LIVRE I, CH\P. IV
Tine parfaite union ; ils n'avaient jamais ensemble le moindre démêlé. Pendant qu'elle s'attachait à façonner ces jeunes gens , il arriva qu'elle ei^t nia mère par un coup de basard ; elle ne manqua pas de leur en faire honneur à chacun en particulier 9 et de trouver que sa fille leur ressemblait à tous par quelque endroit. Voilà votre bouche , disait' elle à celui — ci ; voilà vos yeux, disaitelle à celui-là ; vous ne sauriez désavouer cette enfant. Pour mieux le leur persuader encore, lorsqu'elle tenait ma mère entre ses bras , elle affectait toujours de l'appeler du nom du cavalier qui était présent ; et , supposé qu'il y en eût deux, ce qui n'était pas extraordinaire , elle l'appelait tout court Dona Marcella , qui était le nom propre de ma mère : il y aurait aussi de l'injustice à lui contester le Dona , puisqu'on ne peut la soupçonner de n'être pas une Elle de qualité. Mais pour t'apprendre quelque chose de plus positif touchant sa' naissance , tu sauras que ma grand'mère parmi ses galans en avait un qu'elle aimait plus que tous les autres ; et , comme ce seigneur était un Guzman, elle jugea qu'elle pouvait en conscience faire descendre sa fille d'une aussi grande maison. C'est du moins ce que mon aïeule a dît confidemment à ma mère , en l'assurant même qu'elle la croyait fille d'un fieigneur, parent fort proche des ducs de M^i-^ dina Sidonia^
44 GUZMÂJV D'ALFÂRACHE.
Tu vois donc bien que ma grand' mère claitl une femme admirable pour les intrigues d'amour; néanmoins , aimant autant la dépense qu'elle l'aimait, bien loin d'amasser des richesses immenses dans le trafic des plaisirs , elle aurait couru risque dans sa vieillesse de sentir l'indigence , sî la fleur de la beauté de sa fille n'eût | commencé d'éclore à mesure que celle de la sienne se flétrissait. Là bonne dame avait beaucoup d'impatience de voir sa petite Marcelle assez for^ mée pour être établie ; et la trouvant à douze ans fort avancée pour son âge , elle ne différa point à la pourvoir. Un marchand nouvellement arrivé du Pérou, et plus riche qu'un juif, en devint le premier possesseur, moyennant quatre mille ducats dont il fit présent à mon aïeule , qui , donnant chaque jour au marchand quelque successeur libéral , vécut par ce moyen toute sa vie dans l'abondance.
Il eût donc fallu à ma mère une fille à ma place, ou du moins avec moi; ma sœur nous aurait servi de port dans notre naufrage , et nous aurions bientôt fait fortune à Séville , où il y a des marchands pour tout. C'est la retraite des honnêtes gens qui n'ont pour tout bien que de l'esprit ; c'est la mère des orphelins et le manteau des pécheurs. En teut cas , si cette ville eût trompé notre attenté , nous aurions été tout droit à Madrid, oii l'on peut dire qu'on est en fonds quand