CHAPITRE XCIV
Bataille de Lutzen.
Le soleil levant fut caché durant plusieurs heures par d'épaisses vapeurs ; 11 semblait vouloir tarder le plus possible à éclairer le 6 novembre et les champs de Lutzen. Ce fut seulement à onze heures que ses rayons affaiblis commencèrent à paraître; un vent frais, se levant en même temps, dissipa le brouillard. En peu d'instant les deux armées furent en vue l’une de l’autre. « En avant mainte-
nant, au nom du Seigneur! » s’écria le roi ; puis, en Joignant
les mains autour de Ja garde de son épée, 1l ajouta : « Jésus, Jésus ! sois-moi en aide aujourd'hui où je combats pour la gloire de ton sant nom!» et en même temps 1l donna le signal de l'attaque.
L’artillerie commença le feu de part et d’autre, et les troupes suédoises furent mises en mouvement. Elles eurent beaucoup à souffrir, soit des canons de Wallenstein, soit de ses mousquetaires cachés dans le fossé; ces derniers dirigeaient un feu terrible contre les Suédois, qui avançaient sans abri dans la plaine; c’est pourquoi le roi ordonna de marcher pas accéléré. Mais la cavalerie avait de la peine à faire avancer les chevaux vers ce feu de mousqueterie, et plus encore à franchir les fossés. L’aile gauche souffrit en même temps beaucoup des canons ennemis placés près des moulins à vent. L'infanterie fut plus heureuse. La brigade
suédoise d'abord, la brigade jaune et la brigade bleue en-.
suite, parvinrent à franchir la route, s'emparèrent de sept canons ennemis qui se trouvaient en cet endroit, et se jetèrent avec une force terrible sur la première brigade im-
périale. Le général Bertold de Wallenstein fut tué, ses soldats furent sabrés et dispersés. La seconde brigade impériale, commandée par Grana, eut le même sort; mais, arrivés près de la troisième brigade, les Suédois furent pris en flauc par la cavalerie ennemie ; leurs camarades leur donnèrent peu de’secours. À gauche la brigade verte n'avait pu suivre les autres à raison du feu meurtrier qui venait des moulins à vent, elle s’était mise à l'écart derrière des bâtiments appartenant aux meuniers, et à droite, la cavalerie suédoise n'avait pu franchir encore en nombre suffisant les fossés larges et profonds. Le roi, qui vit l'importance de cet instant, courut en hâte de ce côté, et se mit à la tête des Smolandauis. Stenbock leur colonel, était déjà étendu blessé sur le champ de bataille. « Suivez-moi, mes vaillants gärçons, s’écria le roi ; et il franchit le fossé d’un bond. Sa suite et quelques cavaliers eurent seuls d'assez bons chevaux pour suivre son exemple. Le roi ne s’en aperçut point. «Là, devant nous, est notre plus dangereux ennemi, » dit-il en indiquant le régiment dé Piccolomini. Un caporal autrichien, voyant que les Suédois faisaient place au cavalier qui avançait, saisit un mousquetaire par le bras, et, montrant le roi, il dit : «Ce doit être un seigneur de haut rang, tire sur lui. » Le mousquetaire ajusta, et sa balle brisa le bras gauche du roi, le sang coula . abondance et l'os sortait par la manche. « Le roi saigne ! s’écrièrent les Suédois. —Cen’est rien, mes enfants, marchez seulement en avant!» répondit Gustaf-Adolphe, et il chercha à calmer leur inquiétude en prenant un visage tiant. Mais bientôt, vaincu par la douleur et le sang qu'il perdait, il se baissa vers le duc de Lauenbourg et fs dit en français de l'emmener du combat sans être remarqué. ls se mirent à l'écart pour cacher leur retraite aux Smolandais;
à peine eurent-ils fait quelques pas, que le régiment des cuirassiers de Gætz se précipita sur eux, TT par le
lieutenant-colonel Maurice de Falkenberg , qui reconnut le roi, lui tira un coup de pistolet au travers du corps en criant : « Je te cherche depuis longtemps! » Une balle vengeresse tua Falkenberg au même instant. Le roi chancela, mais 1l se tenait encore à cheval, et dit d’une voix faible : « Mon frère, essaye de sauver ta vie; j'en ai tout autant qu’il m'en faut!»
