LIVRE I, CHAÎ>. VI
ses ris : alors , jugeant que plus je me fâcherais , plus il aurait envie de rire, je le laissai s'en donner tout son soûl ; aussi bien je n'avais ni épée ni bâton pour en venir avec lui aux voies de fait , et je crois qu'à coups de poing je n'aurais pas été le plus fort; ce\te considération fut cause que je filai doux, en quoi je marquai bien de la prudence. Il est d'un homme d'esprit, quelque offensé qu'il soit , de ne pas faire le brave pour s'en repentir ; d'ailleurs je voulais ménager l'ânier à cause de ses ânes, dont je comptais bien que quelqu'un me porterait jusqu'à la couchée , qui était encore assez loin de là. Néanmoins je ne pus m'empécher de lui dire :
Hé bien , mon ami , pourquoi tous ces éclats de rire? Est-ce que j'ai le nez de travers? Pour toute réponse à ces paroles , le voilà qui renouvelle ses ris immodérés.
Il plut pourtant à Dieu que cela finît. L'ânier n'en pouvant plus, reprit peu à peu son sérieux, et me dit tout essoufflé : Mon petit seigneur, je ne me moque point de votre aventure : elle est assurément bien triste pour vous ; mais c'est qu'en me la racontant, vous m'avez fait ressouvenir d'une autre qui vient d'arriver, dans la même hôtellerie ^ à cette vieille sorcière qui vous a si mal traité. Deux soldats qu'elle a régalés comme vous , lui ont fait payer le tout ensemble. Puisque nous allons le mcmc chemin , ajouta-
5i GUZMAN D'ALFARAGHE.
t-îl, vous n'avez qu'à monter sur un de mes ânes, «t je vais à loisir vous coqter cette histoire. Je ne me le fis pas dire deux fois ; je montai sur un de ces animaux , et me préparai à entendre ce i •que Fânier avait à me dire de ces deux soldats , <jue j'avais effectivement vus entrer dans rhô- | tellerie dans le temps que j'en sortais. i
Ces deux grivois ^ me dit-il, ont demandé à l'hotessc ce qu'elle avait à leur donner. Elle leur a répondu ainsi qu'fi vous qu'elle n'avait que des •oeufs ; là-dessus ils ont ordonné qu'on leur fît 4ine omelette , et la vieille leur en a , peu de temps après , apporté une. Ils ont voulu la couper, et trouvant quelque chose qui résistait au couteau , ils l'ont examinée attentivement ; ils ont aperçu trois petits paquets qui ressemblaient fort à trois têtes mal formées de poussins , et dont les becs déjà un peu fermes ne permettaient nullement de douter de ce que c'était. Les soldats , après avoir fait une si belle découverte, sans en rien témoigner, ont couvert l'omelette d'une assiette , et demandé à l'hôtesse si elle n'avait pas quelque autre chose qu'ils pussent mander : elle leur a proposé deux ruelles d'une alose qu'elle venait de faire griller : ils les ont acceptées et expédiées à la sauce blanche ; après cela, l'un des deux grivois s'étaut approché d'un aîr doucereux de la vieille, comme pour compter avec elle , lui a appliqué sur le visage l'omelette