‹ Histoire de Guzman d' AlfaracheChapitre 25 sur 101 · LIVRE I , CHAP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE I , CHAP. VI

;aîsc de répéter pour s'en rafraîchir la mémoire. IL est certain que la plupart des choses qu'il me débita étaient au-dessus de ma portée et de celle de notre anier , qui , toujours plein de sa vieille , rîaît -sous cape pendant que le prédicateur perdait son temps à me prêcher. Enfin nous arrivâmes à Cantillana ; les deux ecclésiastiques mirent pied à terre, prirent congé de nous jusqu'au lendemain malin , et allèrent loger chez un de leurs 4iml!i.

Pour moi , je n'abandonnai point l'ânier, qui ine dit : Je vais vous mener dans une des meilleures hôtelleries de cette ville ; Fhôte est un excellent cuisinier, et l'on ne nous donnera point là des œufs couvés. Cette assurance me fit d'autant plus de plaisir, que mon estomac avait besoin d'un bon repas pour se rétablir. Nous allâmes descendre à la porte d'une maison d'assez belle apparence, et dont le maître vint nous accabler dke civilités : c'était bien le plus grand fripon qu'il y eût peut-être dans ces quartiers-là , et je ne fis que sauter, comme on dit, de la poêle à frire dans le feu. L'ânier conduisit ses bêtes à l'écurie , oii il demeura quelque temps à pourvoir à leurs besoins ; et moi je me couchai par terre comme un homme qui avait les cuisses rompues et la plante des pieds enflée, pour avoir été trois ou quatre heures sur un âne sans étriers. Je me reposai dans cette situation jusqu'à ce que

58 GU2MAN D*ALFARAGHE.

l'ânier , m'étant revenu joindre , me dît : Voulez-vous bien que nous soupîons ? J'ai résolu de partir demain dès la pointe du jour, pour arriver avant la nuit à Caçalla ; je serais bien aise de nie coucher de bonne heure. Je lui répondis que je lie demanderais pas mieux que de me metlre à table , pourvu qu'il voulût bien m'aîder à me relever, et même à marcher, attendu que je ne pouvais me soutenir; il me rendit ce service avec une complaisance dont je lui sus trèsbon gré.

Nous appelâmes l'hôte , à qui nous dîmes que nous avions envie de bien souper : Messeîgneurs, nous répondit le matois, il ne tiendra qu'à vous de faire bonne chère , vous n'avez qu'à parler ; j'ai chez moi d'excellentes provisions. Sa réponse fut fort de mon goût; mais il avait l'air fourbe , et paraissait hâbleur en diable : il n'importe , dis-je en moi-même , qu'il soit tout ce qu'il lui plaira, et qu'il nous serve bien. Il faisait aussi le plaisant et l'homme de belle humeur. Souhaitezvous, poursui vit-il, que je vous présente une partie delà fressure d'un veau que j'ai tué hier? Je vous en ferai un ragoût des dieux ; c'était un veau , ajouta-l-il en me prenant les mains d'une manière caressante , le meilleur petit veau quevous ayez jamais vu. J'ai été fort mortiBé d'être obligé de lui ôter la vie, mais je n'a'i pu faire autrement ; il me coûtait trop à nourrir dans ce

Page 1