Le duc de Lauenbourg s’approcha au contraire davantage, prit le roi à bras-le-corps dans le dessein de le muintenir en selle jusqu'au moment où ils seraient hors de la mêlée. Mas toute la cavalerie impériale se précipita après eux; le cheval du roi ayant reçu une balle dans le cou, se dressa et devint inquiet. Au même instant un coup de pistolet fut uré contre la tête du duc, et de si près, que la poudre lui brûla les cheveux et le visage, quoiqu'il eût détourné l'arme. Dans cette presse et dans ce trouble, il làcha le roi et s’enfuit. Gustaf-Adolphe tomba à l’intant de cheval, fut traîné à quelques brasses de là, mais il ne tarda pas à se dégager de l’étrier, et resta étendu à terre. Presque toutes les personnes de sa suite avaient été tuées ou dispersées dans le trouble occasionné par cette mêlée ; il n’y avait plus auprès du roi que le page Leubelfingen qui était blessé. Il sauta aussitôt à bas de son cheval et l’offrit au roi. Gustaf-Adolphe leva la main, et Leubelfingen essaya de le mettre sur les pieds, mas ce fut inutilement; il n'était pas assez fort, et le roi était trop affaibli pour le seconder. Quelques cavaliers impériaux virent cette scène, ils accoururent et demandèrent quel était le blessé. Le roi se tut, Leubelfingen l’imita. Dans sa colère, l’un des cavaliers passa son épée au travers du corps de Leubelfingen, et un autre tira un coup de pistolet à la tête du roi; ils recommencèrent, ainsi que leurs camarades, à tirer, dépouillèrent le roi et son compagnon, et laissèrent les deux corps nus sur le champ de ba-
taille. Leubelfingen vécut encore plusieurs jours ; c'est de lui que l'on tient ces détails sur les derniers moments du grand Gustaf-Adolphe (1).
Truchsess, qui faisait partie de la suite du roi, enveloppé dans la mêlée, avait vu ce prince tomber de cheval : il eut le bonheur d'échapper au danger, et raconta à Kniephausen et au duc Bernhard ie malheur qui venait d'arriver. L'infanterie suédoise, manquant de secours, avait été obligée de se retirer du côté du chemin, et les deux armées avaient la même position qu'avant la bataille. Kniephausen conseillait la retraite, mais le duc Bernhard, qui, d’après les dispositions arrêtées par Gustaf-Adolphe, devait commander en chef immédiatement après lui, prit une détermination contraire. La mort du roi était déjà généralement connue, du moins on la pressentait, car on avait vu son cheval blessé courir parmi les troupes, la selle vide et couverte de sang. Cette vue remplit tous les esprits d’un profond sentiment de douleur, de désespoir, de vengeance. Le duc Bernhard profita de cette disposition, et parcourut les rangs en criant : «Suédois, Finlandais et Allemands ! votre défenseur, le nôtre, celui de la liberté, est mort. La vie n’est rien pour moi si je ne tire pas une vengeance sanglante de ce malheur. Eh bien, quiconque veut prouver qu'il aimait le roi n’a qu'à me suivre pour venger sa mort. » Et toute l’armée suédoise se précipita en avant. Stôlhandske, à la tête de l’aile droite, franchit les fossés avec l'énergie du désespoir, et tous les régiments ennemis furent obligés, l’un après l’autre, de fuir. Brahé, à la tête des quatre brigades du centre, franchit de même les
(1) Suivant une autre relalion, le roi se serait fait connaître au cavalier impérial qui essaya de le traîner comme prisonnier devant Wallenstein. Mais dans ce moment les Finlandais arrivèrent. Le cavalier, ne pouvant mettre son dessein à exécution, tira un coup de pistolet dans la tête du roi, lui Ôta ses vêtements et se hâta de rejoindre ses camarades.
ps
fossés, prit, pour la seconde fois, les sept canons et chassa l'ennemi devant lui. A l'aile gauche, le duc Bernhard eut le bras traversé d’une balle; mais rien ne put résister à la cavalerie qu'il conduisait, et il enleva Jes batteries élevées près des moulins à vent. Isolani, dont les Croates avaient été dispersés, dès le commencement de Ïa bataille, par les Finlandais, les avait réunis de nouveau, et, après avoir fait un détour, il attaqua les bagages suédois sur les derrières de Stôlhandske ; mais il fut chassé par la seconde ligne et ne reparut plus sur le champ de bataille, L'armée impériale tout entière était sur le point d’être dissoute; les généraux faisaient de vains efforts pour la retenir. L'abbé de Fulda parcourait tous les rangs en exhortant chacun à faire son devoir, mais une balle l’étendit à terre sans vie. Piccolomini, déjà couvert de blessures, changeait de chevaux à chaque instant et se précipitait contre l’ennemi ::« Ton sang coule avec abondance! » lui cria un de ses amis. » Jlarrose mes premiers lauriers ! » répondit Piccolomini. Wallenstein luimême allait et venait sur le champ de bataille, sans avoir éprouvé le moindre mal, quoique son manteau fût criblé de balles : il semblait miraculeusement préservé. La présence de ce général redouté ne put engager ses soldats à résister aux Suédois furieux. Pour surcroît de malheur, quelquesuns des caissons impériaux sautèrent et augmentèrent le trouble. Wallenstein regardait la bataille comme perdue. Mais dans le même moment retentit ce cri : « Voici Pappenheim !» Aussitôtles impériaux s’arrêtèrent, et les Suédois suspendirent leur attaque. Ce chef bien connu se précipita sur le champ de bataille à la tête de quatre régiments de cavalerie. « Où se tient le roi de Suède? » demanda-t-il. On : lui montra l’ailecommandée par Stôlhandske; Pappenheimse | lança bride abattue de ce côté. Son arrivée, les renforts qu'il amenait, son nom, ranimèrent les impériaux, qui, grâce à
leur supériorité numérique, reprirent l'offensive. Mais les Suédois se défendirent comme des lions; la mêlée devint plus vive qu’elle ne l’avait été de la journée, surtout au centre. La brigade jaune marchait à la tête des autres et avait pénétré jusqu'au milieu des ennemis. Elle fut attaquée de trois côtés, par Gœtz, par Picéolomini et par Terzky; mais personne ne recula même d’un pas. Brahé tomba avec un genou fracassé; tous les soldats de la brigade jaune se défendirent jusqu’au dernier homme; ils étaient étendus à terre dans un ordre parfait et chacun à sa place, ce régiment de lx garde n'avait pas voulu survivre à son roi. Piccolomini se précipita ensuite sur la brigade bleue; son chef, Winckel, fut tué, ettous ses soldats succombèrent avec la même gloire que la brigade jaune. La brigade suédoise et la brigade verte se retirèrent au delà des fossés, et Piccolomini reprit une seconde fois ses sept canons.
