CHAPITRE IX
Gustaf-Adolphe et Ebba Brahe.
Le grand chancelier de justice, Magnus Brahe, avait pour. femme Brita Lejonhufvud, fille cadette de Sten Eriksson Lejonhufvud, beau-frère de Gustaf-Wasa. Un seul enfant naquit de ce mariage; ce fut une fille, à laquelle on donna le nom d'Ebba : elle est devenue célèbre par sa rare beauté, sa vertu et les vicissitudes de sa-vie.
Madame Brahe était l’amie intime de la reine douairière Christine. Lorsqu'elle fut sur son lit de mort, ellé demanda comme grâce dernière à cette princesse de la remplacer auprès de sa fille. La reine exauça le désir de son amie mourante, et ne tarda point à prendre Ebba près d'elle. Cette Jeune personne, par ses manières gracieuses, la sagesse de sa : conduite, par sa beauté si remarquable, se fit aimer nonseulement de la reine, mais encore de toute la cour. Ces qualités personnelles, réunies aux avantages d'une haute naissance, firent d'Ebba Brahe un objet de rivalité entre les Jeunes nobles suédois; le duc Jean lui-même songea pendant quelque temps à l'épouser. Ce projet fut repoussé par la reine douairière. Mais la beauté d'Ebba Brahe était destinée à çauser un chagrin plus cuisant à Christine.
L’intimité qui régnait entre cette princesse et madame Brahe réunit souvent, dans leur enfance, Gustaf-Adolphe'et Ebba, qui avaient l’un pour l’autre une amilié enfantine toute dévouée. Ces relations furent moins fréquentes lorsque les deux enfants avancèrent en âge, le temps du prince étant occupé pour ainsi dire entièrement par ses études, par des voyages ou par les affaires du royaume. Mais,
après la mort de madame Brahe, Gustaf-Adolphe et Ebba se virent plus souvent; elle avait quinze ans, lui dixsept; rien ne leur était comparable à la cour sous le rapport de la beauté et du mérite. Une admiration silencieuse, un dévouement toujours croissant, et enfin l'amour le plus ardent se développa avec lenteur, :l est vrai, mais avec d'autant plus de force dans ces deux esprits si graves. La flamme légère du duc Jean avait eu le temps de s’allumer et de s ne avant que la cour,
avant peut-être que Gustaf-Adolphe et Ebba Brahe eux-mêmes se fussent aperçus des sentiments qu'ils avaient l'un pour l’autre. Ce fut vers la fin de 1612 que Gustaf-Adolphe eut l'occasion de faire connaître son amour à Ebba Brahe, et de recevoir l'assurance qu'il était payé de retour. Un semblable attachement ne pouvait échapper longtemps à l'attention de la cour et aux yeux clairvoyants de la reine. Cette dernière résolut d'employer tous les moyens pour empêcher un mariage entre le roi et Ebba. Elle leur fit comprendre clairement qu'il ne fallait point compter sur son consentement, et chercha autant que possible à les empêcher de se voir, espérant que le temps, les plaisirs, les occupations, distrairaient le jeune roi, alors âgé de dix-huit ans. Mais Christine se trompa. Les obstacles accrurent l'amour de Gustaf-Adolphe; il écrivait lettre sur lettre à sa bien-aimée, lui exprimait avec feu ses sentiments et ses espérances ; on montre même quelques vers composés par ce prince à cette occasion. Il apprit exactement par sa sœur, la princesse Catherime, tout ce qui se disait à la cour à ce sujet, et fit enfin demander for- . mellement au comte Brahe la main de sa fille. Ebba, au contraire, exposée tous les jours aux railleries des courtisans, au mécontentement visible de la reine, perdit courage, et écrivit plusieurs fois au roi pour le prier de renoncer à leur union,
« Ma bien-aimée, répondait Gustaf-Adolphe, Et vous supplie,
par mon amour fidèle pour vous, de ne jamais me faire entendre ou lire des mots qui m'invitent à vous oublier. I me semble, au contraire, que nous devons, avec une constance digne d'un amour véritable comme le nôtre, renoncer au bonheur sous d’autres rapports, et espérer avec fermeté que notre constance fléchira enfin Sa -Majesté, et fera luire ce jour heureux qui doit rafraichir ma brûlante impatience, et réjouir aussi, du moins Je l'espère, votre cœur fidèle, » Au bas de ces lettres, on voyait les initiales de Gustaf-Adolphe et d'Ebba Brahe entrelacées, el quelquefois le nom de cette dernière écrit dans le cœur brûlant du prince.
