CHAPITRE XCVI
Traditions sur Gustaf-Adolphe.
Peu de personnes ayant assisté aux derniers moments du roi, une foule de bruits contradictoires se répandirent à cette occasion. Le peuple ne pouvait se persuader que le grand Gustaf-Adolphe eût succombé comme le plus simple soldat : « Un homme extraordinaire, disait-1l, doit mourir d’une manière également remarquable. »-On se rappela tous les assassinats récents, dont les têtes couronnées avaient été les victimes, les tentatives de ce genre faites contre Gustaf- Adolphe, et le bruit se répandit bientôt généralement, d'abord dans l’armée suédoise, puis dans toute l’Europe, que Gustaf-Adolphe avait succombé sous le bras d’un traître. Cependant les relations faites à ce sujet étaient très-variées.
- La rumeur la plus accréditée chargeait de ce crime le duc Francçois-Albert de Saxe-Lauenbourg, excité à commettre cet assassinet par une ambition particulière, et gagné par l’empereur, ou du moins par Wallenstein. Une relation imparfaite du soufflet donné autrefois par Gustaf-Adolphe à Jules-Henri de Lauenbourg, frère du précédent, s’était répandue en Allemagne. On confondit les deux frères, puis on prétendit que le dépit causé par cette insulte faite à luimême, ou à un membre de sa famille, avait guidé le bras du meurtrier. Le duc François de Saxe-Lauenbourg avait été élevé chez Wallenstein, qu'il abandonna cependant à Nuremberg, sous prétexte d’un passe-droit commis à son préjudice. Gustaf-Adolphe accueillit le transfuge malgré les avertissements d'Oxenstjerna; car le duc avait déjà la réputation d’être un homme sur lequel on ne pouvait compter. Après la mort du roi, on soupçonna ou l’on crut être cer-
tain que la mésintelligence entre le duc de Lauenbourg et Wallenstein était feinte; que le premier avait profité du désordre de la mêlée pour tirer au roi un coup de pistolet dans le dos, et l’avait ensuite achevé avec le secours de son domestique; que, conformément à une convention faite avec l’empereur, il portait une écharpe de campagne verte pour se faire reconnaitre; qu'au fort de la bataille il était passé à l'ennemi, en lui apportant l’état des brigades, etc. Telles étaient les rumeurs généralement répandues : les soldats suédois, convaincus si leur vérité, haïssaient le duc de Lauenbourg plus que la mort, et plusieurs historiens ont ajouté foi à ces ‘bruits. Mais voici la vérité : toute l’armée suédoise avait des écharpes de campagne vertes, celles des impériaux étaient rouges. Le duc de Lauenbourg resta encore plusieurs semaines après la bataille au service suédois, et ce fut uniquement pour échapper à la malveillance des soldats qu'ilentra, non pas au service del’Autriche, mais à celui de la Saxe. Il°n’a pas été possible de découvrir la moindre trace que des récompenses, soit en argent, soit en avancement, lui aient été accordées. Plus tard, il fut chargé des négociations entre Jean-Georges et Wallenstein, se trouva compromis dans la conjuration de ce dernier, fut arrêté et conduit à Vienne, où 1l abjura le luthéranisme et entra au service de l'Autriche. Blessé mortellement et fait prisonnier dans une bataille contre les Suédois, le due de Lauenbourg faillit devenir la wictime des soldats, qui voulaient venger la mort du roi sur cet assassin présumé. Torstensson l’arracha avec peine de leurs mains. Les cris que la douleur arrachait au duc de Lauenbourg furent regardés comme l'expression d'une conscience troublée, et c'est ainsi que sa mémoire a été transmise à la postérité, flétrie par ce soupçon.
Suivant une autre tradition, ce serait Richelieu qui, ja-
loux des succès du roi, aurait payé l'assassin; mais aucune preuve ne vient l’appuyer. Un aventurier allemand vendit aux Français un sabre recourbé, sur la lame duquel on voyait différents dessins cabalistiques et astrologiques. Il prétendit que c'était le sabre magique de Gustaf-Adolphe, si redouté des catholiques ; on le montra longtemps comme ayant appartenu à ee prince; 1l devint l'objet de nombreuses recherches et dissertations scientifiques. L’épée dont le roi a
. véritablement fait usage à Lutzen, est conservée dans l’église de Riddarholm (1). Son collet est à Vienne; l’un de ses éperons, vendu à Holk, a été depuis apporté en Danemarck. Un nommé Schneeberg, lieutenant au régiment de Gœtz, avait pris la chaine d'or du roi; elle resta longtemps dans sa famille.
D'après une autre rumeur, le duc Bernhard aurait eu connaissance du crime; cependant on n’en donne pas d'autres preuves que l'intimité qui régna plus tard entre lui et François-Albert, le meurtrier supposé.
On dit aussi que le valet du roi avait tiré le coup de pistolet fatal; puis 11 avait volé tout ce que ce prince portait de précieux, et entre autres choses sa lunette d'approche. Sur son bit de mort, cet homme aurait donné la lunette à un prêtre en avouant son crime. Ceci avait dû se passer à Naumbourg. Une rumeur à peu près semblable, mais relative à “ne autre personne, vint de Creilsheim en Franconie.
Lorsque Charles XII séjourna en Saxe, en 1707, une personne inconnue lui remit une lettre contenant, en vers alle-
| mands, une relation de la mort de Gustaf-Adolphe. Cet écrit | était déjà ancien, à demi pourri, et signé Hans de Hastendorff, qui assure avoir tout vu du champ de bataille, où 11 était étendu blessé. Le duc François-Albert y est désigné,
(4) A Stockholm {Frar ;
non pas cependant en termes clairs, comme l'assassin. Du reste, cet écrit renferme beaucoup de contradictions et de traces de sa fausseté. C’est ainsi que Charles XII le considéra : « Je ne croirai jamais, dit-il, qu’un prince ait pu payer d’une si noire ingratitude les bienfaits de son roi (1). »