Dès sa première attaque contre Stôlhandske, Pappenheim fut blessé à l’une des hanches par un boulet de Falconnet, de sorte qu’on fut obligé de emporter du champ de bataulle el sans espoir de le sauver. Il apprit en même temps la mort du roi. « Courez, dit-il à son aide camp, courez vers Wallenstein, annoncez-lui que je suis blessé mortellement; mais je meurs content en apprenant que l’ennemi irréconciliable de notre sainte religion est mort! »
Le malheur arrivé à ce général si considéré ne e put rester secret. Bientôt on entendit dans les rangs ces mots effrayants : « Pappenheim est mort! tout est perdu! » Ils passèrent de bouche en bouche, et portèrent partout la surprise et l’effroi, particulièrement dans le corps qu’il commandait. Presque toute la cavalerie prit la fuite; elle pilla ses propres bagages et ne s'arrêta qu'à Leïpzick, tandis que le reste de ce corps se trouva dans le plus grand désordre. Heureusement pour Wallensteim qu'un brouillard épais couvrit le
champ de bataille et, cachant ce désordre à Stôlhandske, permit d'y porter remède.
Cependant Kuiephausen avait conservé la seconde ligne des Suédois dans un ordre parfait, et pas un homme ne quitta ses rangs; plusieurs fois quelques régiments s'étaient avancés pour secourir la première ligne. D’après une convention faite avec le duc Bernhard, Kniephausen employa toute la seconde ligne pour combler les lacunes de la première et former ainsi un nouvel ordre de bataille. Ce mouvement sopéra avec un ordre admirable, et lorsque les rayons du soleil couchant percèrent une seconde fois le brouillard, Wallenstein vit devant lui une nouvelle armée suédoise marchant en avant, les rangs serrés, et prête à combattre. Ses troupes, au contraire, étaient dans un désordre complet. L’aile commandée par Colloredo avait été chassée, et le corps sous les ordres de Pappenheim était, pour ainsi dire, dissout. Le centre seul conservait encore sa position en bon ordre, quoiqu'il ne se composât plus que de deux brigades d'infanterie et des cuirassiers de Piccolomini. Ces troupes d'élite furent imébranlables. Les Suédois passèrent les fossés pour la troisième fois, prirent pour la troisième fois les canons de Wallenstein, attaquèrent pour la troisième fois ses brigades, et alors avec une supériorité réelle. Mais, pour la troisième fois aussi, la résistance fut invincible. Wallenstein fit tous les efforts possibles pour rester maître du champ de bataille. Piccolomini, malgré six blessures, monta un septième cheval, se mit à la tête deson régiment, dont presque tous les officiers et une partie des soldats furent tués. Ceux qui survécurent n’abandonnèrent! pas leur colonel. Ces efforts héroïques, soutenus par lei brouillard, prolongèrent la bataille jusqu’à la nuit. Dès. qu'elle fut venue, Wallenstein fit sonner la retraite, et elle s’effectua avec-tant de précipitation, que l'artillerie fut aban-
donnée. L’infanterie de Pappenheim arriva de Halle dans ce moment; n'ayant point d'ordres précis, elle suivit les restes de l’armée impériale, qui fuyait vers Leipsick. |
Les Suédois passèrent la nuit sur le champ de bataille, ce qui leur donnait la victoire d’une manière incontestable. Le lendemain matin, quelques Croates se présentèrent pour emmener les.cunons de Wallenstein, mais ils furent chassés par les Suédois, qui s'emparèrent de l'artillerie et des bagages abandonnés par les impériaux.
La bataille proprement dite avait duré six heures, et cela avec une irritation fort vive, aussi le sol était-il jonché de morts. On en compta neuf mille, sans préciser le nombre qui en revenait à Chaque parti. Outre toute leur artillerie, les impériaux perdirent une foule de drapeaux, Pappenheim, et pas moins de neuf colonels. Les Suédois, de leur côté, perdirent aussi beaucoup de drapeaux, et parmi leurs chefs, Brahé, Winkel, Uslar, etc. , et enfin leur grand roi.