La reine douairière, voyant qu’elle ne gagnait rien de cette manière, changea de conduite, et traita Ebba Brahe avec plus de bonté et de bienveillance. Gustaf-Adolphe reprit de l'espoir, et chercha, par la médiation du duc Jules- Henri de Saxe-Lauenbourg, à obtenir le consentement de sa mère; la reine fit une réponse évasive, en disant : « Qu'elle ne verrait pas volontiers le roi épouser la fille d’un de ses sujets; mais que, si cet événement devait avoir lieu, personne ne mérilait mieux une semblable élévation qu'Ebba Brahe, qui possédait à juste litre l'estime générale. Cependant elle désirait un délai de quelques années, afin d'éprouver la solidité de l'affection des deux amants. » — Cette union tant souhaitée ne paraissait donc plus dépendre que de la fidélité du roi et d'Ebba; Gustaf-Adolphe ne douta plus d’un résultat favorable, et peignit dans ses lettres, avec les plus riantes couleurs, le temps fortuné où sun Ebba chérie lui appartiendrait. Le comte Brahe, comme on devait s’y attendre, accueillit les propositions du roi, et Ebba ellemême s’abandonna pendant quelque temps aux plus douces espérances. |
Mais on était loin de la conclusion. Toutes les raisons données autrefois contre le mariage d'Erik XIV avec une
HISTOIRE DE GUSTAF-ADOLPIE. PPAENS" à
descendante des Sture, et contre celui de Jean IE avec Sigrid Brahe et avec Gunilla Bjelke,. furent rappelées par la reine douairière, et les seigneurs les plus considérés du royaume la soutinrent dans ses efforts, les uns par des raisons d’État, les autres par envie. Celui qui agit avec plus de vigueur fut Axel Oxenstjerna, dont l'amitié et les conseils avaient la plus grande influence sur le jeune roi. Tout fut longtemps inu- Ie Gustaf-Adolphe, fils respectueux, ne voulut pas, dans une affaire aussi importante, agir contrairement à la volonté positive de sa mère ; mais1l HET en mêmetemps, avecune égale fermeté, qu'il attendrait l'expiration du délai, et que, dans tous les cas, s’il ne devenait pas l'époux d'Ebba Brahe, il ne se marierait jamais. La reine douairière reprit sa mauvaise humeur, Ebba en fut la victime ; Gustaf-Adolphe le sut. Il cacha son mécontentement de la conduite de sa mère; mais il prit à l'instant des mesures pour éloigner mademoiselle Brahe de la cour : Ebba se retira auprès de la vieille reine Catherine Stenbock, veuve de Gustaf-Wasa. La correspondance entre le roi et Ebba Brahe continua, et, dans l’au- tomne de 1614, Gustaf-Adolphe écrivait de Narwa à cette dernière, et parlait avec joie de «ses succès contre l'en- nemi, qu'il avait combattu pour la gloire d'Ebba et l’avan- tage de la patrie. » AR
Le temps et l'absence opérèrent cependant insensiblement À une altération dans les sentiments du roi. La reine Christine èt Axel Oxenstjerna parvinrent enfin à le convaincre de la nécessité de sacrifier son penchant aux raisons d’État. Gustaf-Adolphe savait que ce sacrifice détruisait le bonheur de sa vie privée; mais il s'agissait de la patrie, et il se soumit. Il ne voulut point entendre parler d'une autre union, et, lorsqu'il fut question d’un voyage en Allemagne entrepris dans ce but, Gustaf-Adolphe assura avec feu que jamais 1l ne prendrait une princesse pour reine, et donna à en-
tendre qu’il ne se marierait pas. On crut donc, pendant quelque temps, que Charles-Philippe serait sou successeur, et Gustaf-Adolphe lui-même l’engagea à se marier dans cette vue. Lorsque sa sœur la princesse Catherine épousa Jean- Casimir, il lui dit, dans un esprit prophétique : (Tu auras, je l'espère, un fils qui sera mon successeur sur le trône de Suède. »
