‹ Histoire de Gustaf II AdolpheChapitre 95 sur 102 · CHAPITRE XCIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCIII

Préparatifs de la bataille.

Wallenstein, en entendant les coups de canon de Colloredo, ne se figurait pas que le roi avait le dessein de l’attaquer ; il supposait que le but de son mouvement était d'opérer sa jonction avec l’un des renforts attendus. Mais 1l reçut bientôt des avis plus positifs, d'abord par Colloredo lui-même, puis par Isolani. Wallenstein, fort étonné, fit à l'instant répéter les trois coups de canon au quartier général, afin de réunir les autres corps. Il envoya dans le même but plusieurs courriers à cheval vers tous les généraux en second, et surtout vers Pappenheim, pour leur porter la nouvelle de l'approche du roi et l’ordre rigoureux d’accouvir avec la plus grande hâte. Ces troupes ne commencèrent à se réunir que fort tard dans la soirée et pendant la nuit. Si le roi, comme il en avait le projet, avait pu commencer la bataille le même jour, probablement que toute l’armée de Wallenstein aurait été détruite entièrement ou du moins dispersée. Ce dernier prit en hâte tous les moyens de défense possibles. La grande route de Leipzick se dirige vers l'Orient à partir de Lutzen; un peu plus élevée que les champs des environs, elle a de plus deux fossés assez profonds. Wallenstein résolut de se placer derrière cette route ; les fossés furent creusés encore davantage pendant la nuit, et avec la terre qu'on en tira on fit des parapets. Dans ces fossés, des deux côtés de la route, on plaça des mousquetaires; ceux qui étaient plus en arrière pouvaient tirer par-. dessus la tête des autres; et derrière ces mousquetaires se trouvait encore une ligne de carabiniers; les Suédois, en avançant, devaient être reçus par un triple feu. À quelque

distance en arrière l’armée était rangée en bataille ; à l'aile droite, plus rapprochée de Lutzen, était la cavalerie d'élite, commandée par Colloredo ; au centre, l'infanterie, formant -quatre carrés énormes sous les ordres immédiats de Wallenstein et soutenus par les cavaliers de Piccolomini. A l’aile gauche étaient les Croates d’Isolani, Gœtz avec quelques régiments de grosse cavalerie, et enfin une foule de valets attachés aux bagages pour remplir les vides. Il était décidé que Pappenheim, attendu d’un moment à l’autre, formerait en arrivant le noyau de cette aile. L'armée se montait à vingt-huit mille hommes environ. Vingt et un canons de gros calibre étaient placés derrière la route retranchée : sept devant le centre, et quatorze près de quelques moulins à vent, à l'aile droite. Toutes ces dispositions furent prises aussi bien qu’on le put pendant les ténèbres, après quoi les troupes attendirent en silence le jour et la bataille.

Gustaf-Adolphe fut très-mécontent de ce que la nuit, arrivant de bonne heure, lPempêchät d'attaquer l'ennemi de suite. Un chef d’escadron impérial, qui avait été fait prisonbier, assurait que Pappenheim s'était de nouveau réuni à Wallenstein; il avait inventé cette fable pour effrayer le roi et sauver les impériaux. On découvrit bientôt la vérité, mais, selon toutes les probabilités, Pappenheim arriverait au plus tard le lendemain matin, ce qui donnerait à l’ennemi une supériorité réelle. Le roi réunit ses généraux en conseil. Le prudent Kniephausen se prononça contre la bataille, le duc Bernhard fut d'un avis opposé, le roi luimême se montra disposé à combattre. (Il vaut mieux, ditil, se laver complétement tandis que l’on est dans le bain. Dans la guerre, c'est le moment favorable qui fait tout. »Il fut done décidé que l’on attaquerait l'ennemi un peu avant le point du jour, afin d'avoir terminé la Jutte décisive avant

l'arrivée de Pappenheim. D’après cette détermination, des ordres furent expédiés relativement à la disposition de l’armée et pour prendre l’antiqué et glorieux cri de ralliement : « Dieu est avec nous!» Les généraux supplièrent ensuite le roi de se reposer. (Comment voulez-vous, répondit:l, que je me donne mes aises, lorsque tant de gens autour de moi en sont privés ? » Le roi passa la nuit dans une vieille voiture avec Kniephausen et le duc Bernhard.

Vers le matin, l’armée fut rangée à peu près comme à Breitenfeld. À l’aile droite se trouvait en première ligne la cavalerie suédoise, tout à fait en avant Stôlhandske avec les Finlandais, puis Soop et les Goths occidentaux, Sack et les

Sudermaniens, puis les Upplandais, les Goths orientaux, et, |

plus rapprochés du centre, Stenbock et les Smolandais ; l'aile droite devait être commandée par le roi en personne. Le centre se composait d’abord de la brigade suédoise, puis des brigades jaune, bleue et verte, sous les ordres de Nils Brahé. A l'aile gauche était la cavalerie allemande; commandée par le duc Bernhard. La seconde ligne, presque entièrement composée de troupes allemandes, et rangée dans le même ordre que la première ligne, était sous les ordres de Kniephausen. Vingt-six canons de gros calibre furent placés devant le centre ; il y avait en outre beaucoup de pièces de campagne moins grandes. L'armée formait un corps d’environ vingt mille hommes.

