a seule de justes droits au tütre d’invincible. » Cependant, afin de prouver à ses propres soldats et au:monde qu'il n’était pas encore vaincu, et ne craignait pas Wallenstein, le roi s'éloigna fort peu de Burgstall, et établit un camp sur les bords de la Regnitz, en veillant avec une attention minutieuse sur tous les mouvements de l'ennemi. La guerre de famine recommenca.

Page 1