Ebba Brahe remarqua le changement du roi, s’en affligea, mais ne se plaignit point. Elle manifesta aussi une répugnance prononcée pour tout nouveau projet d'union, dans l'espoir peut-être que le premier se réaliserait. Un incident vint mettre enfin un terme à ces rapports compliqués. Parmi les colons hollandais appelés à Gothembourg, se trouvait Abraham Cabeliau, célèbre par ses richesses et sa capacité, comme sa fille Marguerite l'était par sa beauté ; elle pouvait rivaliser avec Ebba elle-même sous ce rapport, mais non pas sous celui de la vertu. Par une cause restée inconnue, Marguerite Cabeliau accompagna son père en 1615 à l’armée suédoise en Livonie. Durant le long siége de Pleskow, sa connaissance avec le roi devint si intime, qu’elle donna le jour, l’année suivante, à un fils connu depuis sous le nom de Gustaf de Wasaborg.
La reine douairière, craignant toujours que l'amour de Gustaf-Adolphe pour Ebba Brahe ne vint à se réveiller avec une nouvelle force, saisit avec joie l’occasion de représenter à cette dernière combien il y avait peu à compter sur les assurances d’un roi si jeune et si léger. La vieille reine Catherine Stenbock, les autres amis d'Ebba, sa raison, sa fierté, Jui tinrent le même langage. Elle ne voulut pas être la rivale de l'inconséquente Marguerite Cabeliau, et renonça de ce moment à son premier amour.
Un an après, la paix de Stolbowa ramena dans sa patrie Jacob De La Gardie, couvert de lauriers et de gloire. Il avait
agrandi les frontières de la Suède, porté ses armes Jusque dans l'antique capitale moscowite, et avait été sur le point de donner une seconde couronne à la maison royale de Suède. Tout le royaume retentissait des louanges de ce héros, et Gustaf-Adolphe se hâta de récompenser des services aussi éminents par. la première dignité du royaume. Sitôt son retour, De La Gardie se rendit à Stræœmsholm, auprès de la vieille reine Catherine. La beauté et la noble conduite d'Ebba Brahe, qu'il vit dans cette occasion, le char- mèrent; 1l lui offrit sa main. Toute la cour, et surtout les deux æeines douairières, approuvèrent et appuyèrent cette demande; Ebba elle-même ne pouvait être aveugle sur le mérite du Jeune héros : 1l avait trente-quatre ans, un extérieur agréable et distingué. Les fiançailles solennelles eurent donc lieu dès l’automne de la même année. Lorsque parfois le souvenir d’un autre amour et de ses espérances planait devant l'imagination d’Ebba, elle cherchait à l’effacer par de sérieuses réflexions sur son nouvel engagement et les devoirs qu'il lui imposait.
Le mariage de Jacob De La Gardie et d Ebba Brahe fut célébré au printemps de l’année 1618. Leur union fut extrémement heureuse; Ebba conserva toujours l'amour et la confiance de son époux. Entourée d'enfants, elle suivit constamment De La Gardie dans ses campagnes, veillant avec soin à sa santé, à ses besoins, ainsi qu'à ceux des soldats. On 13 comparait à Agrippine suivant Germanicus au milieu de tous les dangers.
Jacob De La Gardie et Ebba Brahe eurent quatorze enfants. Dans ces derniers temps, on s’est quelquefois arrêté à une antique tradition qui donne Gustaf-Adolphe pour père au quatrième de ces enfants, Magnus-Gabriel De La Gardie, si célèbre depuis; mais elle est dépourvue de toute base historique, et diamétralement opposée à la manière de penser
que Gustaf-Adolphe et Ebha Brahe manifestèrent constam- ; \ ment.