La nuit fut extrêmement sombre, et le point du jour, déjà tardif dans cette saison, se trouva encore retardé par d'épais brouillards. Il était absolument impossible, dans de semblables circonstances, de songer à combattre, et le roïse

vit, avec mécontentement, une seconde fois obligé de différer :

l'attaque jusqu’au jour. En attendant, il sortit pour voir si tout était en bon ordre. Il portait un collet de cuir d’élan, et par-dessus une redingote grise. On lui représenta la né-

cessité, pour une Journée comme celle à laquelle il fallait s'attendre, d'être couvert d'une armure. Mais le roi s'y refusa à cause de la douleur qu’une armure lui causait toujours depuis sa blessure de Dirschau. On insista. « Nan, répondit-1l, Dieu est mon armure.» Il refusa également de rien prendre, et jeûna comme lorsqu'on se dispose à approcher de la sainte table. Gustaf-Adolphe monta un cheval blanc et se rendit sur le champ de bataille.

La suite du roi se composait, dans ce jour mémorable, du duc François-Albert de Lauenbourg et son domestique, des seigneurs allemands de Molch, de Creilsheim, de Truchsess, d’un page de dix-huit ans nommé Leubelfingeu, né à Nuremberg, et enfin, suivant quelques auteurs, d’un garde du corps suédois appelé Erland Lindlæf.

A la pointe du jour, tous les régiments firent la prière du matin et chantèrent ce psaume : « Notre Dieu est une puissante forteresse. » Le roi parcourut ensuite les rangs pour encourager les soldats. [Il parla d'abord aux Suédois : « Mes frères et compatriotes bien-aimés ! le jour est venu où vous devez montrer au monde tout ce que vous avez appris dans le grand nombre de campagnes et de combats auxquels vous vous êtes trouvés. L’ennemi, que nous avons cherché si longtemps, est enfin devant nous, non pas établi sur des montagnes élevées et inaccessibles, ou caché derrière ses retranchements, mais dans la plaine et ne possédant pas des avantages supérieurs aux nôtres. Vous savez avec quel soin il a évité jusqu'ici notre rencontre. La conduite différente qu'il tient aujourd'hui ne provient pas d'un changement dans sa manière de penser; il nous craint autant que par le passé, la nécessité seule le force à tenir pied. C’est pourquoi, en avant! au combat et à la victoire! pour le roi et la patrie, pour la gloire et la liberté, pour le bien temporel et la béatitude éternelle! Si vous vous laissez vaincre

cette fois, ce dont le Dieu tout-puissant vous préserve! tout sera perdu sans ressource, et pas un de nos os ne reposera dans notre patrie. Mais pourquoi douter de la valeur dont vous m'avez donné de si grandes preuves? Je sais que vous êtes prêts à mourir avec moi pour notre sainte cause. »

De Joyeuses acclamations s’élevèrent de tous les rangs, après quoi le roi se rendit à l'aile gauche et adressa les paroles suivantes aux Allemands :

« Mes frères et loyaux camarades! je vous prie et vous exhorte, par votre conscience chrétienne, votre propre gloire, votre prospérité chrétienne et spirituelle, de faire aujourd hui votre devoir; de là dépend la liberté, la vie, le bien-être pour vous, et même l'existence de notre sainte religion. Il y à un an environ, et non loin d'ici, que votre valeur à remporté une magnifique victoire sur le vieux Tilly et ses armées éprouvées. Il en sera encore de même aujourd'hui. Suivez-moi, je vous montrerai le chemin du combat, de la victoire, de la gloire éternelle, et vous jouirez durant des siècles, dans vos descendants, des fruits de cette grande journée. » Des cris de joie retentirent dans les airs, et le roi retourna à l'aile droite. En passant sur le front du régiment bleu, il cria : « Aujourd'hui, mes garçons, nous mettrons un terme à toutes nos fatigues. » Les soldats poussèrent des bourras, mais ils remarquèrent avec une peine extrême que le cheval du roi broncha deux fois, pronostic fâcheux, suivant eux.

Le délai apporté dans l'attaque, les fréquentes allées et venues du rb1, fatiguèrent ce cheval entièrement, et le roi le remplaça par le coursier brun qu’il montait, l’année précédente, à Breitenfeld.

I était déjà plus de huit heures du matin, mais le brouillard, au lieu de se dissiper, devenait plus épais, de sorte qu'il était impossible, même pour les troupes les plus rap-

prochées, de se voir, et surtout d'attaquer. Seulement on entendait de temps à autre les canons de Wallenstein et les avant-postes de cavalerie qui se heurtaient près du fossé. Du reste, les deux armées étaient immobiles. Alors le roi entonna lui-même ce psaume : « Que Dieu nous soit favorable et miséricordieux, puis celui qu'il avait composé. Toute l’armée chanta ce psaume avec lui, et chaque troupe entendait sortir du brouillard qui l’environnait les voix de ses fidèles camarades, qui l'exhortaient à avoir du courage et de la confiance dans le Dieu invisible mais protecteur.

Wallensteim, de son côté, ne négligeait aucune des mesures que l’on devait attendre de la part d'un général expérimenté. Un accès de goutte aux pieds ne lui permettait pas de se tenir à cheval sans éprouver les plus grandes souffrances; c’est pourquoi il était tantôt dans une voiture, tantôt dans une litière; mais un cheval sellé et dont les étriers étaient bien enveloppés marchait à côté, afin qu'il pût le monter aussitôt que la bataille commencerait. Le matn, 1l fit célébrer la messe devant toute l’armée, puis 1l appela ses colonels et les exhorta à bien remplir leur devoir, donna les ordres nécessaires, et prit pour ralliement Jésus, Mariel l'antique cri de guerre impérial. Après quoi il parcourut les rangs en voiture, Salua les soldats d’un air joyeux et encourageant, mais sans dire une parole ; 1l savait combien le son de sa voix était désagréable, Il ordonna ensuite de mettre le feu à Lutzen pour ne pas être inquiété de ce côté, se plaça au centre de l’armée, où 1l attendit Ja fin du brouillard et l'attaque des Suédois.

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