LIVRE I , CIIAP. IJI. Qg
à plus juste litre le paradis terrestre , que Gelves et Saint- Jean d'Alfarache , qui sonl deux villages voisins , que le Guadalquivir arrose de ^es eaux. Cette fameuse rivière fait tant de détours autour d'eux , qu'on dirait qu'elle s'en éloigne à regret : aussi trouvez-vous là des jardins , des fleurs, des fruits, des bocages, des fontaines , des grottes, des cascades, en un mot , tout ce qui peut délicieusement flatter la vue , le goût et l'odorat.
La partie faite , on en arrêta le jour ; et.quand il fut arrivé , on envoya de grand matin des domestiques à Gelves , pour y préparer toutes choses. Quelques heures après , le commandeur et sa mignonne se mirent en chemin avec la duègne , qui était de toutes les fêtes et qui ne fut point de trop à celle-là , tous trois montés sur de pacifiques mules et suivis de deux valets. Lorsqu'ils furent à quatre ou cinq cents pas de la maison de plaisance de mon père, devant laquelle il fallait passer, il prit tout à coup à la jeune dame une colique de commande si violente, qu'elle pria le vieillard d'ordonner qu*on fît halte là, s'il ne vonlait la voir mourir; puis, se laissant aller de dessus sa selle tout doucement à terre , comme une personne à demi morte , elle demanda d'une voix faible qu'on la délaçât, en disant qu'elle n'en pouvait plus. Le vieux soupirant , qui faisait assez connaître la vive douleur dont son âme était
5o GUZMAN D ALFARACHE.
saisie , ne savait que dire , ni encore moins que faire, pour secourir sa maîtresse ; mais la vieille, jouant alors son rôle, représenta d'un air prude à la dame , que la bienséance ne permettait pas de la soulager sur un grand chemin ; outre que le lieu n'était pas commode pour cela , qu'il va- i lait beaucoup mieux qu'elle se traînât comme elle pourrait , ou se laissât porter jusqu'à la maison 'i qu'ils voyaient assez près de là , et qui , selon ! toutes les apparences , appartenait à d'honnctes gens : qu'ils ne refuseraient pas, s'ils étaient chrétiens , de donner quelque secours à une dame qui en avait si grand besoin. Le commandeur approuva l'avis de la duègne : et la bonne pièce de malade dit lu dessus qu'on fît d'elle tout ce qu'on voudrait ; mais qu'il ne lui était pas possible , avec les cruelles douleurs qu'elle sentait , de marcher jusque là. Aussitôt les deux valets la prirent entre leurs bras pour la porter, tandis que le vieillard affligé allait devant pour parler aux personnes de celte maison , et les engager, par ses prières , à y recevoir sa dame pour quelques heures.
Je t'ai déjà dit*, ami lecteur, que cette maison était celle de mon père. Il y avait dedans une vieille gouvernante à laquelle il en avait confié te soin , et qui en savait pour le moins aussi long que lui. Il n'eut pas besoin de lui donner d'auples instructions sur ce qu'elle devait faire pour